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Arts-chipels.fr

La Musica deuxième. Marguerite Duras au petit point.

Phot. © Agathe Poupeney

Phot. © Agathe Poupeney

Au plus près de l’écriture, Alexandre Pavloff et Adeline d’Hermy évoquent, tout en nuances de presque-rien qui finissent par faire beaucoup, les retrouvailles d’un homme et d’une femme après la rupture. Du cinéma au théâtre, deux actes dans la vie d’un couple…

C’est en 1967 que Marguerite Duras et Paul Seban réalisent et sortent en salle un film de quatre-vingts minutes qui évoque les retrouvailles d’un couple au moment de la prononciation de leur divorce, trois ans après leur séparation. Près de vingt ans plus tard, Marguerite Duras met en scène au Théâtre du Rond-Point une pièce de théâtre écrite par elle-même, qui rassemble les éléments de son film et y ajoute ce qui constitue un acte II. Elle l’intitule La Musica deuxième.

Dans la pièce, l’homme et la femme se retrouvent dans un hall d’hôtel. À Évreux. Deux personnages éduqués qui ont décidé de conserver l’un par rapport à l’autre une neutralité polie. Ils se vouvoient, discutent de banalités comme les changements intervenus dans la ville qu’ils ont quittée après y avoir vécu ensemble.

Cet hôtel, ils l’ont habité avant de se marier puis de s’installer dans un cocon conçu par lui – il est architecte –, de faire l’expérience de l’ennui et de ce qui en découle pour tenter de combler le vide. Ce qui a, finalement, conduit à leur séparation. Cette nuit où ils se rencontrent à nouveau après trois ans d’absence leur offre l’opportunité de remonter le temps et, passé les échanges sur leur « nouvelle vie » – tous deux ne vivent pas seuls et les compagne et compagnon manifesteront, au travers d’appels téléphoniques version années 1960, leur présence et leur inquiétude devant ces « retrouvailles » –, de revenir sur leurs pas et sur les raisons de leur rupture.

Phot. © Agathe Poupeney

Phot. © Agathe Poupeney

Une nuit en deux parties

Confrontés l’un à l’autre, ils vont d’abord mettre face à face leurs vies d’après. Elle s’en est bien sortie, compte se remarier et partir à l’étranger. Projetée vers l’avant, elle a, en apparence, tourné la page. Elle le regarde avec une assurance tranquille, teintée d’une certaine condescendance souriante. Lui est moins bien loti. S’il n’est pas seul, il est cependant sans projet d’avenir. Il porte en lui une fragilité, une blessure, qu’il traduit par une certaine agressivité et qu’il va progressivement dévoiler. Une question demeurée sans réponse sur les raisons de leur séparation, qui le hante. Au cours de cette soirée, ils vont se disputer, se régler mutuellement leur compte.

Dans la deuxième partie, une fois leurs sacs vidés, ce qui va revenir en force, c’est, dans cette nuit qui n’en finit pas, ce pour quoi ils se sont aimés et qui subsiste peut-être encore, chez l’un comme chez l’autre. Une version plus âpre de leur histoire, plus passionnée, plus désespérée aussi que ça n’ait pas marché. Que Duras écrit vingt ans après. « Vingt ans, commente-t-elle, que j’entends les voix brisées de ce deuxième acte, défaites par la fatigue de la nuit blanche. Et qu’ils se tiennent toujours dans cette jeunesse du premier amour, effrayés. »

Phot. © Agathe Poupeney

Phot. © Agathe Poupeney

Un huis clos comme un ring de boxe

Arnaud Desplechin choisit de placer les comédiens au centre du public, en vision bifrontale. Ils sont cernés par les spectateurs et un miroir, sur l’un des côtés de cette scène réduite qui resserre l’espace scénique, les renvoie à eux-mêmes en reflétant en permanence leur image. Il n’y a pas d’échappatoire dans ce lieu clos, fermé du quatrième côté par le mur de l’hôtel, un téléphone collectif et la boîte où sont pendues les clefs. Ils n’ont d’autre alternative que de s’affronter même s’ils parlent toujours de l’ailleurs.

En cinéaste, Arnaud Desplechin intercalera à quelques moments des éléments cinématographiques. Un écran partiellement translucide laissera voir l’image et la réalité dont elle est issue, cadrant en gros plan l’expression fugitive d’un visage, la tension qui apparaît, les rapports d’ombre et de lumière des personnages pris dans le clair-obscur. Mais il figurera aussi le rappel de leur passion, le moment d’un âge d’or de leur rencontre sous de vertes frondaisons, un espace de respiration dans l’étouffement de ce corps-à-corps en un lieu aux dimensions restreintes.

Phot. © Agathe Poupeney

Phot. © Agathe Poupeney

Entre l’infinitésimal et la violence

Ils veulent comprendre comment cela a dégénéré. Ses tromperies à lui, ses absences à elle, et comment tout cela a commencé, et s’il y a un responsable. À chacun sa logique, à chacun ses griefs et si elle semble, au début, la plus forte, celle qui est passée par-dessus les souffrances et la violence qui s’est installée entre eux, on va progressivement les voir l’un et l’autre dressés sur leurs ergots, elle soucieuse de conserver son jardin secret, à cheval sur sa volonté d’échapper au contrôle qu’il exerce sur elle, lui inconscient de son souci permanent de tenir toutes les cartes en main.

À remonter le fil du temps, la passion réapparaîtra. Un dépouillement progressif du costume social dans lequel chacun se présentait accompagnera la mise à nu qu'établit le texte en faisant remonter à la surface, comme une résurgence, un flot qui n’a cessé de couler entre eux et qui annihile griefs et règlements de compte. Dans ce jeu qui les ramène à l’origine, encore une fois, c’est elle qui ira le plus loin, avant que leur séparation ne prenne l’allure d’un renversement partiel des rôles.

Même si la fable de la Musica deuxième peut susciter une impression de déjà-vu – la situation n’est pas nouvelle –, que l’articulation entre la partie tirée du film et la fin ajoutée ne semble pas exempte, parfois, de redites, et qu’il manque à la pièce un peu de ce souffle si caractéristique qui fait le style du « grand » Duras, la performance des acteurs réussit à l’extraire de la banalité.

Alexandre Pavloff, tout en failles ouvertes qu’il énonce d’une voix profonde traversée de grondements et d’éclairs de colère, révèle une fragilité toute en défenses agressives. Adeline d’Hermy, de son côté, voix flûtée et attitude affectée dans la légèreté et une certaine évanescence, en offre le pendant contrasté et complémentaire. Ensemble ils dessinent une chorégraphie complexe dans laquelle les rapprochements et les écarts entre eux, le corps-à-corps, les défaillances et les affirmations de soi, le jeu des hauts et des bas confortent la finesse de l’interprétation et l’intérêt qu’on y prend.

Phot. © Agathe Poupeney

Phot. © Agathe Poupeney

La Musica deuxième de Marguerite Duras (éd. Gallimard)
• Mise en scène Arnaud Desplechin • Avec la troupe de la Comédie-Française Alexandre Pavloff, Adeline d’Hermy • Voix off de Sylvia Bergé, Loïc Corbery et Anna Cervinka • Scénographie Rudy Sabounghi • Costumes Caroline de Vivaise et Bernadette Villard • Lumière Bertrand Couderc • Vidéo Gabriele Smiriglia • Son Dominique Bataille • Travail chorégraphique Bruno Bouché • Assistanat à la mise en scène Robin Ormond • Assistanat à la scénographie Julien Soulier • Durée estimée 1h40

Du 30 septembre au 11 novembre 2026, mar. 19h, mer.-sam. 20h30, dim. 15h
Théâtre du Vieux-Colombier – 21, rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris
Rés. comedie-francaise.fr

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