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Arts-chipels.fr

Faustus in Africa ! Une parabole sud-africaine du Faust de Goethe.

Faust. Phot. © Fiona Mac Pherson

Faust. Phot. © Fiona Mac Pherson

L’aventure de Faust n’a cessé, au long des siècles, d’inspirer les artistes. William Kentridge, en mêlant au théâtre dessin, vidéo et marionnettes, lui apporte un éclairage aussi personnel qu’emblématique, nourri du passé de l’apartheid et de l’histoire récente de l’Afrique du Sud.

Un décor de bureau, encombré de meubles de bois, de casiers et de dossiers, dans lequel trône une vieille machine à écrire, suggère que nous sommes plongés quelque part dans le courant du XXe siècle. Une image que vient renforcer l’activité frénétique d’une standardiste téléphonique côté jardin et l’agitation administrative qui règne dans les lieux.

Un crâne, disposé là, décale notre point de vue et laisse supposer qu’il sera, quelque part, question de la vanité des choses humaines et de la mort. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, du moins au départ, lorsqu’apparaît Faust, une marionnette à taille humaine ou presque, que deux manipulateurs – dont l’un doué de parole – vont mettre en mouvement. Déjà les dés sont jetés : la marionnette offre une ressemblance saisissante avec William Kentridge, son metteur en scène. L’histoire revêtira une dimension personnelle qui ne se démentira pas le spectacle durant.

Phot. © Fiona Mac Pherson

Phot. © Fiona Mac Pherson

D’où William Kentridge raconte-t-il Faust ?

Faust, personnage hors norme de savant confit en étude qui vend son âme au diable en échange des plaisirs matériels et éphémères de la vie, est devenu, au fil du temps, un mythe qui a alimenté l’imaginaire des écrivains et des artistes. Chaque époque y a plaqué ses réalités et ses fantasmes, chaque créateur ses propres obsessions. Héros romantique, combat de la pureté contre le lucre et la luxure, affrontement de Dieu et du diable, fascination pour un personnage hors norme, flirt avec l’ésotérisme ou histoire d’amour, chacun y a trouvé matière à explorer, à se projeter.

William Kentridge, lui, part de sa propre réalité et de son environnement. Africain du Sud, arrière-petit-fils d’un émigré juif de Lituanie, baigné dans le colonialisme et l’apartheid dont ses parents combattent les inégalités et la violence lors de procès politiques, il en restera marqué. Il dira de son apprentissage : « J’ai suivi toute ma scolarité dans une société anormale où il se passait des choses monstrueuses ».

Sa formation multiple – une licence en sciences politiques et études africaines à l’université Witwatersrand de Johannesburg, suivie d’un diplôme des beaux-arts, puis d’une initiation au théâtre à l’école Jacques Lecocq – se reflète dans son œuvre conjuguant le dessin, l’écriture, le film, la performance, la musique, le théâtre et les pratiques collaboratives. La dénonciation politique, qu’il porte au cœur, s’accompagne, dans le domaine du spectacle vivant, de l’introduction de dessins à l’encre de Chine et au fusain d’une force et d’une puissance évocatrices. Dans ses créations avec la Handspring Puppet Company, ils sont mis en mouvement dans une animation fondée sur la transformation progressive, l’ajout et l’effacement où subsiste la trace de l’étape précédente. Faustus in Africa !, Ubu & the Truth Commission, Il Ritorno d’Ulisse et Woyzeck on the Higveld révèlent son intérêt pour les œuvres emblématiques de la culture mondiale, dont il croise le propos avec la réalité africaine.

Méphistophélès. Phot. © Fiona Mac Pherson

Méphistophélès. Phot. © Fiona Mac Pherson

Faust au cœur

Choisir Faust, c’est pour William Kentridge, au-delà d’une réflexion sur la condition humaine universelle ou sur l’âme, se pencher sur le caractère itératif de cette histoire, qui en fait un conte « sans âge » et la « bonne » histoire « parce que des circonstances similaires réapparaissent de manière sporadique. » Plus que le personnage romantique de Faust, c’est la figure du Mal qu’il explore en empruntant au Faust de Goethe, et ses résurgences dans l’histoire de l’humanité.

Créé il y a trente ans, en 1995, Faust in Africa ! explore ainsi tout un pan de l’histoire africaine, et de celle de l’Afrique du Sud en particulier, du colonialisme jusqu’à l’abrogation des dernières lois raciales en 1991 et l’élection de Nelson Mandela le 10 mai 1994. Le pacte de Faust avec le diable, c’est l’apartheid. Le combat de Dieu et du diable que met en scène Goethe et qui voit le triomphe du Bien – l’âme de Faust est sauvée de la damnation par la douce Marguerite, pourtant abusée et abandonnée – trouve ici une transposition africaine et contemporaine.

L’omniprésence du Mal et son omnipotence acquièrent dans le spectacle une traduction scénique immédiatement décodable. Si Faust et les personnages qui lui sont liés sont incarnés par des marionnettes, Méphistophélès, lui, est campé par un acteur de chair et d’os, qui devient, d’une certaine manière, le manipulateur à vue des personnages.

Phot. © Fiona Mac Pherson

Phot. © Fiona Mac Pherson

Du Faust de Goethe à Faustus in Africa !

Alors que nombre d’adaptations de l’œuvre de Goethe se focalisent sur la version de 1808, William Kentridge prend en compte la suite que l’écrivain donne à son histoire. Publiée en 1832, peu après la mort de l’auteur, Faust II aborde davantage des problèmes politiques et sociaux. On y voit Faust, avec l’aide de Méphistophélès, suggérer à l’empereur – qui devient dans la pièce le colonisateur blanc – d’utiliser le papier-monnaie pour éviter la faillite de l’État – qui vend par là son âme pour un peu de papier –, offrant dans le spectacle un moment cocasse où l’on voit les banquiers projeter en l’air avec entrain et délectation les billets de banque corrupteurs. La figure d’Hélène, ramenée, dans le récit de Goethe, dans le palais de Ménélas avant que Méphistophélès ne la soustraie de son cadre mythologique pour en faire la compagne de Faust, apparaît, tout comme le ralliement de Faust à l’exploitation moderne et au capitalisme, qui conduisent dans Faustus in Africa ! à l’esclavage, à l’aliénation et à la répression. 

Le spectacle oscille ainsi entre une grande fidélité au texte d’origine, évoquant par exemple le « Prologue dans le ciel » et le pari de Dieu et du diable où le Seigneur prédit qu’en dépit de ses errements, qui sont signe de recherche, Faust sera un « homme de bien » qui, « dans la tendance confuse de sa raison, sait distinguer et suivre la voie étroite du Seigneur » et la parabole sud-africaine que propose William Kentridge. On voit apparaître le chien et la sorcière, on s’amuse de la présentation paradoxale et énigmatique que le diable fait de lui comme « une partie de cette force qui constamment veut le mal et constamment fait le bien » et on met sans peine en parallèle, entre Goethe et la situation d’aujourd’hui, la force de l’argent et l’oppression que subissent les hommes.

Mais cette fidélité n’est pas exempte d’obscurités. Ainsi de la présence d’Hélène qui, sous la houlette de William Kentridge, devient une femme de pouvoir et de caste, participant à l’oppression des pauvres sur lesquels elle règne. Si elle rappelle à nos yeux la figure d’Eva Perón, son lien avec le contexte africain, s’il existe, n’est cependant pas limpide. Elle n’est cependant nullement un frein au propos global du spectacle. Il n’en perd pas pour autant son impact et n’en reste pas moins clair.

Phot. © Fiona Mac Pherson

Phot. © Fiona Mac Pherson

Une proposition plastique éclairante

Aux choix dramaturgiques très signifiants dans l’utilisation des acteurs et des marionnettes, il convient d’ajouter les projections dessinées de William Kentridge. Outre le choc de ces visages de noirs ensanglantés jonchant le sol, massacrés pour avoir manifesté – la répression de la manifestation de Sharpeville en 1960 fit plus de 9o morts et plus de 230 blessés –, l’introduction du dessin, animé ou non, apporte son impact tant visuel que dramaturgique à l’ensemble.

Essentiellement en noir et blanc, ce qui en accentue la force, tantôt projection des pensées des personnages, tantôt focus qui met en relief un détail de la situation révélée par la scène, comme une exergue, l’image parle. C’est une cuiller qui creuse dans les profondeurs de la terre comme le symbole des exactions commises par les Occidentaux, exploitant à outrance les richesses du pays et martyrisant tout au nom du profit. Ce sont ces marionnettes formant une fanfare qui quitte l’écran pour s’imposer sur scène, souvenir, pour William Kentridge, d’un voyage avec Nelson Mandela à l’occasion de la réalisation d’un documentaire. « Dans chacune des villes où nous allions, il y avait toujours une vieille fanfare coloniale qui jouait pour l’accueillir, raconte Kentridge. J’avais gardé en tête ces costumes en lambeaux, ces instruments abîmés, cette image de ces fanfares décrépites, qui étaient comme les vestiges des anciennes colonies françaises ou anglaises, et c’est devenu la Fanfare de l’Enfer de Méphisto. » Ce sont aussi les feuilles des registres des noms de soldats tués à la guerre, soigneusement consignés pour les Blancs, alors que les Noirs n’ont jamais été dénombrés, qui viennent apporter un contrepoint sinistre à l’exploitation dont ils ont fait l’objet.

Dénonciation aussi impressionnante que plastiquement remarquable, Faustus in Africa ! nous conte cependant aussi, comme chez Goethe, l’histoire d’une rédemption, même si celle-ci se fait aux prix de l’effacement des fautes au nom de l’espoir d’une paix durable. Une histoire qui est celle de l'Afrique du Sud mais qui pourrait se raconter ailleurs : en Espagne, sans doute ; au Moyen-Orient, un jour, peut-être…

Phot. © Fiona Mac Pherson

Phot. © Fiona Mac Pherson

Faustus In Africa !
S Mise en scène William Kentridge S Assistante à la mise en scène Lara Foot S Conception et direction des marionnettes Adrian Kohler et Basil Jones (Handspring Puppet Company) S Adjoint et répétiteur Enrico Dau Yang Wey S Scénographie Adrian Kohler et William Kentridge S Animation William Kentridge S Construction marionnettes Adrian Kohler et Tau Qwelane S Costumes marionnettes Hazel Maree, Hiltrud von Seidlitz et Phyllis Midlane S Effets spéciaux Simon Dunckley S Conception décor Adrian Kohler S Construction décors Dean Pitman pour Ukululama Projects S Peinture et habillage des décors Nadine Minnaar pour Scene Visual Productions S Traduction Robert David Macdonald S Texte additionnel Lesego Rampolokeng S Musique James Phillips et Warrick Sony S Conception sonore Simon Kohler S Lumières Wesley France S Avec Eben Genis, Atandwa Kani, Mongi Mthombeni, Wessel Pretorius, Asanda Rilityana, Buhle Stefane, Jennifer Steyn S Production William Kentridge Handspring Puppet Company S Production reprise 2025 Quaternaire/Paris en coproduction avec Théâtre de la Ville-Paris – Festival d’Automne à Paris S Coproduction The Baxter Theatre Centre at the University of Cape Town (Cape Town) – Fondazione Campania des Festival, Campania Teatro Festival (Naples) – Centre d’art Battat (Montréal) – Cité européenne du théâtre - Domaine d’O - Montpellier / PCM2025 (Montpellier) – Grec Festival (Barcelone), Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles) – Thalia Theater (Hambourg) … (en cours) S Production Version 1995 Handspring Puppet Company en association avec The Market Theatre, Art Bureau (Munich), Kunstfest (Weimar), Standard Bank National Arts Festival, The Foundation for the Creative Arts, Sharp Electronics et Mannie Manim productions S Coréalisation Théâtre de la Ville-Paris – Festival d’Automne à Paris S Durée 1h30

Du 11 au 19 septembre 2025 à 20h / sam. 15h & 20h
Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt - 2, place du Châtelet - Paris 4e

https://theatredelaville-paris.com
TOURNÉE
20-23 août 2025 Festival d'Edinburgh, Royaume-Uni
28-30 août 2025 Zürcher Theater Spektakel Zurich, Suisse
7 septembre 2025 Kunstfest, Weimar, Allemagne
29 octobre –1er novembre 2025 Comédie de Genève, Suisse

 

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