11 Septembre 2025
Une leçon théâtrale cocasse et pleine d'humour sur le cinéma d'Hitchcock, mais pas que, initiée avec brio par tg STAN à partir de l'essai de François Truffaut sur le réalisateur.
C'est un non lieu fourre-tout qui s'offre à nos yeux. Une console technique à jardin, un fauteuil style boule années 60, un écran semi-masqué par un rideau pour affirmer la coexistence du théâtre et du cinéma, une haute pile, instable, de boîtes de bobines de films. Sur l'écran apparaîtra une vue de New York, une photographie projetée d'un paysage épinglé côté cour, manière de dire l'illusion qui préside à l'ensemble du spectacle. Car c'est bien d'illusion dont il est question, celle qui crée le cinéma à travers tous les trucages et poudres aux yeux que le tournage, le montage et la réalisation déploient pour créer l'apparence du vrai. Dans le bric-à-brac qui figure le lieu de la création, dans son désordre et ses accidents, se dissimule une explication – à trouver, naturellement.
La musique diffuse sur tous les tons des variations de Que sera sera , la chanson que fredonne Doris Day dans l' Homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much) en 1956, une chanson qui obtiendra l'Oscar de la meilleure chanson originale cette année-là. Réalisé par Alfred Hitchcock en 1956, le film raconte l'histoire d'un couple de touristes, en vacances au Maroc, confronté à une affaire d'espionnage.
Entre Hitchcock, le cinéma et l'illusion, les ingrédients sont en place. Le spectacle peut commencer.
Truffaut au point de départ
Le spectacle prend appui sur le Cinéma selon Alfred Hitchcock . Publié pour la première fois en 1966 avant d'être revu par l'auteur en 1983, un an avant sa mort, l'ouvrage fait de François Truffaut l'« homme qui en savait trop » sur le réalisateur de cinéma qu'il a choisi, l'incontournable spécialiste scrutant avec une attention de cinéphile impénitent et de réalisateur le maître anglo-américain du suspense. Le cinéma d'Hitchcock fut, à l'écart des modes et, avec une singularité remarquable, gouverné par un souci de recherche et d'approfondissement du médium qui en fait, encore aujourd'hui, un « classique » qu'on continue d'admirer, et la finesse d'analyse de Truffaut conduira la critique américaine à réviser son jugement sur Hitchcock et à s'intéresser à ses apports au cinéma tout comme à considérer le livre de Truffaut comme une « bible » » du cinéma.
Partie à trois et peut-être davantage
Ce qui se joue sur scène est le reflet réinventé – et joyeusement commenté – d'une rencontre d'une semaine, en août 1962, de François Truffaut avec Alfred Hitchcock dans le but de préparer le livre, qui porte sur l'ensemble de la carrière du réalisateur. Truffaut, critique des Cahiers du cinéma intronisé par André Bazin, vient de réaliser son premier film, Jules et Jim. Un parfum de Nouvelle Vague flotte dans l'air et la présence de Jean-Luc Godard, qui traîne, comme à l'accoutumée, ses discours péremptoires et provocateurs sur le médium qu'est le cinéma avec des airs d'ado spleenétique aux phrases laissées en suspens, ne surprendra pas, pas plus que ses attaques sur la réalisation enfermée dans un scénario et des dialogues préétablis qui prévaut dans la production cinématographique de papa.
Entre l'ex-enfant terrible qui a fait les 400 coups, candidat au suicide, déserteur et habitué des psychothérapies, le contestataire qui porte sur le monde un regard froid doublé d'un sens de l'image hors pair et le réalisateur qui explore malicieusement, bedaine en avant et cigare éternellement aux lèvres, tous les artifices qu'offre le cinéma, s'instaure un échange aussi passionnant que composé de miettes et de fragments – de Truffaut truffés, mais aussi de ses acolytes –, de gags et de jeux de mots où l'on évoquera les grands moments du catalogue hitchcockien. On retrouvera donc l'avion en rase-mottes de la Mort aux trousses , le huis clos scénarisé et cynique de la Corde, la terreur qu'inspirent les Oiseaux ou l'effroi savamment orchestré de Psychose , entre autres.
Explorer le cinéma de l'intérieur
Sans se départir de leur humour, les interprètes concepteurs et auteurs, assistés par un souffleur technicien indigent, jamais dans les temps pour envoyer un effet ou aider le comédien à se remémorer son texte, dérouleront, l'air de rien, les rudiments d'un art de n'être jamais où on l'attend, de différer la découverte comme une friandise à espérer, de jouer avec les images pour suggérer sans dire, et démentir parfois.
Il y a la facétie du « Cherchez Hitchcock » à laquelle tout bon passionné s'attache et les miracles d'imagination que le réalisateur déploie pour apparaître, y compris dans le canot en perdition sur une mer démontée de Lifeboat (les Naufragés). Il y a ce pas-à-pas composé de micro-séquences accolées qui entretiennent le suspense et font durer le plaisir, mâtiné d'angoisse, de l'attente d'une catastrophe imminente. Il y a le trouble que provoque le renvoi dos à dos du champ et du hors-champ qui se répondent dans une même scène pour introduire une distance, sans compter le glissement suggestif de côté, qui déroute et égare.
Les anecdotes ne sont pas en reste. Tel l'usage d'une longue séquence sans montage qui enferme et enchaîne cinématographiquement les personnages les uns aux autres aux côtés du cadavre dans le huis clos de Rope (la Corde), donnant une dimension plus étouffante encore à la pièce. Tel le procédé de trucage qui fait éclater le crâne d'un des personnages percuté par une corneille dans les Oiseaux. Ou encore les raisons d'Hitchcock de réaliser Psychose en noir et blanc, en 1960, à contrecourant du cinéma en couleurs qui s'impose partout. La mise en scène, de son côté, joue un jeu analogue. La malle qui contient le cadavre joyeusement trucidé par les deux amis dans la Corde a des fragilités, les bombes n'explosent pas forcément au moment où on les attend et le jeu de massacre n'est pas loin…
Jouer avec le public
Le public n'est pas laissé en dehors de ce joyeux fatras hyper organisé et réglé au petit poil. Au milieu de ce divertissant délire qui raconte des choses au demeurant sérieuses, la connivence est de règle. Les spectateurs entrent dans la danse au travers d'un quiz qui mobilise les mémoires et dont les prix sont balancés dans la salle. Le tout sans qu'aucune image des films d'Hitchcock ne vienne troubler cette évocation qui porte, justement, sur l'image.
La fin, cependant, « corrige » le tir de l'absence d'images en s'attaquant à du politiquement « incorrect ». L'évoquant dans une rafale d'images issue de tous les films d'Hitchcock, peut-être un peu longue, elle accumule en pot-pourri mitraillette ce que le réalisateur laisse à la marge. Et, comme la mariée n'est pas en noir mais d'une blondeur impeccablement coiffée et laquée, hommage est rendu, néanmoins, à l'inspirateur du spectacle avec une séquence de l'un de ses films : le monument d'intelligence qu'il laisse sur le cinéma lui vaudra bien un peu d'argent de poche !...
Que sera sera
S De Bert Haelvoet, Damiaan De Schrijver, Matthias de Koning S Texte d'après Le Cinéma selon Alfred Hitchcock de François Truffaut (éditions Gallimard)S Avec Bert Haelvoet et Damiaan De Schrijver S Vidéo Emma Hampsten S Costumes Elisabeth Michiels S Technique Tim Wouters S Production tg STAN S Coproduction de la version française Théâtre GaronneS Créé en néerlandais le 5 juin 2019 au kc nOna, à Malines (Belgique)S Durée 2h
Du 10 au 21 septembre 2025 , mar.-ven. 19h30 – sam. 18h30 – faible. 16h
Théâtre du Rond-Point – 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
www.theatredurondpoint.fr
Du 1er au 3 octobre 2025 Théâtre-Sénart / Lieusaint (77)
Les 9 et 10 octobre 2025 La Comédie de Clermont Ferrand (63)