17 Avril 2026
Qui se cache derrière les deux personnages de l’Olympia d’Édouard Manet ? L’une, blanche, est allongée, nue, l’autre, noire, debout, lui tend des fleurs. Qui étaient ces modèles ? Gaëlle Bourges met en perspective l’histoire du tableau et des deux femmes à l’aune d’hier et d’aujourd’hui. La toile s’anime en chair et en os, pour mettre en lumière ces oubliées de l’histoire de l’art.
Le spectacle s’inscrit dans la manifestation Quartiers d’artistes, au Théâtre Public de Montreuil
Carte blanche à Gaëlle Bourges
Chaque saison, le TPM offre une carte blanche à un.e artiste pendant plusieurs semaines. Ce printemps, Gaëlle Bourges, chorégraphe et danseuse, propose, dans ce cadre, une exploration des liens entre l’histoire de l’art, celle des corps et mémoire collective, en écho à ses mises en scène. Ses réalisations s’appuient sur des références aux beaux-arts, en partant d’œuvres emblématiques qu’elle revisite dans un rapport critique à l’histoire des représentations. On citera son emblématique À mon seul désir, une analyse dansée et poétique de la tapisserie La Dame à la Licorne, à l’aune de notre sensibilité contemporaine. Au TPM, on a vu dernièrement Austerlitz inspiré du roman de W.G. Sebald, une pièce puzzle dans laquelle s’imbriquent des fragments de mémoires intimes et collectives de sept interprètes.
Pour Gaëlle Bourges, Quartiers d’artistes est l’occasion de répondre à la question « Qu’est-ce qui nous manque? » Les spectacles et interventions qu’elle présentera, au cours de son séjour à Montreuil, sont des formes de réponse : « Une tentative de relier nos trous dans le cœur. » Et, ici, de combler des trous dans les mémoires.
Victorine et Laura
La chorégraphe et sa bande se livrent à une exégèse de l’Olympia, à la recherche des pièces manquantes qui ont jusqu’ici échappé aux commentateurs de la célèbre toile.
Scandale retentissant à l’époque, Édouard Manet expose une prostituée dans sa nudité, fleur aux cheveux ; sa camériste noire, vêtue de rose, lui tend un bouquet. De cette dernière, on ne connaît que le prénom, Laura, et l’adresse, du côté de la place Clichy, à quelques encablures de l’atelier du peintre. Quant à la femme blanche, Victorine Meurent, l’une des modèles préférées de Manet, qui se souvient qu’elle était aussi peintre ? Elle posait pour se payer ses cours de peinture et fait partie de ces artistes oubliées de l’histoire de l’art, nous rappelle la voix off qui guide le spectateur tout au long de la pièce. Ce commentaire, en particulier destiné au jeune public, indique qu’au XlXe siècle, les femmes étaient considérées comme des mineures sans aucun droit. Pas même de porter le pantalon, sauf dérogation. (La Bande à) Laura, à la croisée de la danse, du théâtre et des arts plastiques est l’occasion de rendre leur place aux femmes qui ont contribué à la vie artistique et qui sont restées dans l’ombre.
Des tableaux animés
Rendre les images visibles sans jamais en montrer une reproduction, tel est le pari de la metteuse en scène et des quatre interprètes de (La Bande à) Laura. Tables, chaises, lit, coussins, étoffes, fleurs, paniers... constituent les décors des différents tableaux présentés, tandis qu’acteurs et actrices prennent pose et place dans chaque œuvre évoquée. Matériaux et corps, combinés dans l’espace, se détachent sur des panneaux blancs, figurant la toile vierge. Ils sont déplacés au gré du récit, servant de coulisses aux artistes et de fond aux compositions. Les interprètes sur scène organisent en direct ces dispositifs : à gestes lents et méticuleux ils plissent savamment les tissus, habillent et déshabillent les modèles. Le commentaire fait le reste, décrivant tableau après tableau et permettant au spectateur de les visualiser. Ainsi se dessinent devant nous plusieurs toiles de Manet dont Le Déjeuner sur l’herbe, les toiles inconnues de Victorine et enfin l’Olympia.
Déplacer le regard
Pour montrer l’hégémonie masculine dans la création picturale comme dans la société du XlXe siècle, Gaëlle Bourges s’amuse à nous présenter, en ouverture, la bande à Manet, issue d’un portrait de groupe : les quatre interprètes y posent en redingote noire et chapeau haut-de-forme, figurant Renoir, Manet, Astruc et Bazille. À la fin de la pièce, clin d’œil à ces peintres, dans la même configuration, apparaît une bande d’artistes femmes rassemblées autour de Laura. Un pied de nez à l’histoire !
Gaëlle Bourges se plaît aussi à manipuler le tableau du maître, en nous en offrant de multiples variantes de l’Olympia... Les rôles s’inversent : Laura devient Olympia et Olympia, la camériste ; puis ce sont deux, trois, quatre Laura ou Victorine qui s’allongent sur la banquette, pour de voluptueuses embrassades. Le chef-d’œuvre ainsi disséqué se trouve désacralisé, ce qui n’enlève rien à sa beauté.
Dans la même veine coquine, on assiste à un bal masqué où hommes et femmes échangent leurs vêtements. Une parenthèse burlesque et insolite pour parler de l’homosexualité.
De cette leçon d’histoire de l’art au féminin, chacun retiendra quelque chose. On y apprend que Manet a non seulement transgressé la tradition, qui réservait la nudité en peinture aux nymphes et aux déesses, mais qu’il a copié la Vénus d’Urbin du Titien. La composition est identique, les modèles de l'Olympia et du Titien regardent toutes deux le spectateur. Manet a seulement remplacé le chien aux pieds de la Vénus par un chat noir à la queue relevée.
En croisant les identités et les destins de Laura et Victorine, d’Olympia et la camériste noire, Gaëlle Bourges et ses quatre performeurs rendent à cette toile son épaisseur historique, sociale et symbolique. Mêlant sérieux et impertinence, le spectacle s’adresse à tous les publics, en ciblant particulièrement les plus jeunes. D’où le ton un peu didactique de la voix off qui rebutera certains. Pour autant, (La Bande à) Laura nous apprend à regarder les œuvres d’art sous un nouvel angle. Raison de plus pour aller contempler le tableau au musée d’Orsay à Paris.
(La Bande à) Laura Conception et récit Gaëlle Bourges
S Avec Carisa Bledsoe, Tatiana Gueria Nade, Helen Heraud, Julie Vuoso S Chant Toutes les performeuses S Accompagnement pour le chant Olivia Denis S Robes Anne Dessertine S Costumes & accessoires Gaëlle Bourges & Anne Dessertine S Lumière Abigail Fowler S Musique Stéphane Monteiro a.k.a XtroniK + Marie Jaëll (Valses mélancholiques : No 1, Pas trop lentement ; Six esquisses romantiques pour piano : No 1, Les ombres ; Six esquisses romantiques pour piano : No 3, Métamorphose) + Chiquinha Gonzaga, air de Atraente+ Giuseppe Verdi (La Traviata, Acte 3, Prélude) S Administration et production Marie Collombelle, Cyann Desvaux S Production association Os S Coproduction T2G Théâtre de Gennevilliers – CDN ; Théâtre de la Ville – Paris ; Festival d’Automne à Paris ; L’Échangeur – CDCN Hauts-de-France ; Théâtre d’Arles ; TANDEM, Scène nationale de Douai-Arras ; La Rose des Vents, Scène nationale Lille métropole – Villeneuve-d’Ascq S Spectacle créé en octobre 2021 à L’Échangeur – CDCN Hauts-de- France, dans le cadre du festival C’est Comme ça S Durée 1h
Du 1er au 26 avril 2026
Au Théâtre public de Montreuil, Salle Jean-Pierre Vernant et Salle Maria Casarès
Rés. T. 01 48 70 48 90