2 Octobre 2026
Partant de la musique et du son, cette plongée intelligente, inventive et pleine d’humour au cœur de leur perception et de leur compréhension règle son compte aux opinions qui font du cerveau un super-ordinateur. Une aventure qui pose, derrière, d’importantes questions philosophiques.
Sur la scène, la musique impose sa présence. Un violoncelle au centre, une console de musique électronique à jardin, des métronomes, des percussions – tambours, cloches, pads sonores et baguettes – et une étrange roue dont on comprendra plus tard l’usage. En fond de scène, des projections de textes assurent le commentaire. Benjamin Dupé et Daniele Schön entrent tour à tour en scène, le sourire aux lèvres. Muets, ils regardent le public, laissant planer un silence amusé. Puis ils s’installent. Le premier, à ses claviers, le second au violoncelle. Et le son qui sort de l’instrument se modifie bientôt, avec les ajouts créés sur la console. Jouant sur les hauteurs de son, l’intensité, les réverbérations diverses et les superpositions, ils nous amènent à ce qui est d’abord présenté comme une petite histoire des métaphores cérébrales.
Dans la rencontre entre musique et neurosciences
À l’invitation du Groupe n+1 qui partage la direction du Vélo Théâtre à Apt, Benjamin Dupé, compositeur qui a fait de l’expérimentation en terres inconnues l’une de ses motivations, et Daniel Schön, chercheur en neurosciences spécialisé dans l’étude de l’impact de la musique sur le cerveau, se rencontrent pour imaginer et créer ensemble un « impromptu scientifique ».
L’idée est de rapprocher les recherches de l’un et de l’autre et de « mettre en jeu et en vibrations leurs questionnements respectifs » en passant les thématiques de recherche de Daniele Schön et ses protocoles expérimentaux à travers le filtre musical du compositeur. Le spectacle créera ainsi des allers-retours des unes à l’autre à travers une série de correspondances passant par une écoute mise en scène, destinée à provoquer le questionnement.
La dimension participative du public fait partie du projet et les spectateurs seront sollicités au fil du spectacle pour rendre perceptibles les enjeux du double thème qui sous-tend la création.
Interroger le cerveau et son fonctionnement
En cinq chapitres, comme dans une pièce classique, on passera en revue quelques conceptions de notre cerveau qui ont traversé l’histoire.
On commence par l’antiquité romaine et l’idée d’un cerveau dans lequel des flots liquides – oh ! tempête sous un crâne, expression hautement signifiante ! – remplissent ou vident des creux, des cavités, engendrant nos humeurs et nos sentiments. On verra tour à tour l’interprétation du fonctionnement du cerveau se muer, parallèlement à l’évolution scientifique des temps, en une vision mécaniste, à la manière des horloges, puis en circuit électrique, « synaptique », que l’énigmatique machine du début révélera en associant le mouvement d’accélération donné à une roue et les étincelles électriques qu’il peut alors produire.
Vient 1936, la machine de Turing et l’invention qui révolutionne le XXe siècle : l’ordinateur. Un super-calculateur qui ne sait dire que « oui » ou « non », qui va de plus en plus vite et réalise de plus en plus d’opérations complexes, sur lequel on calque le modèle du cerveau.
« Que nenni ! », affirme Daniele Schön qui, d’expériences en expériences, met au jour les hiatus produits ce type de position. Il s’appuie, entre autres, pour le démontrer, sur le processus de transmission d’un message musical initial, passé successivement à différents auditeurs pris dans le public, chacun traduisant à sa manière le message reçu de celui qui le précède, et s’intéresse à la « sympathie », découverte par Christiaan Huygens, une synchronisation entre deux systèmes oscillatoires qui intervient lorsque ceux-ci sont mis ensemble en résonnance sur un même support. Interactions et hasard ont leur part dans le processus de fonctionnement du cerveau.
Du cône de sable résultant de son versement sur une surface plane, dont les effondrements ne sont pas prédictibles, à la théorie des avalanches, on aborde aux rives des explorations en terres inconnues auxquelles procède le cerveau, cherchant dans sa mémoire les chemins imprévisibles lui permettant de trouver sa route.
Une montagne de questions et leur avalanche
Durant l’heure que dure ce jeu qui associe musique, théâtre et sciences, où la musique se fait résonnateur en même temps qu’initiateur de la réflexion à partir d’une réalité concrète et où les commentaires projetés apportent une note d’humour à ce passage en eaux instables, on s’amuse beaucoup.
De cette expérimentation musicale où même l’accent italien du violoncelliste apporte sa note chantée, cette invitation à ouvrir notre perception en même temps qu’à en activer la compréhension dégagera que « le cerveau a en réalité besoin d’un bruit de fond plus complexe, celui du vivant ».
Cela n’empêche pas l’idée qui surgit d’en déborder le cours. En regardant – et écoutant – le spectacle, on se laisse porter vers les rives des nouvelles générations d’ordinateurs, dits « quantiques », où la superposition et l’intrication des données mettent en relation des éléments disjoints qui introduisent l’existence de possibilités simultanées. Un rapprochement émerge, entre ce fonctionnement et celui du cerveau qui, au-delà de son fonctionnement synaptique, agrège des données qui orientent sa décision pour produire du « sens » et orienter une décision. Sans plus déterminer ce qui oriente le choix.
Si l’on ajoute aujourd’hui, à travers les recherches sur l’épigénétique, l’idée d’une « mémoire » chimique – qui va de l’alimentation au stress et aux traumatismes – non inscrite dans nos gênes mais transmissible de génération en génération, on met en avant une équation complexe.
Tous ces termes enchaînés bout à bout posent une question philosophique dont on n’a pas fini de débattre : celle du libre-arbitre et de son pendant, la liberté de choix face au déterminisme. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Pourquoi et comment ? Si le paysage se peuple d’une multitude de détails, l’énigme demeure…
La Prédiction des oscillations
• Équipe de création conception, musique, dramaturgie et mise en scène Benjamin Dupé • Chercheur associé à la création Daniele Schön • Lumière, son et direction technique Julien Frénois • Scénographie Benjamin Dupé • Production et diffusion Margaux Blachere • Avec violoncelle, voix parlée Daniele Schön électronique musicale en direct, voix parlée Benjamin Dupé et la participation active de spectateurs sollicités pendant la représentation • Production Comme je l’entends, les productions Festival Musica, Strasbourg Vélo théâtre années n+1 - scène conventionnée pour le théâtre d’objet et le croisement des arts et sciences, Apt • Avec le soutien de La Maison de la Musique Contemporaine • Accueil en résidence Laboratoire PRISM - CNRS Marseille • Spectacle créé le 28 septembre 2024 au Festival Musica, Strasbourg • Durée 1h
Du 30 septembre au 4 octobre 2026, mer.-ven. 19h, sam. 18h, dim. 16h
Théâtre la Reine Blanche 2bis passage Ruelle, 75018 Paris Rés. 01 40 05 06 96