13 Avril 2026
Pathétiques humains, perdus dans une forêt lentement décimée par leur espèce ! En quatre sketches sans paroles, hilarants et troublants, la compagnie Still Life nous emmène au cœur d’une nature pas encore morte.
Gare à vous !
Dans la langue des bûcherons américains, l'interjection Timber! prévient d’une chute d’arbre, et signifie « Attention ! » C’est en ce sens qu’il faut prendre le titre de cette fantaisie forestière : « On voulait faire redescendre l’humain de son piédestal, non par hostilité, mais pour rappeler qu’il fait partie d’un tissu vivant dont il s’est déconnecté, et que ses tentatives de reconnexion sont souvent maladroites et tardives », explique Aurelio Mergola, cofondateur avec Sophie Linsmaux de la compagnie Still Life qui s’est illustrée dernièrement avec Flesh (2022). Il s’agissait alors de cartographier, déjà en quatre brefs récits, la chair humaine sous toutes ses coutures : comment nous enracinons-nous au travers de la chair ? À quel point nos chairs expriment-elles notre vécu, mais aussi le manque de l’autre ?
Dans Timber, les artistes poursuivent leur exploration du format court et sans parole.
En pleine jungle, un trio de scientifiques se démène pour réintroduire un orang-outan dans son habitat naturel. Jusqu’à l’imiter pour dialoguer avec lui. Mais le singe, pas si bête, refuse de quitter sa cage, à juste raison car une fois abandonné par les hommes en pleine nature, il voit celle-ci se dégrader.
Deuxième tableau : autour d’un arbre maigrelet, rescapé de la coupe, quelques bobos méditent : leur stage new age consiste à s’alléger de tous leur effets et possessions pour renouer avec la Terre Mère, mais ce ne sera pas si facile.
De même, l’idylle d’un couple d’influenceurs, filmée en live sous les feux des like, dans une cabane au fond des bois, se terminera en un cauchemar digne des Oiseaux d’Alfred Hitchcock.
Le comique cède aussi à l’horreur dans l’ultime séquence : une dame âgée un peu gaga et sa fille enterrent un chien sur un monticule, mais le sol recrache le toutou et tout le monde disparaît dans un torrent de boue.
Du muet qui nous parle
Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola préfèrent la pantomime au dialogue, et leur scénario compte sur l’expressivité des interprètes et des effets spéciaux pour produire la surprise et déclencher les rires. Ils brodent sur des situations précises, empruntées au quotidien, qui tournent à l’insolite et au grand guignol, grâce à une construction sans faille : « On commence par écrire des histoires qui se transforment en scénarii avec les actions et les différents types de personnages. Et puis il y a la phase où on joue avec des Playmobil en imaginant la mise en scène. Comme on n’a pas les mots pour cadrer tout ça, il faut le faire avec les actions, les enjeux, du visuel ou des accessoires », explique Sophie Linsmaux.
Ici la forêt est leur terrain de jeu : elle offre une multitude de possibilités qu’ils exploitent avec malice pour tourner gentiment en dérision le prétendu désir de retour à la nature de leurs contemporains. Leur humour décalé établit une immédiate complicité avec le public, qui reconnaîtra les siens, dans le miroir qui lui est tendu.
La forêt, cinquième personnage
Au côté des quatre interprètes qui tentent de l’apprivoiser, la forêt semble animée d’une vie propre. Figurée au départ par un diorama végétal recouvrant tout le plateau dans un fouillis de feuilles, d’arbres et de fourrés, peuplée de chants d’oiseaux, elle va se dégarnir subrepticement d’une séquence à l’autre. Au dernier tableau, la scène n’est plus qu’une étendue d’humus, parsemée de buissons faméliques, surmontée par un talus herbeux. Pendant les intermèdes, on entend les bois craquer et gémir, balayés par des lumières tournantes. Les ombres inquiétantes qui s’agitent pour modifier le décor semblent appartenir à des esprits des bois, tourmentés par la prédation de l’homme. Ainsi personnifiée, la nature attire notre attention sur les souffrances qu’elle subit et sur la vengeance qu’elle nous réserve.
Ironiquement nommée Still Life (nature morte), la compagnie belge fait de la cause verte un combat dénué de moralisme ; elle nous alerte gentiment et avec humour sur l’instrumentalisation de la nature par certains comportements dits écologiques et nous met face à nos contradictions.
Timber
S Conception et mise en scène Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola S Scénario Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola et Thomas van Zuylen S Avec Muriel Legrand, Sophie Leso, Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola S Assistanat général Sophie Jallet S Scénographie Aurélie Deloche, Nicolas Olivier et Noémie Vanheste S Accessoires Noémie Vanheste S Costumes Camille Collin et Cinzia Derom S Mise en espace et en mouvement Sophie Leso S Création sonore Maxime Pichon S Création lumières Guillaume Toussaint-Fromentin S Prothèses, masques et objets manipulés Joachim Jannin, Jean-Raymond Brassine et Juliette Tracewski S Régie générale Nicolas Olivier S Régie plateau Charlotte Persoons, en alternance avec Ondine Delaunois S Régie son Hubert Monroy S Régie lumière Margaux Fontaine S Construction Rudi Bovy, Charlotte Persoons, Manon Vanheste et Noémie Vanheste S Maquillage et coiffures Gaëtan D’Agostino S Production Cie Still Life S Coproduction Théâtre Les Tanneurs, Centre culturel de l’Arrondissement de Huy, Les Célestins – Théâtre de Lyon, La Comédie de Clermont-Ferrand – Scène nationale, La Coop asbl et Shelter Prod S Création en mars 2025, au Théâtre des Tanneurs, Bruxelles S La compagnie Still Life est artiste associée au Théâtre Les Tanneurs S Durée 1h15
Le 11 avril 2026 au Théâtre Victor Hugo, Bagneux dans le cadre du 4e Festival Avis de Temps Fort (du 30 mars au 12 avril 2026 au Théâtre Victor Hugo, Bagneux)
TOURNÉE (en cours)
Du 19 au 23 mai 2026 aux Célestins Théâtre de Lyon en partenariat avec le Théâtre de la Croix-Rousse
Du 4 au 11 novembre 2026 à La Comédie de Clermont, Scène nationale