12 Février 2026
Mise en scène par Romane Bohringer, Anne Charrier incarne avec brio la Rose du roman éponyme de Nicolas Mathieu, morte d’avoir voulu vivre sans « fermer sa gueule ». Un seul en scène à suspens.
Au Royal, on trinque
Rose est indépendante, gagne sa vie, conduit sa petite voiture et aime se retrouver au Royal, après le boulot. Dans ce bar populaire, elle soigne sa solitude dans l’alcool et l’amitié des habitués. Des hommes, elle en a connus et a appris à s’en méfier : « Je m’appelle Rose. J’ai 50 ans. Je m’en fous, j’ai de beaux restes. Et avec les mecs, je sais me défendre. Je peux vous dire que le dernier type avec qui je suis sortie a eu chaud. » Depuis sa dernière aventure, elle a acquis un calibre 38 sur internet : « La peur doit changer de camp », dit-elle.
C’était sans compter sa rencontre avec Luc. Gentil et prévenant à souhait, il lui joue la comédie du bonheur à deux. Elle veut y croire et tombe dans le piège. Trois ans ont passé, et il est trop tard pour retrouver sa liberté. Nicolas Mathieu suit au plus près la trajectoire d’une femme prise dans un engrenage : quitter son appartement pour habiter chez son amant ; quitter son emploi pour travailler au black avec lui ; se laisser éblouir par une vie luxueuse. Les feux de l’amour sont vite éteints, d’autant qu’au lit ce n’est pas top et que les premiers coups ne tardent pas à pleuvoir.
Une adaptation bien menée
Anne Charrier et Gabor Rassov livrent une version monologuée du roman de Nicolas Mathieu, rythmée par quelques didascalies en voix off. L’auteur brosse un portrait au cordeau de son héroïne qu’il entraîne d’un Royal à l’autre : d’un rade miteux de Nancy à l’hôtel Royal d’Évian, quintessence du chic bourgeois, et d’une soirée alcoolisée à l’autre. L’alcool est tout d’abord une façon d’être bien ensemble, pour ensuite devenir un palliatif au sexe défaillant de Luc, puis à des tête-à-tête lourds de silence.
Rose a la gouaille d’une femme du peuple, mais l’auteur ne lui prête aucune vulgarité. Anne Charrier rend avec énergie son franc-parler, sans la caricaturer. La pièce commence sur un ton léger, un peu forcé par l’interprétation, mais la comédienne entre vite dans la complexité du personnage et en fait une être intense et lumineuse.
Une mise en scène fluide
« Rose c’est moi » : Anne Charrier s’est reconnue dans cette femme qui incarne pour elle « une génération de filles nées après 68, la libération sexuelle, le droit à l’avortement [...] C’est l’expérience qui nous a fait comprendre que ces idées n’avaient pas encore imprimé le corps social. »
La comédienne s’empare à bras-le-corps de ce récit, qu’elle a adapté avant d’en proposer la mise en scène à Romane Bohringer. Celle-ci, touchée par ce personnage de femme abîmée, belle et vaillante, accepte. Le décor blanc, fait d’éléments emballés de draps, figure tous les lieux du récit et contribue à sa fluidité... On passe ainsi du bar au restaurant, de la chambre au spa d’un hôtel de luxe. Anne Charrier nous entraîne dans le tourbillon de la vie.
L’arme fatale
Au théâtre, comme au cinéma, quand on aperçoit une arme, on se doute qu’elle va servir. La metteuse en scène a choisi, pour ménager le suspens, de rendre le colt omniprésent, comme il l’est dans le roman, toujours à la portée de Rose. Anne Charrier, dès le début, brandit fièrement son colt nouvellement acquis, garant de sa sécurité. Elle le sort de son sac pour abréger les souffrances d’un chien écrasé, échoué au Royal. En prend soin, comme d’un objet fétiche, rassurant. Mais, sans crier gare, il passera dans les mains de son bourreau.
L’histoire de Rose est, hélas, banale. De celles qui alimentent la rubrique des faits divers. La violence s’annonce insidieusement dans la pièce, mine sournoisement le ton badin de l’héroïne, et l’on s’attend bientôt au pire, sans savoir quand et comment il arrivera. Elle s’est trop longtemps tue, depuis le viol qu’elle a subi, petite. Elle ne voulait pas faire de scandale mais « ça reste là comme un acouphène ». Le spectacle se termine sur une note glaçante, tranchant avec la belle vitalité de l’interprète.
Rose Royal d’après le roman de Nicolas Mathieu (éditions Actes-Sud)
S Adaptation Anne Charrier et Gabor Rassov S Mise en scène Romane Bohringer, S Scénographie Rozenn Le Gloahec S Lumières Thibault Vincent S Costumes Céline Guignard Rajot S Assistant à la mise en scène Aurélien Chaussade S Musique Benoît Delacoudre S Chorégraphie Gladys Gambie S Coproduction Théâtre de la Pépinière, ACMÉ, Studio des Champs-Élysées S Durée 1h10
Au Théâtre de la Pépinière, 7 rue Louis le Grand 75002 Paris T. 01 42 61 44 16
Les mercredis à 21h