13 Avril 2026
Simon Falguières revient avec allant et talent aux sources du théâtre de foire dans un hilarant hommage à Molière qui parle aussi de notre temps.
Sur la scène, une autre scène, toute de blanc vêtue, a été installée. Un rideau de scène composé de deux pièces de tissu, blanches elles aussi, coulissant sur une simple tringle, suggère le dénuement d’un lieu scénique réduit à sa plus simple expression, qui nous ramène au vide originel dans lequel s’inscrivent tous les imaginaires créés par le théâtre.
C’est bien de cela dont il s’agit dans cette évocation de la carrière de Molière, d’une vie entière dédiée à une passion qui commence sur des tréteaux dans la précarité, en itinérance. « Ah ! que la vie est lourde quand notre seul devoir serait d’être léger », prête Simon Falguières à son Molière, qui contrevient à la volonté paternelle en choisissant les planches.
Jean-Baptiste Poquelin a touché, en 1643, son acompte sur héritage maternel qu’il a mangé, avec l’Illustre Théâtre, et a même fait de la prison pour dettes. En 1648, le voilà lancé, en Monsieur de Molière, avec sa troupe sur les routes de France, sous la protection du duc d’Épernon…
Une vie de Molière aussi schématique que cocasse et documentée
Dès le prologue, le spectateur est prévenu. De cette évocation, la « vraie » vie est absente, le portrait romancé, inventé, mensonger. Ce qu’on y dit de Molière le déborde très largement pour nous interroger aujourd’hui. L’état du théâtre n’a pas changé. C’est toujours la même chanson : un monde qui « oppose encore le puissant au faible ». Mais l’atmosphère n’est pas au drame, même si Molière rêve de tragédie quand on ne lui demande que des farces.
Simon Falguières s’amuse avec les références mais respecte les grandes étapes de la chronologie. S’il convertit les policiers de Tintin, Dupond et Dupont, en historiographes de la famille royale, en reprenant pour le plus grand bonheur de spectateurs hilares leur mode si particulier de communication basé sur la répétition, il n’en apporte pas moins des informations sur la situation politique pendant les règnes de Louis XIII et de Louis XIV et n’en aborde pas moins le rôle de l’ex-protecteur de Molière, le prince de Conti, dans l’interdiction du Tartuffe quand le prince, saisi par la foi, se retrouve « confit » en dévotion.
Et si l’on s’étonne de voir Molière monter Nicomède de Corneille pour se faire accepter du public parisien – Errare humanum est – et présenter du Racine à la fin de sa carrière en se faisant dindonner par cet auteur émergent qui propose sa pièce, Alexandre, à deux théâtres différents, seule la simplification et le commentaire sont inventés, tout le reste est réalité. Ainsi va la vie du théâtre, dans un mélange permanent du vrai et du faux, dans le rêve de la réalité, dans la réalité qui devient jeu…
Le choix de Molière
C’est de manière délibérée que Simon Falguières choisit le personnage de Molière pour incarner l’auteur de théâtre par excellence dans son projet de retrouver la simplicité du théâtre de tréteaux et l’immédiateté du rapport au public. Parce que les formes qu’il utilise sont héritées du théâtre populaire. Parce que tout le monde connaît l’auteur, découvert sur les bancs de l’école, et que son génie ne peut être contesté. Parce qu’il est l’écrivain et homme de théâtre qui a porté la comédie et la farce à un degré d’incandescence plus que remarquable. Parce que le rire est par essence libérateur et rassembleur.
Si Molière et son œuvre sont si exemplaires, c’est aussi que le personnage et son œuvre se situent à la croisée entre art populaire et art de cour et sont emblématiques des relations parfois difficiles entre art et pouvoir. Ce n’est pas par hasard que Simon Falguières fait dire à son personnage : « Oh ! l’étrange équilibre entre le devoir de soumission et la folle impertinence qui fouette les puissants pour leur plus grand plaisir ». Cette navigation à la frange du licite et de l’illicite fait aussi partie des règles qui régiront le théâtre au fil des siècles.
L’itinérance comme une essence
Le spectacle, s’il est visible en salle, est pensé pour être représenté en tout lieu, théâtral ou non. Simon Falguières choisit une forme inspirée par les premières expériences théâtrales de Molière, sur les routes et à la rencontre de tous les publics. Une itinérance qui renoue avec les origines du théâtre populaire, et avec les débuts de celui qui incarne, plus que tout autre, le théâtre. C’est là qu’il veut se retrouver, dans l’immédiateté du rapport du comédien au spectateur et sans artifice supplémentaire qui modifierait leur contact. Une affaire de présence, de rencontre sans presque de filtre, basée sur la complicité.
Pour y parvenir, il conçoit le spectacle comme une forme légère, sans éclairage ni décor, reposant entièrement sur les comédiennes et les comédiens du spectacle, dans laquelle seuls quelques accessoires permettent de transformer un acteur en personnage. Il suffit d’une couronne de carton-pâte et d’un morceau de tissu pour camper un roi, dans un univers de convention qui permet aux comédiens d’endosser tour à tour plusieurs personnalités et limite le nombre de membres de la troupe, ce qui répond à une nécessité économique.
Ici ils seront six pour jouer tous les rôles indépendamment de leur sexe. Six qui prennent en charge non seulement le jeu mais aussi la musique, voire les chansons, qui rythment l’action au son de la guitare, de l’accordéon et du tambour.
Commedia dell’arte et farce populaire
C’est encore avec les moyens du théâtre que, loin de toute vraisemblance, Simon Falguières choisit ses personnages. Il les extrait des personnages de Molière : Mascarille, le valet arlequinesque de l’Étourdi qui sert un maître idiot, Lélie, mais aussi Léandre, amoureux berné qu’il emprunte à la commedia dell’arte, ou Anselme, candidat au mariage choisi par Harpagon qui devient sous sa plume le grippe-sou qui vend son esclave féminine.
Apparitions, disparitions, transformations se succèdent au fil d’un rideau qu’on tire, d’un masque qu’on ajoute, d’une perruque insolite autant qu’anachronique dont on s’affuble, d’un habit de lumière qui rappelle plus le clown blanc que les personnages de la commedia… Le rythme est échevelé, les séquences s’enchaînent à bride abattue. Comiques de situation, de caractère, de répétition, de mots, de gestes se superposent. Les personnages sont outrés, les ficelles grosses, les accessoires cocasses.
On navigue ainsi en tanguant dans l’univers moliéresque, guidé par un Molière féminin en tenue contemporaine comme pour nous dire qu’à travers ce personnage emblématique passent toutes les temporalités. Scènes inventées et extraits de pièces se succèdent et se mélangent. On rencontre un Molière courtisan plein de velléités tragédiennes, qui digère son insuccès à jouer Nicomède de Corneille en transformant la pièce en farce pour se gagner les faveurs royales. On reconnaît sur le chemin un Tartuffe dont le propos, qui s’attaque aux dévots, fait la nique, comme l’auteur, au prince de Conti. On voit passer un Molière-Alceste, revenu de tout, frappé par le sort et qui dit sa détestation du genre humain.
L’essentiel est aussi ailleurs
On ne cesse cependant de parler de choses sérieuses sous le couvert du burlesque. Le personnage de l’auteur, acteur, metteur en scène et chef de troupe est croqué en courtisan aussi obséquieux qu’en artiste entêté, critique et acerbe. Mais il déborde du cadre pour interroger à la fois la comédie humaine et l’aventure du théâtre. Car ce qui est en jeu, ce qui transpire, c’est l’amour du théâtre et les difficultés de le pratiquer en toute liberté. Parce que le théâtre révèle et qu’il met en lumière, ce qui n’est pas toujours du goût du pouvoir.
On pourra rappeler, pour mémoire qu’en 1929-1930, Boulgakov se voit censurer ses pièces, dont une sur Molière, et que, face au refus du « Petit Père des peuples » de le laisser s’exiler, il accepte un emploi au Théâtre d’Art non sans continuer d’explorer les rapports de l’artiste et du pouvoir, entre Molière et Louis XIV, Pouchkine et Nicolas Ier. Un petit saut de puce dans le temps et le spectateur contemporain peut aussi se remémorer, à l’inverse, l’époque où André Malraux, qui n’aimait pas les Paravents de Genet, défend la pièce devant une bronca de députés au nom de la liberté du créateur.
Ainsi, dans ce retour aux sources au rythme enlevé et à l’humour aussi bon enfant que ravageur où le personnage de Molière fait jouer à ses masques le double rôle de dissimulateurs et de révélateurs se retrouvent des questionnements qui n’ont cessé de traverser le théâtre : la question du public auquel il s’adresse et des moyens qu’il se donne mais aussi le pouvoir contestataire qui lui est attaché.
« Nous ne sommes pas Molière, détaille Simon Falguières dans le prologue du spectacle, mais notre art est le même. Et en parlant de lui, c’est de nous et de tous nos tourments que nous faisons le portrait. Car même si “le théâtre a bien changé depuis…” comme disait ma grand-mère : Tout bouge et rien ne bouge, tout change et rien ne change. L’injustice reste l’injustice. […] Et les dogmes demeurent encore et toujours le nid sombre des terreurs. »
Aujourd’hui, alors que les décisions de financement – et de leur réduction ou de leur suppression dans certains cas – par les puissances publiques s'affranchissent parfois ouvertement des seuls motifs économiques, Molière et ses masques trouve dans l'actualité une résonance certaine…
Molière et ses masques (éd. Actes Sud Papiers)
STexte, mise en scène, scénographie Simon Falguières SAvec Antonin Chalon (Le Baron, Léandre, Le Frère Du Roi, Historiographe Dupont, Henri IV, Philippe d'Orléans), Louis de Villers (Lélie, Marie de Médicis, Prince de Conti), Anne Duverneuil (Molière), Charly Fournier (Dufresne, Anselme, Historiographe Dupont, Le Prêtre), Victoire Goupil (Mascarille, Madeleine, Richelieu), Manon Rey (Le Bateleur, Elvire, Anne d'Autriche, Louis XIV)SConstruction des tréteaux Le Moulin de L'Hydre Alice Delarue, Léandre Gans SCréation musicale Simon Falguières, Manon Rey, Antonin Chalon, Charly Fournier SCostumes Lucile Charvet SLumière Léandre Gans S Production Compagnie Le KS Coproduction Les Plateaux SauvagesS Avec le soutien du Moulin de l'Hydre et des Tréteaux de France – CDNS Coréalisation Les Plateaux SauvagesS Soutien et accompagnement technique Les Plateaux SauvagesSAdministration, production et diffusion Martin Kergourlay et Justyne Leguy GenestS Créé en septembre 2026 au Festival de l'Hydre à Saint-Pierre d'Entremont SLa Compagnie Le K est conventionnée par la DRAC Normandie, la Région Normandie et le Département de l'EureSDès 10 ansSDurée 1h20
Du 13 au 16 avril 2026 – Itinérance dans le 20ème à Paris (75)
Du 24 au 26 avril 2026 – Itinérance avec le CDN de Rouen (76)
Du 05 au 08 mai 2026 – La Mégisserie, St Junien (87)
Du 19 au 22 mai 2026 – l'ACB, Bar le Duc (55)
En juin 2026 – Itinérance dans le département de l'Eure (27)
4 - 23 juillet 2026, 19h40 Avignon, Jardins du Carmel, avec le Théâtre du Train Bleu