24 Janvier 2026
Faut-il ouvrir une mine de lithium à Échapières ? La question est posée aux citoyens du village lors d’un débat public. Arguments et contre arguments s’échangent. Fréderic Ferrer et son équipe démontrent et démontent avec malice un enfumage en bande organisée. Au-delà de la satire, de vrais enjeux en perspective.
Un ardent défenseur de la Planète bleue.
Frédéric Ferrer met depuis des années l’écologie au cœur de ses spectacles. Les Chroniques du réchauffement proposent une exploration des paysages humains du changement climatique, et son Atlas de l’anthropogène entreprend de tracer les cartographies théâtrales du monde. Entre conférence et performance, ce sont les réjouissants À la recherche des canards perdus, Les Vikings et les Satellites, Les Déterritorialisations du vecteur, Pôle Nord, Wow!, De la morue et Le Problème lapin. Sa 8e cartographie, Géopolitique du petit pois, est pour bientôt.
Ici, l’auteur-metteur en scène accueille le public en maître de cérémonie, tandis que, de part et d’autre du plateau, des écrans affichent des questions : « Quelles sont les stratégies de l’État pour favoriser l’extractivisme ?» ; « Quelle gestion de l’arsenic et des déchets de la mine ? » ; « Aspects juridiques du projet ? »... Plein d’allant, il se présente comme Sylvain Perros, président de la C.N.D.P. (Commission Nationale du Débat Public) et commence son exposé à grand renfort de jingles et de vidéogrammes, projetés sur l’écran en fond de scène. Quatre comédiens lui donnent la réplique, incarnant différents personnages emblématiques.
Du théâtre documenté, et l’art de la mise en boîte
Dans la réalité, c’est à Échassières dans l’Allier, un village de 373 habitants, à 30 kilomètres de Montluçon, que la multinationale Imerys (Ypères sous la plume de Frédéric Ferrer) envisage d’ouvrir une mine de lithium, E.M.I.L.I. (Exploitation de Mica Lithinifère), dans l’actuelle carrière de kaolin. N.I.C.0.L.E, dans la pièce.
Les noms sont un peu déformés mais tout est vrai. Frédéric Ferrer a mené l’enquête et réuni des documents, émis par la Commission Nationale du Débat Public, les élus et les opérateurs locaux de différents secteurs (ferroviaires, agricoles, forestiers...). S’y mêlent les avis et récriminations d’associations environnementales et citoyennes et d’habitants du territoire.
On assiste ici à la 5e réunion du genre, qui met en débat la localisation de « la station de chargement », à proximité du village. Le calendrier qui s’affiche en prévoit nombre d’autres, dans les localités avoisinantes.
L’animateur, retors sous un air bon enfant, se livre à un show convaincant et appelle des personnalités représentatives et autres spécialistes à s’exprimer, orchestrant les projections de schémas détaillés ou de photos du village et de ses environs.
On apprend tout sur le lithium : de sa composition et ses propriétés physiques jusqu'aux conditions de son extraction. Et les acteurs qui se succèdent sur le podium tentent de « vendre » au public une « mine verte et responsable ».
Tous les arguments sont déployés pour persuader l’auditoire : assurance que l’environnement sera préservé ; bienfaits de la mine pour la redynamisation du territoire, le développement de l’emploi, voire du tourisme ; et, last but not least, l’intérêt, pour l’humanité menacée d’asphyxie par les émissions de C02, de développer la mobilité douce et les véhicules électriques avec batteries au lithium.
Mais la pièce a tôt fait de s’embarquer sur la voie de la dérision. « Échapières peut sauver la France et le monde ! », clame, guerrière, la « directrice gérante » de la multinationale. Son discours en suédois caricature à merveille la langue de bois des technocrates. Le piteux laïus de la sous-préfète en début de séance se transforme en une parodie désopilante de discours politique. Pour couronner le tout, l’ingénieur qui vient expliquer le projet bégaye un exposé insipide, au grand dam de notre animateur.
Les Nicole s’en mêlent
Tout va se gâter pour les promoteurs quand la parole est donnée aux citoyens. Ici, tout le monde se prénomme Nicole ! Les comédiens, disséminés dans l’auditoire, prennent à défaut, sous diverses identités et professions, les avocats d’Ypères. Ils soulèvent les problèmes que pose localement le projet et débusquent les mensonges avancés pour faire avaler la pilule aux gens.
Le théâtre se fait le complice des villageois – pas si naïfs que ça – en rangeant les rieurs de leur côté. Les défenseurs de la mine sont pris en flagrant délit de manipulation, soit qu’ils bottent en touche, soit qu’ils essayent de noyer le poisson. L’espèce humaine a toujours creusé des trous, il faut bien s’y faire, disent-ils. Ils ne peuvent rien contre les fabricants de SUV et leurs clients, même s’ils savent qu’on doit extraire et traiter une tonne de granit pour obtenir les neuf kilogrammes de lithium d’une batterie automobile!
Les Nicole de Frédéric Ferrer sont futés : ils et elles vont démontrer que l’eau soi-disant recyclée sera chargée d’arsenic, de même que les déchets érigés en murs « végétalisés » et les fougères censées absorber le poison. Quid du pic noir et de la larve de Rosalie des Alpes dont il se nourrit ? Des cigognes qui sont de retour et des tritons à crête ? La forêt va être rasée pour construire une voie ferrée, et les espèces qu’elle abrite condamnées à s’éteindre.
Autant de questions que pose, au niveau global, l’extractivisme forcené des humains depuis l’ère du charbon puis du pétrole. Comme à son habitude, Frédéric Ferrer extrapole du particulier au général. Il passe au crible les interrogations du moment avec le souci de mettre en perspective l’évolution du climat mondial depuis les origines de la Terre jusqu’à nos jours, voire au-delà.
La parodie de débat public et ses dérapages comiques se meuvent en plongée spectaculaire dans l’histoire géologique de la Planète, et en une vertigineuse fuite en avant vers la disparition programmée de notre espèce.
La scénographie nous propulse de la salle des fêtes du village à la canopée du Carbonifère, peuplée de libellules et de chenilles géantes. Devant un écran vert de cinéma, pagaye, insouciante, la future victime d’une catastrophe minière au Brésil... Autant d’artifices qui mettent à distance les défis auxquels doit répondre l’humanité pour réduire les émissions de CO2 et arrêter de modifier l’atmosphère.
On peut toujours rêver
Rien n’est perdu si, comme ce soir, les Nicole se rebellent pour limiter les dégâts. Les voici en scène, porte-drapeau de la contestation. Si les citoyens prennent leur destin en main, trouvera-t-on le moyen d’exploiter les ressources minières stratégiques pour la transition écologique en limitant les impacts environnementaux ? Encore faudra-t-il qu’on écoute les revendications des défenseurs de la biodiversité au lieu de les faire taire à coups de matraque et de gaz lacrymogènes.
Nicole va-t-elle réussir à tout péter ? À inverser la tendance ? La pièce se veut raisonnablement optimiste, opposant un plan B au sombre scénario qui s’amorce.
Une dernière image, onirique, nous transporte dans un paradis retrouvé, où pics et tritons s’ébattent dans les bois : une danse joyeuse rythmée par des chants d’oiseaux... Mais les humains seront-ils encore de ce monde ?
Comment Nicole a tout pété
S Conception et mise en scène Frédéric Ferrer S Recherches et écritures Clarice Boyriven et Frédéric Ferrer S Avec Karina Beuthe Orr, Clarice Boyriven en alternance avec Caroline Dubikajtis Patosz, Guarani Feitosa, Frédéric Ferrer, Militza Gorbatchevsky, Helene Schwartz S Scénographie Margaux Folléa S Costumes Anne Buguet S Construction, régie générale et lumière Paco Galan S Création et dispositif vidéo Laurent Fontaine Czaczkes S Création sonore Clarice Boyriven S Régie son Vincent Bonnet S Assistanat à la mise en scène Caroline Dubikajtis Patosz S Production, diffusion et médiation Floriane Fumey S Assistanat à l’administration et à la production Bénédicte Gras S Administration Flore Lepastourel S Communication Lucie Verpraet S Création en janvier 2026 au Théâtre du Ront-Point S Durée 1h45
21 janvier — 7 février 2026 -Théâtre du Rond-Point, 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt 75008
Téléphone 01 44 95 98 21
10 — 12 février 2026 CCAM - Scène nationale, Vandœuvre-lès-Nancy (54)
4 — 6 mars 2026 La Rose des Vents Scène nationale Villeneuve d’Ascq (59)
10 mars 2026 Le Manège - Scène nationale transfrontalière, Maubeuge (59). Dans le cadre du Cabaret de curiosités
28 — 30 avril 2026 Quartz - Scène nationale Brest (29)
30 mai 2026 Festival Les Anthropogènes, Le Tangram Scène nationale, Évreux (27)