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Arts-chipels.fr

Imaginer la pluie. Dans le monde d’après, une recherche de l’essentiel.

Phot. © Martial Anton

Phot. © Martial Anton

Redécouvrir l’humanité après la catastrophe et, avec elle, l’importance de la transmission et de la valeur des mots forme le propos de ce spectacle volontairement mené à rythme lent pour retrouver le sens d'une temporalité autre et d'une forme d'immanence de l'homme dans son environnement.

Au centre de la scène, un plateau en longueur sur lequel repose un puits tel qu’on l’imagine dans ces déserts du Moyen-Orient et du Maghreb. Il rappelle ces puits hérités du temps des pharaons égyptiens, qui n’ont pas changé depuis cette aube de l’Histoire.

Une femme et un enfant, la mère et son fils, vivent là, deux marionnettes aux étranges visages qui installent d'emblée la dimension du conte. L'enfant grandira jusqu’à devenir un jeune homme. Il s’incarnera dans un comédien masqué tandis que la mère, défunte, se fera marionnette de petit format, comme dans une inversion des rôles, une passation de flambeau.

Costumes en lambeaux constitués de restes de tenues de combat, chaussures rafistolées, ils sont les survivants d’un cataclysme dont on ne nous dira rien mais que l’imaginaire recrée aisément. Ils vivent sur une étendue désertique où ne subsistent que quelques palmiers, qui apparaissent sur un cyclorama en fond de scène. Ils survivent grâce à ce point d’eau qui leur permet de cultiver un petit potager et se nourrissent des lézards qu’ils capturent.

Phot. © Martial Anton

Phot. © Martial Anton

Des personnages et des intrigues croisées et imbriquées

Celui qu’on va suivre tout au long du spectacle, enfant devenu adolescent puis jeune homme, s’appelle Ionah – la colombe, selon une étymologie hébraïque –, cet oiseau gris qui revient, dit sa mère, chaque fois à son point de départ. Elle, Aashta, a pour nom « la foi ». Elle lui enseigne que la vie est un combat et qu'il faut s'y préparer. 

Un troisième personnage va s’inviter dans le décor : Shei, un mystérieux coursier qui porte dans sa besace un message rédigé dans une langue énigmatique, consigné sur des feuilles écrites sur une seule face.

Sur le point de mourir, la mère de Ionah confie à son fils devenu jeune homme son savoir sur la réalité passée et la destinée du monde, à charge pour lui de les conserver et de les transmettre. Mais le désert ne peut qu’emporter ces écrits que Ionah dessine sur le sable. Il trouvera dans les vides laissés par le message de Shei l’espace nécessaire pour fixer la mémoire  de cette histoire de l’humanité.

Cependant, nous ne suivons pas un parcours linéaire. Nous sommes au début de l’histoire ou presque quand Shei, moribond parce qu’il a voulu savoir si un serpent, trouvé dans le désert, était source de mal, a été mordu. Il va mourir au pied de Ionah qui s’emparera du message pour y inscrire à son tour ce que sa mère lui a légué.

Dans des allers-retours entre passé, présent et projections imaginaires ou réelles de Ionah à la recherche de son futur s’écrira une histoire complexe. On pourrait la résumer ainsi. À la mort de sa mère, Ionah, qui continue de suivre les exhortations du fantôme maternel, prend la route de l’Ouest où il rencontre Shei qu’il sauve en partageant avec lui le contenu de sa gourde. En dépit de l’état de guerre tout proche et de l’hostilité qui règne dans ce monde de la survie, il fait preuve d'humanité et le ramène chez lui. Il faudra la mort du messager pour que Ionah se décide à repartir pour mettre fin à sa solitude, aller à la rencontre des hommes, en direction du soleil levant – et tomber amoureux.

Phot. © Martial Anton

Phot. © Martial Anton

Le désert, un acteur à part entière

Lorsque Ionah décide de quitter son refuge, le plateau sur lequel le puits était installé se vide pour laisser place à un espace nu que le dispositif du cyclorama anime.

Côté cour, une petite installation munie d’un vidéoprojecteur révèle, sur le cyclorama, un paysage de dunes que des superpositions d’images peuplent de rares palmiers, parfois de silhouettes. Les minuscules mouvements de la caméra opérés par le banc-titre permettent de voir tantôt l’ondulation des dunes de sable, tantôt l’étendue plate du désert.

C’est sur le sable installé au pied de la caméra que Ionah inscrit ces mots qui s’effaceront avec le vent, sur lui qu’il s’effondre, à bout de forces dans le périple de sa quête des hommes. C’est au-dessus de lui, sur un ciel d'un azur uniforme, que planent, au bout de tiges fines, les vautours qui attendent leur heure. C'est en regardant l'immensité bleue que Ionah rêve de la mer, ce lieu où l’eau est reine.

Parfois une tempête de sable s’élève et un petit dispositif en rotation mouvemente l’espace filmé pour introduire le flou qu’apporte le sable au paysage. Il reviendra aussi lorsque Ionah, assoiffé et à bout de forces, découvrira la pluie et son eau salvatrice dont il remplit sa gourde.

Le désert, multiforme, changeant, est le dépositaire des secrets de cette humanité perdue que conserve Aashta. C’est sur lui que Ionah tente de fixer la mémoire du passé. Il est aussi le confident de sa quête et le terrain de sa lutte contre l’oubli.

Phot. © Perrine Griselin

Phot. © Perrine Griselin

Des personnages aux visages de vent

À la complexité du dispositif, qui exige des manipulateurs qu’ils – et elle – animent les marionnettes, grandeur nature qui entoureront Ionah tout au long de son parcours en même temps que le décor, s’ajoute le troublant parallélisme entre l’humain et la marionnette.

À taille humaine, les marionnettes d’Aashta vivante – lorsqu’elle reviendra à l’état de fantôme, accompagnant son fils dans son périple en lui prodiguant ses conseils, elle apparaîtra en format réduit –, de Shei et de la compagne que Ionah trouve au terme de son périple, créent une relation d’égal à égal avec le personnage de Ionah qui, lui, est incarné par un acteur. Sur le terrain de la fiction, personnages manipulés et acteur sont à parts égales.

Au-delà, cette ressemblance en rejoint une autre. Ionah et les marionnettes qui l’entourent ont le même visage : un masque composé de fils et de ficelles entremêlés, couleur terre, qui donnent au visage un aspect parcheminé, parcouru de ridules, comme un amas de brindilles qui auraient été assemblées par le vent. Des personnages rendus à la matière dont ils sont issus, et dont la caractéristique, outre leur appartenance au monde naturel, est de laisser l’air circuler entre les interstices laissés par le tissage. Des personnages qui campent des « hommes » aux visages de vent.

C’est en découvrant l’œuvre de Werner Strub, un artiste suisse qui a fait de la réflexion sur les matériaux – cuir, tissus, végétaux, poils, fourrure, laine… – la base de son travail sur les masques de théâtre, créant en particulier des masques en fil, en ficelle, en étoupe, qui dialoguent avec leurs ombres et vont, d’une certaine façon, vers la dissolution de la matière, que Daniel Calvo Funes a l’idée de choisir cette forme de « transparence » et de circulation de l’air au travers du visage pour placer l’homme dans la permanence du monde qui l’environne, pour créer cette fusion entre l’humain et la nature, ce retour à l’élémentaire qui suit la catastrophe.

Martial Anton et Daniel Calvo Funes font de cette évocation de la vie d’« après » où l’espoir demeure une création ambitieuse dans son propos, aussi originale que passionnante et esthétiquement belle. On regrettera cependant que, par souci de rester au plus près de la structure originale du roman, on se perde un peu dans la complexité de ces voyages dans tous les sens à travers le temps, qui font aussi la richesse du spectacle mais sont parfois difficiles à suivre.

Phot. © Martial Anton

Phot. © Martial Anton

Imaginer la pluie. D’après Imaginer la pluie, de Santiago Pajares (éd. Actes Sud, trad. Paul Bleton)
S Mise en scène Martial Anton et Daniel Calvo Funes S Adaptation du roman Pauline Thimonnier S Avec Rose Chaussavoine, Christophe Derrien, Enzo Dorr S Musique et création sonore Anna Walkenhorst S Marionnettes et masques Daniel Calvo Funes S Costumes Anne-Sophie Boivin en collaboration avec Lili Torrès S Scénographie Olivier Droux Dessins Matthieu Maury Création et régie lumière Martial Anton Régie son Anna Walkenhorst S Accessoires Christophe Derrien et Marion Le Guevel S Production Compagnie Tro Héol S Coproductions et soutiens Le Sablier, CNMa Ifs -Caen la Mer / Dives-sur-Mer (14) ; Le Théâtre du Pays de Morlaix, Scène de territoire pour le théâtre (29) ; L’Archipel, pôle d’action culturelle de Fouesnant-les Glénan, Scène de territoire de Bretagne pour le théâtre (29) ; Le Théâtre à la Coque, CNMa, Hennebont (56) S Avec le soutien de la fondation E.C.Art Pomaret, de l’Adami et de la Maison du Théâtre, Brest (29) S Soutien financier de Spectacle vivant en Bretagne S La compagnie Tro-heol est conventionnée avec le Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Bretagne et la Commune de Quéménéven, et subventionnée par le Conseil Régional de Bretagne et le Département du Finistère S Remerciements à Claire Pujet, Nicolas Longuet, Gurvan Grall, Gwenaelle Guillebot de Nerville, Merce Hueltes, Noémie Géron, Marie-Laure Bonnin, Maxime Touron… S Création avril 2025 à l’Archipel à Fouesnant S Tout public dès 10 ans – Scolaire à partir du collège S Durée 1h20

Vu le 10 février 2026 dans le cadre de la Fashion Week marionnettique au CDN de Rouen. À noter la Nuit de la marionnette le 14 février https://www.cdn-normandierouen.fr/spectacle/la-nuit-de-la-marionnette/
20 mars 2026 Festival MARTO - Châtillon (93) https://www.festivalmarto.com/
24 mars 2026 le Strapontin à Pont Scorff avec le Théâtre à la Coque (56)
28 avril 2026 le Minotaure (L’Hectare) à Vendôme (41)

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