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Arts-chipels.fr

Timon/Titus. Jeu de massacre entre créditeurs et débiteurs. À la santé de Shakespeare !

Phot. © Pierre Planchenault

Phot. © Pierre Planchenault

Je te dois, tu me dois, il me doit, ou comment la plus banale des questions – « Faut-il payer ses dettes ? » – devient une foire d’empoigne à coups de répliques shakespeariennes, où les histoires de famille, la morale, la politique et la finance mijotent dans un chaudron pour composer un ragoût pas toujours ragoûtant.

Lorsque les spectateurs s’installent dans la salle, le plateau est jonché de cadavres baignant dans leur sang. Un grand-guignol assumé qui, cerise sur le gâteau, affiche un Christ en croix dans un coin. Sur un gramophone qui se contente de tourner, une perruque de théâtre tourne inlassablement.

Mais un narrateur annonce qu’on va repartir du début, des deux heures un quart de spectacle, de sa passion pour Shakespeare et d’un vaste sujet : la dette, dont il détaille la traduction en différentes langues européennes et ce que les traductions de ce mot engendrent par contamination. Dette, devoir, droit, culpabilité, or, monnaie sont autant de billes placées dans le panier qu’on secoue ensemble et qu’on fait résonner jusqu’à leur faire rendre gorge, si l’on en croit le nombre de cadavres qui jonchent le sol.

Phot. © Pierre Planchenault

Phot. © Pierre Planchenault

Entre Titus Andonicus et Timon d’Athènes

Le spectacle commencera par Shakespeare, fin observateur des drames de son temps, fussent-ils transposés à d’autres époques, et par deux de ses pièces, l’une de jeunesse, Titus Andronicus, l’autre de l’homme mûr, Timon d’Athènes. Avec une préférence, nous dit le narrateur-meneur de jeu, pour la première, que les comédiennes et les comédiens viendront, sur le devant de la scène, nous résumer de manière humoristique, quasi incompréhensible tant les péripéties y abondent.

Titus Andronicus ou La Très Lamentable Tragédie romaine de Titus Andronicus est vraisemblablement la première tragédie de Shakespeare et, à coup sûr, la plus sanglante. Elle décrit un cycle de vengeances qui renvoient dos à dos un général romain imaginaire, Titus, et son ennemie Tamora, reine des Goths, qu’il a faite prisonnière, auxquels il convient d’ajouter des querelles familiales et des erreurs aux conséquences tragiques. Pas moins de quatorze meurtres, plusieurs mutilations, un viol collectif, un enterrement vivant et une scène de cannibalisme ponctuent la pièce qui propose une multiplicité contradictoire de points de vue entre les différents personnages autour d’une histoire de succession, de conflits de droits, d’intérêts et de représailles en chaîne qui en résultent. Chacun, dans cette histoire doit, d’une certaine manière, quelque chose à l’autre, en positif ou en négatif.

Quant à Timon d’Athènes, considéré comme inachevé, c’est une pièce en ellipses, qui conte l’aventure d’un riche Athénien qui vit entouré de flatteurs et dépense sans compter pour eux jusqu’à perdre sa fortune et devoir emprunter. Lorsqu’il réclame leur assistance à ceux qu’il a aidés, il ne recueille que mépris et refus. Se retirant dans une grotte pour y vivre loin des hommes, il y découvre un trésor. Il le distribuera aux adversaires d’Athènes. Timon, en se ruinant, s’est mis à la merci de ceux qui lui « doivent ». Leur ingratitude engendre son désir de vengeance.

Phot. © Pierre Planchenault

Phot. © Pierre Planchenault

Qui doit à qui et faut-il payer ses dettes ?

Le collectif OS’O (On S’Organise) a pour « philosophie » de choisir, de manière horizontale, d’où tout leadership est banni, des thèmes ou des textes dont les apports théoriques peuvent fournir, en même temps qu’un questionnement d’ordre politique ou social, la matière d’interprétations théâtrales dont le public est une composante indissociable.

La question de la dette est au cœur des problématiques contemporaines, à l’heure où l’appauvrissement des plus pauvres va croissant et où les États s’endettent avec des conséquences parfois difficiles à mesurer. S’interroger sur la « dette » et sur ce que le terme recouvre en partant de situations qui parlent à tous entre donc dans le champ que s’est défini OS’O.

Partant de la définition qu’en donne le dictionnaire de l’Académie française – « ce que l’on doit à quelqu’un » –, le collectif creuse une piste qui s’avèrera complexe, aux ramifications parfois contradictoires. Chacune et chacun, à sa table, dans un grand jeu du pour et du contre matérialisé par des lampes qu’on colore de vert pour « d’accord » et de rouge pour « pas d’accord », va devoir prendre position face aux « blancs », aux silences, que laisse la définition. « Ce que l’on doit à quelqu’un […] Ça ne nous dit pas ce qu’‘‘on’’ [lui] doit (un service ? un objet ? une faveur ? de l’argent ?), ni pourquoi ‘‘on’’ lui doit, ni la manière dont il va nous imposer de la payer, ni les sanctions en cas de défaut de paiement. On sait juste que c’est à ‘‘on’’ de le faire, c'est-à-dire à chacun d’entre nous peut-être, donc à moi en particulier. »

Poussant la réflexion plus loin les membres de la troupe aborderont l’étendue des « devoirs » créés par la dette. « Je dois la vie à mes parents mais je ne pourrai jamais la leur rendre... Je dois mon instruction à l’éducation nationale, je dois ce que je suis aux personnes qui m’entourent. Je dois mes relativement bonnes conditions de travail à des luttes historiques. Je dois la protection sociale à ces mêmes luttes. Mais comment s’en acquitter ? Et pourquoi régler cette dette ? »

Timon/Titus articulera ces thèmes avec un essai de l’anthropologue David Graeber, Dette, 5 000 ans d’histoire, dans lequel celui-ci met en évidence les liens entre dette et violence et critique l’idée très commune selon laquelle les dettes doivent être remboursées. « Le fait même que nous ne sachions pas ce qu’est la dette, écrit Graeber, la flexibilité de ce concept, est le fondement de son pouvoir. L’histoire montre que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dette – cela crée aussitôt l’illusion que c’est la victime qui commet un méfait. »

Nous voici revenus aux propos que portent les deux pièces de Shakespeare qui constituent, d’une certaine manière, une exploration qui, par son paroxysme, va au fond.

Phot. © Pierre Planchenault

Phot. © Pierre Planchenault

Un labyrinthe où se perdre pour se retrouver

Le spectacle alternera ainsi situations et personnages en débaptisant les personnages de Shakespeare. Il sera question d’héritage et d’enfants légitimes et adultérins qui posent la question du bien-fondé de la dette, de la culpabilité face aux « pauvres », floués, à qui la « charité » qu’on leur fait ne leur rend pas pour autant leur « dignité », au milieu d’un rôti – le thème mis sur le gril – qui « sent le brûlé ».

Le spectateur, lui, s’emmêle les pinceaux dans cet aller-retour braque et jouissif où il reconnaît des tirades de Shakespeare mélangées à des considérations contemporaines qui établissent un distinguo entre dette morale et financière. Il s’amuse du traitement, sur le mode grinçant, de la « reconnaissance » – envers qui ? – de dettes ou d’un impôt qui, comme son nom l’indique, est « imposé » et donc contraire aux lois naturelles.

Passant d’un type de discours à un autre et d’un personnage à un autre dans un registre du too much, les comédiennes et les comédiens entrent peu à peu dans des jeux de réversibilité et de mélange joyeux où les boiteux cessent de l’être et où les vieilles filles se dévergondent avant de s’étriper avec délectation jusqu’à retrouver la scène d’ouverture du spectacle.

Dans le même temps, on sera passé, dans le questionnement du « Faut-il rembourser une dette ?», approuvé de manière unanime au début par tous les participants, à des positions plus mitigées et contraires  dans le cours du spectacle, avant de terminer sur un « non » général. La tambouille Shakespeare plus David Graeber aura donné les résultats escomptés.

Créé en 2014, lauréat du prix du public et du jury du Festival Impatience en 2015, Timon/Titus a conservé la force de son questionnement dix ans après. Si son déroulé volontairement chaotique et son style complètement déjanté peuvent en désarçonner plus d’un, et plus particulièrement ceux qui étaient venus pour Shakespeare, cette farce insolente, grand-guignolesque et un peu touche-à-tout menée à fond de train, quoiqu’un peu trop étirée car les effets s’usent à la longue, n’en reçoit pas moins, par un public conquis, un accueil enthousiaste. Il faut dire qu’au milieu du sang et des larmes – de rire – le propos est gonflé…

Phot. © Pierre Planchenault

Phot. © Pierre Planchenault

Timon / Titus D’après William Shakespeare
S Un projet du Collectif OS’O S Mise en scène David Czesienski S Assistanat à la mise en scène Cyrielle Bloy S Dramaturgie Alida Breitag S Avec Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard, Marion Lambert, Tom Linton & Julie Papin S Regard extérieur Vincent Toujas S Scénographie et costumes Lucie Hannequin S Assistante costumière Marion Guérin S Maquillages Carole Anquetil S Musique Maxence Vandevelde S Création lumières Yannick Anché & Emmanuel Bassibé S Régisseur Benoit Lepage S Production Fabienne Signat S Diffusion Annabelle Couto - Missions Culture S Production Collectif OS’O S Coproduction Scène nationale Sud-Aquitain, Le Carré - Colonnes, scène conventionnée de Blanquefort et Saint-Médard-en-Jalles, Le Champ de Foire à Saint-André-de-Cubzac, Espace Treulon à Bruges, OARA - Nouvelle-Aquitaine, Iddac, Agence culturelle de la Gironde, La Passerelle - Scène nationale de Saint-Brieuc, Le Théâtre de Gascogne, Le CENTQUATRE-PARIS S Ce projet bénéficie du Fonds d’aide à la création et de soutien à l’innovation de la Ville de Bordeaux, aide au projet de la DRAC Nouvelle-Aquitaine, aide au projet du Conseil départemental des Landes, aide au projet de la Spedidam, aide au projet de l’Adami S Le Collectif OS’O est artiste associé à la Passerelle – Scène nationale de Saint-Brieuc S Le Collectif OS’O est conventionné par le Ministère de la Culture (DRAC Nouvelle Aquitaine) et soutenu par la Région Nouvelle-Aquitaine, par le Conseil départemental de la Gironde et la Ville de Bordeaux S Durée 2h15 S À partir de 15 ans

7-11 avril 2026 à la Maison des Métallos, Paris

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