12 Avril 2026
Au pessimisme éclairé de Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire, Adama Diop oppose un monde apaisé, sous le règne d’une nouvelle Ève, puissance tellurique bienveillante. Il donne lecture de cet oratorio, au son des flûtes, doudouk et kora de Dramane Dembélé et du chant de Jessica Martin-Maresco.
Le testament d’Adam
A la suite de Fajar, qui mêlait texte, cinéma et musique pour raconter « l’odyssée d’un homme qui rêvait d’être poète », l’épopée d’un migrant qui pourrait être la sienne, Adama Diop signe un second spectacle, construit en écho au texte phare d’Aimé Césaire : une pièce plus courte, empreinte de spiritualité.
Un père, Adam, au crépuscule de sa vie, raconte à sa fille à naître, le monde qu’il lui laisse en héritage, avec sa cohorte de malheurs, de guerres, de sécheresses, de tempêtes et d’inondations... Des images vidéos réalistes viennent appuyer ses dires.
Imperceptiblement, il quitte ce récit du chaos pour la prose inimitable d’Aimé Césaire : « Au bout du petit matin, cette ville plate étalée ... Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens [...] Au bout du petit matin, cette ville inerte et ses au-delà de lèpres, de consomption, de famines, de peurs tapies dans les ravins, de peurs juchées dans les arbres, de peurs creusées dans le sol, de peurs en dérive dans le ciel, de peurs amoncelées et ses fumerolles d'angoisse... »
Comme emporté par la langue du poète martiniquais, Adama Diop adresse un message d’amour à celle qu’il nommera Aimée, et qu’on voit apparaître sur un écran, sous les traits d’une femme africaine en majesté...
Et c’est à cette dernière, en wolof, qu’il appartiendra d’annoncer une Nouvelle Genèse, troisième et dernier volet de cet oratorio.
L’avenir s’écrira au féminin pluriel
Le rideau qui voilait le fond de scène se lève sur une prairie en fleurs, à l’image des peintures préraphaélites. La chanteuse Jessica Martin-Maresco s’y promène, impérieuse, suivie par une caméra qui projette une multitude de plans en transparence. Elle incarne Aimée, promesse d’un nouveau monde, à la suite d’un cortège de figures féminines qu’Adama Diop convoque pêle-mêle : de Marie Madeleine à la Vénus Hottentote ou à Lucy, en passant par des reines, des héroïnes et divinités de tous pays. Et, par dessus le marché, celle du Cantique des Cantiques.
Selon le vieil Adam, c’est par la Femme que les humains seront peut-être sauvés, à condition qu’ils se réveillent comme nous en exhorte l’auteur-interprète de ce voyage spirituel confinant au mystique. Derrière ce qui pourra apparaître comme des poncifs, le message de l’artiste est sincère et mérite d’être entendu.
Un trio pour une lecture-concert
Adama Diop, debout devant un micro, lit son texte sans plus d’emphase qu’il n’en faut. Le comédien, né à Dakar et arrivé en France en 2002, a été à bonne école, jouant dès ses débuts avec des Bernard Sobel, Cyril Teste, Arnaud Meunier... ou, dernièrement, Jean-François Sivadier ou Tiago Rodrigues. Son récit gagne en ampleur grâce aux musiciens qui l’accompagnent de leurs compositions contrastées
Côté jardin, Dramane Dembélé, dit « Djomakossa » tire de ses flûtes des sons ailés et, sous ses doigts, doudouk et kora prennent des tonalités africaines. Né en Côte-d’Ivoire dans une famille de griots, il a passé toute son enfance au Burkina Faso où il compte parmi les meilleurs flûtistes de sa génération ; il apporte au spectacle un univers sonore coloré.
Côté jardin, s’élève le chant pur, presque désincarné, de Jessica Martin-Maresco. Chanteuse classique et de jazz, elle compose aussi de la musique de scène. Ici, sa présence hiératique, sa voix limpide à la vaste tessiture et ses morceaux, joués à la kalimba et au clavier électronique, donnent une profondeur dramatique et un écho féminin au jeu de Dramane Dembélé et d’Adama Diop.
Ce dernier, malgré les qualités esthétiques indéniables de sa mise en scène, son talent de comédien et son aptitude à nous entraîner dans son récit, ne semble pas avoir complètement trouvé sa propre langue et se perd parfois en ressassements. Il faut dire qu’il a visé haut en s’inscrivant dans la filiation d’Aimé Césaire. Quoiqu’il en soit, il faut saluer son projet et, plus particulièrement, son interprétation des passages de Cahier de retour au pays natal, une lecture plus que jamais nécessaire.
L’Apocalypse d’Adam et Aimée d’Adama Diop (éd. Actes Sud)
S Conception, texte et jeu Adama Diop S Avec des extraits de Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire (éd. Présence africaine) S Musique et chant Jessica Martin-Maresco S Musique Dramane Dembélé S Costumes Mame Fagueye Ba S Lumière Louisa Mercier S Son Mathilde Tirard S Vidéo Pierre Martin Oriol S Production Comédie de Caen ― CDN de Normandie S Avec le soutien du Théâtre du Rond-Point S Durée 1h
Du 8 au 18 avril 2026
Théâtre du Rond-Point, 2 bis av. Franklin D. Roosevelt, Paris 8e
www.theatredurondpoint.fr