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Arts-chipels.fr

Gauguin – Van Gogh. Chroniques arlésiennes.

Van Gogh (William Mesguich) et Gauguin (Alexandre Cattez). Phot. © Cédric Tarnopol

Van Gogh (William Mesguich) et Gauguin (Alexandre Cattez). Phot. © Cédric Tarnopol

Lorsque deux « monstres » du postimpressionnisme se rencontrent, le fait que des étincelles se produisent et que le temps tourne à l’orage ne surprend pas. Plongée dans l’univers d’une rencontre devenue névrotique entre Gauguin et Van Gogh, qui aboutira à l'Autoportrait à l’oreille bandée.

Quand, le 20 février 1888, Vincent Van Gogh s’installe en Arles, il est heureux. Il a, dès le début des années 1880, conforté sa volonté d’être peintre et s’est tourné, aux Pays-Bas, vers Rembrandt, Rubens et le japonisme. Arrivé à Paris en 1886, il entre en contact, par l’intermédiaire de son frère Theodorus, dit Théo, qui gère une galerie montmartroise, avec le milieu artistique parisien et découvre les impressionnistes (Renoir, Monet, Pissarro) au moment même où le groupe se déchire. Il rencontre Toulouse-Lautrec, Seurat, Gauguin et, dans la boutique du Père Tanguy, Signac dont il devient l’ami, des artistes qui se démarquent de l’impressionnisme avec des démarches très différentes, ce qui lui ouvre de nouveaux champs d’investigation picturale : aplats, divisionnisme, fragmentation de la touche, ou cloisonnisme auprès de Louis Anquetin et d'Émile Bernard. C’est donc plein de la volonté de créer une nouvelle peinture, avec un nouveau foyer d’artistes, dans cette Provence où les couleurs explosent sous la lumière en teintes crues, qu’il envisage de faire naître ces temps « modernes ».

Van Gogh (William Mesguich). Phot. © Cédric Tarnopol

Van Gogh (William Mesguich). Phot. © Cédric Tarnopol

Deux mois où tout se noue

Il convie instamment Gauguin à le rejoindre pour fonder avec lui la nouvelle communauté artistique qui révolutionnera la peinture et qu’il appelle de ses vœux. Les deux artistes avaient déjà échangé une longue correspondance où ils se rejoignaient dans une vision non naturaliste du paysage et le désir d’ouvrir de nouvelles voies. Gauguin, qui est en affaires avec Théo dont il attend quelques ventes de ses tableaux, est rentré, après avoir travaillé avec le peintre Charles Laval au percement du canal de Panama, de Martinique. Désargenté, il souffre aussi de dysenterie et du paludisme. Ombrageux et inquiet, il accepte, un peu à reculons, de rejoindre Van Gogh à Arles.

Le 23 septembre 1888, Gauguin arrive à Arles. Théo, qui verse déjà une allocation à Vincent en échange de ses tableaux, l’augmentera pour permettre aux deux artistes de vivre modestement, mais en se consacrant à leur peinture. Tous deux travaillent ensemble, chacun sur son œuvre, sur le motif aux Alyscamps, une nécropole romaine spectaculaire aux portes d’Arles, ou sur des natures mortes qui témoignent de l’admiration de Gauguin pour Cézanne.

Mais assez vite, les rapports entre les deux hommes se tendent, des querelles éclatent. Divergences de conceptions picturales, écarts de modes de vie quotidiens, rapports de force entre les deux hommes, querelles de leadership aussi sans doute pourrissent l’atmosphère de ce havre de création et de paix rêvé par Vincent. Deux mois après son arrivée, à la suite d’une dispute plus violente que les autres, Gauguin quitte la Maison jaune. Gauguin expliquera que Van Gogh l’avait menacé d’un rasoir et qu’il s’était alors enfui. Quoi qu’il en soit, Vincent est retrouvé le 23 décembre 1888 dans son lit, l’oreille gauche tranchée. On accrédite la thèse du délire. En deux mois, le destin s’est noué et la « folie » de Van Gogh s’est révélée. C’est cette courte période que le spectacle choisit et met en scène.

Peu après, sur sa demande, Van Gogh sera interné à Saint-Rémy-de-Provence. Crises et accalmies se succèderont ensuite, dans le Midi puis à Auvers-sur-Oise où Vincent Van Gogh est soigné par le docteur Gachet, jusqu’à son suicide, le 29 juillet 1890.

Van Gogh (William Mesguich) et Gauguin (Alexandre Cattez). Phot. © Cédric Tarnopol

Van Gogh (William Mesguich) et Gauguin (Alexandre Cattez). Phot. © Cédric Tarnopol

Deux monstres d’exigence façonnés par des expériences de vie différentes

La pièce met en avant deux individualités fortes. D’un côté on trouve Gauguin, qui a atteint la quarantaine et a déjà toutes les caractéristiques de l’homme qui a fait des choix difficiles pour « mériter » la peinture. Il laisse une femme et cinq enfants dans le dénuement. Il est parti loin pour se forger un art « sauvage », ancré dans un certain primitivisme, qu’il explorera plus avant par la suite. À Pont-Aven, il s’est nourri de culture populaire, de matière « brute », a cheminé entre mysticisme et symbolisme avec les nabis, « habités par l’esprit », et s’est écarté des voies de l’impressionnisme. S’il est affaibli, il n’en est pas moins déjà un chef de file affirmé.

Du côté de Van Gogh, de cinq ans son cadet, la démarche est plus fluide, quoique tout aussi porteuse d’ombres. Son expérience de vie se limite à l’Europe et à des velléités pour beaucoup tuées dans l’œuf. Révolte contre la marchandisation de l’art, aspirations théologiques réduites à néant par l’institution religieuse, désir de dédier sa vie aux laissés pour compte de la société, aux pauvres gens, amours contrariées, son parcours est fait de frustrations et d’inachèvements. Moins exposé que Gauguin parce que relativement protégé par la manne familiale, il a reporté ses désirs sur la frénésie de peindre – il peint tous les jours, parfois deux toiles par jour et réalisera, en l’espace de dix ans, dans la décennie 1880, plus de deux mille œuvres dont neuf cents toiles. Ses doutes prennent le chemin d’un rapport compulsif à la peinture, d’un rêve qu’il poursuit avec un acharnement dans lequel sa raison s’égarera. Et à celui qui aime les plaisirs et la bonne chère, il oppose, dans les vapeurs d’alcool partagées, son ascétisme monomaniaque, orienté vers la peinture.

Van Gogh (William Mesguich) et Gauguin (Alexandre Cattez). Phot. © Cédric Tarnopol

Van Gogh (William Mesguich) et Gauguin (Alexandre Cattez). Phot. © Cédric Tarnopol

Un voisinage non exempt d’oppositions picturales

Si l’un et l'autre peuvent apparaître comme les précurseurs de mouvements sur lesquels s’appuiera le début du XXe siècle, le fauvisme et l’expressionnisme, entre autres, la pièce révèle un affrontement des conceptions picturales.

Van Gogh, empruntant aux formes impressionnistes et néo-impressionnistes en les dépassant, reste du côté du réel, choisissant le paysage, le portrait ou la nature morte, même s’il les transcende dans des bleus lumineux, des jaunes éclatants, des rouges et verts utilisés en contrastes et dans une touche tourmentée, chargée en matière, qui déforme le réel et le plie à la dimension de son fantasme.

Gauguin, de son côté, mythologise les scènes dont il s’empare. En grands aplats de couleur, souvent cernés, il dresse des scènes où le réel le dispute à l’imaginaire. Ainsi la Vision après le sermon (1888) où la composition met au premier plan, comme enserrant le tableau, des Bretonnes en prière contemplant le combat de Jacob avec l’Ange, une représentation de l’invisible que la nature, symbolisée par la branche d’arbre qui barre en biais le tableau, isole des humains. La Belle Angèle (1889) associera influences du japonisme, hiératisme schématisé de la figure, religiosité de la jeune aubergiste en costume traditionnel breton et présence païenne de l’idole exotique placée à côté d’elle. 

Gauguin (Alexandre Cattez) et Van Gogh (William Mesguich). Phot. © Cédric Tarnopol

Gauguin (Alexandre Cattez) et Van Gogh (William Mesguich). Phot. © Cédric Tarnopol

Affirmation de l’un, perdition de l’autre : le choc des peintres et celui des acteurs

La pièce, à travers le dialogue des deux hommes, met en évidence l’affrontement de leurs points de vue. Elle révèle la nature profonde de leurs divergences : si chacun des deux peintres s’échappe du réel, l’un le fait par la matérialité de la peinture, l’autre par la pensée qu’il traduit en forme picturale.

Alexandre Cattez, qui incarne Gauguin, et William Mesguich, qui se glisse dans la peau du rouquin Van Gogh, apportent à leur rôle cette charge et cette épaisseur où personnalité et conceptions artistiques se trouvent étroitement mêlées. Au caractère terrien, dense et relativement taciturne de Gauguin s’oppose l’agitation de plus en plus forcenée du vibrionnant Van Gogh. Le rêveur un peu juvénile et idéaliste du début, enfant qui se régale d’un sucre d’orge longtemps convoité, se transforme peu à peu en personnage échevelé, enragé, frénétique et explosif.

Dans ce choc inévitable, la pièce montre l’opposition de ces deux esprits et la progressive inversion des forces. Celui qui rêve une vie toute en couleurs et en contrastes et tente de faire de son rêve une réalité – Van Gogh – se transforme en monomaniaque obsédé de ne pouvoir atteindre son objectif. Celui qui se cherche encore – Gauguin – trouve la voie dans laquelle il s’engagera durablement. L’ascension de l’un a pour corollaire la chute de l’autre, même si dans les deux cas, l’évolution s’accompagne de créations où s’affirme leur génie. Gauguin renforce les doutes de Van Gogh au lieu de constituer pour lui un appui pour se réaliser et le portrait qu’il réalisera de Vincent et que le spectacle montre – Van Gogh peignant des tournesols (1888) – synthétisera toute l’opposition des deux hommes, avec son application de peinture « lisse », en aplats, aux couleurs assourdies parmi lesquelles domine le jaune. Quant au portrait du peintre qui y figure, Van Gogh y décèle celui d’un « fou en train de peindre », ce qui déclenche sa première crise.

Van Gogh peignant les tournesols (1888). Huile sur toile, 73 x 91 cm. Musée Van Gogh, Amsterdam.

Van Gogh peignant les tournesols (1888). Huile sur toile, 73 x 91 cm. Musée Van Gogh, Amsterdam.

Un fondement documentaire pour servir l’imaginaire

Cette rencontre qui vire au tragique est posée comme un acte théâtral fondateur. Elle ne s’accompagne pas moins d’une dimension qui rattache la pièce à l’histoire de l’art. Auteur de théâtre, Cliff Paillé s’associe ici à un philosophe et essayiste, David Haziot, auteur en 2007 d’une biographie de Van Gogh qui a obtenu le Prix de l’Académie française et, en 2016, d’une biographie consacrée à Gauguin. Très documenté, le texte mêle ainsi le psychologique et l'artistique, apportant un véritable éclairage et une proposition documentée de l’histoire du peintre à l’oreille coupée en même temps qu’il livre une analyse imaginée, théâtralisée avec beaucoup d’acuité. Le passionné de l'un ou l'autre, voire des deux artistes, y trouvera une proposition éclairée d'un épisode bien connu de l'histoire des deux peintres, bien servie par les acteurs. Pour les non-initiés, l'affrontement constituera un moment de théâtre fort et d'une efficacité certaine.

Gauguin – Van Gogh
S Texte Cliff Paillé et David Haziot S Mise en scène Cliff Paillé et Noémie Alzieu S Avec Alexandre Cattez (Paul Gauguin), William Mesguich (Vincent Van Gogh) S Scénographie Cliff Paillé S Création lumières et sons Yannick Prévost S Costumes Maxence Rapetti S Décors Alain Villette S À partir de 12 ans S Durée 1h15

Du 3 septembre au 16 novembre 2025, mer.-sam. à 18h30, dim. à 15h, sf 25-26/09 & 17/10
Lucernaire - 53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
www.lucernaire.fr

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