6 Septembre 2025
Aborder des questions aussi abstraites que la définition du temps est une gageure. Stanislas Roquette réussit l’exploit de nous faire entrer dans la pensée de « saint » Augustin physiquement et par le théâtre.
L’acteur se présente seul en scène, en habit de tous les jours, avec pour tout accessoire un micro. C’est déjà gonflé de vouloir parler philosophie sur une scène avec pour seule aide le verbe de son auteur. C’est tout aussi gonflé de réussir à en faire un spectacle plein de vie où la réflexion devient acte, mise en mouvement, en action, et où l’humour vient occuper un rôle inattendu dans le paysage aride du sujet. Car pour passionnant que soit le thème – le temps –, sa mise en théâtre n’a rien d’une évidence. Ce pari, Denis Guénoun, le metteur en scène, et Stanislas Roquette, le comédien, l’ont relevé.
Un contexte historique où le « temps » est en débat
C’est à une remontée dans le temps, justement, que le spectacle nous invite. Au tournant des IVe et Ve siècles, peu avant la chute de l’empire romain. Constantin met fin aux persécutions contre les chrétiens et établit en 313, par l’édit de Milan, la liberté de culte, avant de mettre fin aux dissensions des églises d’Orient en convoquant le premier concile de Nicée en 325. En cette période, le dogme chrétien n’est pas encore fixé et la question de l’articulation des trois « personnes » de la Trinité se pose, et en particulier de la création ou pas du Fils par le Père. L’arianisme défend en effet l’idée que seul le Père est le détenteur de l’éternité pleine et entière, parce qu’il a créé le Fils. La question de la primauté dans le temps est donc fondamentale et la question de la définition du temps cruciale et continue de hanter les débats, bien après la condamnation de l’arianisme et son classement au rang d’hérésie. En 380, le christianisme est consacré religion d’État et des lois anti-hérétiques sont promulguées.
Né en 354, le futur évêque d’Hippone, originaire de Thagaste, dans ce qui est aujourd’hui l’Algérie, et formé à Carthage, passe par le manichéisme avant de se convertir au christianisme en 386 et de participer activement aux controverses philosophiques et religieuses de son temps.
Les Confessions de saint Augustin
Écrites entre 397 et 401, les Confessions ont pour but de louer Dieu et d’élever vers lui « l’intelligence et le cœur de l’Homme ». S’élever vers le Bien n’est possible qu’avec l’aide de la grâce divine et, pour le prouver, Augustin prend en exemple sa propre expérience. Auto-accusé, mortel et pécheur, il passe aux aveux et se jette en pâture à ses semblables, inaugurant ainsi le genre autobiographique. Son interlocuteur, ce n’est pas Dieu, qui sait tout, mais sa « race », « la race humaine ». Introspection, analyse psychologique, emploi de la première personne, références à lui-même, à ses enthousiasmes, ses regrets, ses erreurs, ses passions qui le « tirent par son vêtement de chair », il s’intéresse aussi aux aléas de la mémoire et aux rapports qu’elle entretient avec la réalité.
Il consacre les huit premiers chapitres des Confessions à ses errements avant d’aborder les sujets qui surgissent et prolongent ses méditations après sa conversion. Des rives plus abstraites où « La quête de Dieu, La création et le temps, Le ciel et la terre » et « Le sens mystique de la création » installent de plain-pied la réflexion philosophique sur le terrain de la Foi. Dans le Livre XI, il interroge le temps, dans ses dimensions du présent, du passé et du futur, et les illusions masquées derrière ces distinctions, en particulier à travers l’opération de la mémoire et celle du récit. Remontant au sens de la création ex nihilo du monde décrite dans la Genèse, il pose la question de Dieu avant le monde. Remontant vertigineusement le temps, sa durée et sa mesure, il aborde aux rives du Verbe, qui donne une forme au monde, ouvrant la porte à de fabuleuses plongées dans un avant qui ne peut que se raconter et n’a donc aucune existence réelle, un présent dont chaque moment est déjà passé lorsqu’il advient et un futur qui n’est pas encore.
Une mise en scène et un comédien épatants
Stanislas Roquette nous entraîne dans un véritable tourbillon. Il ne se contente pas de refléter les sentiments d’Augustin devant ses questions sans réponses, son incompréhension des phénomènes et de leurs raisons, sa colère, son désespoir, ses hésitations, ses joies devant ses trouvailles, il arpente le plateau dans tous les sens pour nous montrer une réflexion en marche. Il mesure les intervalles de temps entre deux doigts ou place l’étendue du passé et du futur de part et d’autre de son corps métamorphosé en présent, mime les allers-retours temporels, cabriole pour en révéler le caractère primesautier et transitoire, ou s’étale au sol, épuisé, terrassé par ce concept que chacun connaît et utilise mais que nul ne parvient à définir.
Virevoltant avec humour entre les strates du temps, jouant de la superposition de sa voix, lorsqu’il chante Schubert, avec sa voix enregistrée ou la voix d’autres chantant le même morceau, il fait de la relativité un terrain tangible où réalité et irréalité, vivant et artificiel, texte de verbe et illusion théâtrale se renvoient la balle dans une recherche des causes et des effets dont on se demande, comme de la poule et de l’œuf, lequel est le premier.
Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?
Comment ne pas relier cette réflexion sur le temps aux travaux de recherche les plus actuels de notre époque. Comment ne pas relier la question du « et avant ? » aux questionnements sur l’origine du monde, sur le « et avant le Big Bang, il y avait quoi ? » qui ouvrent la porte au processus d’expansion et de contraction de l’univers, ou aux directions de recherche telles que la théorie des cordes, le Ruban de Möbius ou les fractales qui s’intéressent à un monde sans début ni fin ?
Saint Augustin, en posant la question de la réalité du monde dès lors que celle-ci ne peut être perçue et décrite qu’au travers d’un moyen qui n’existe pas ou qui existe sans exister parce qu’il n’a pas de réalité concrète, le Verbe, et qu’elle est de ce fait médiatisée par un regard qui est le langage et suppose de se poser la question de savoir d’où l’on parle, rejoint les interrogations des scientifiques aujourd’hui sur une connaissance « objective » du monde.
Alors Dieu dans tout ça ? Bien sûr pour Augustin, pour une fois le doute n’existe pas. Mais pour nous ? Faut-il faire comme Pascal et postuler qu’on ne perd rien à y croire ? Voire… En tout cas, Qu’est-ce que le temps ?, enrichi par les mimiques expressives de Stanislas Roquette, ses roulades et ses courses derrière un temps qui prend la tangente et se dérobe sans cesse, est un petit bijou d’intelligence et de malice, où rire et réfléchir font la paire.
Qu’est-ce que le temps ? Le Livre XI des Confessions de saint Augustin
S Mise en scène Denis Guénoun S Avec Stanislas Roquette S Avec le concours d’Osvaldo Calo, de Caroline Montier, d’Alexis Leprince, de Tamia Valmont et de Stanislas Siwiorek S Nouvelle traduction de Frédéric Boyer (Les Aveux, P.O.L., 2008) S Lumière Geneviève Soubirou S Musique Franz Schubert, An den Mond (D193) S Coréalisation Compagnie ARTÉPO et Théâtre de Poche-Montparnasse S Durée 1h
Du 3 septembre au 29 novembre, du mardi au samedi à 21h
Relâches : du 16 au 20 septembre et du 4 au 8 novembre.
Théâtre de Poche-Montparnasse - 75 boulevard du Montparnasse 75006 Paris
www.theatredepoche-montparnasse.com