25 Janvier 2026
Lorsqu’il est question de violences conjugales, la truculence d’Emma Dante et son sens de la farce tournent vinaigre avec la même puissance d’impact que le rire qu’elle sait faire naître.
Sur un plateau nu, une femme est allongée, le corps désarticulé, le front ensanglanté. Autour d’elle se construit un univers de l’indigence, de la pauvreté : un fauteuil fatigué et hors d’âge sur lequel une vieille femme prend place, une petite table quelconque au centre de la scène, à cour un bidet et une cuvette à ablutions, au fond un lit que les acteurs-personnages mettent en place en prenant possession du plateau sans tenir aucun compte de la femme étendue, immobile.
Chacun vaque à ses occupations. La vieille sort d’un coffret des friandises qu’elle dévore goulûment. L’un des hommes, le Père, pisse à grand bruit sur scène, dos au public. L’autre, le Fils, planqué sous ses couvertures, ne décolle pas du lit malgré le réveil qui sonne. On retrouve l’outrance comique qu’on aime chez Emma Dante. Mais le Père hurle après la Femme à terre pour qu’elle se relève et coupe le réveil. L’hostilité le dispute au farcesque, elle est latente, lourde, perceptible.
Une plongée dans le quotidien d’une famille « ordinaire »
Nous sommes en Sicile, dans une famille qui ressemble à bien d’autres. Le père ne travaille pas, la famille vit avec la pension de l’aïeule, qui cache son trésor dans la boîte à bonbons. La femme sert de bonne à tout faire. Elle nettoie le sol, s’occupe du linge disposé sur l’étendoir, ramasse ce que les uns et les autres répandent à terre. Celle que les Italiens appellent l’ange du foyer est une esclave privée de droits. Quant au Fils, il n’a de cesse de se réfugier dans son lit.
Ce quotidien est toujours rythmé par les mêmes non-événements, qui n’en sont pas moins dramatiques. Le Père réclame de l’argent à la vieille qui le lui dispense au compte-gouttes. Il boit pour oublier qu’il n’est rien, tabasse sa femme pour être quelqu’un et prétend faire de son fils un homme à son image. Ce que celui-ci s’essaie à singer avec un mimétisme qui serait grotesque si le tragique de la situation ne sautait aux yeux.
Un machisme triomphant
Coq du poulailler, bréchet en avant, démarche appuyée de paon, ridicule en caleçon et marcel, le Père parade. Au moins, dans son foyer, il est le maître incontesté, même si la maltraitance qu’il se montre en droit d’exercer à la maison cède devant le respect dû à la Mamma.
Il prétend inculquer à son fils toutes les vertus « viriles » qui caractérisent le vrai « mâle » : la force physique, à travers des pompes et autres exercices gymnastiques qui mettent en avant la musculature et la domination pectorale censée en imposer ; l’alcool – savoir boire est un privilège masculin – qu’il le force à ingurgiter à larges rasades ; le mépris des femmes qui ne peuvent avoir aucune voix au chapitre et auxquelles il applique l’adage : « Bats ta femme tous les jours. Si tu ne sais pas pourquoi, elle le sait. »
On hésite entre le caractère dérisoire de cet ersatz d’homme et la féroce caricature à charge qui en est faite, d’un côté, et, de l’autre, le tragique d’une situation qui fait de la violence physique et verbale l’unique mode d'expression des personnages.
… et sa résistance
Cette séance de lavage de linge sale en famille, sans cesse reprise et répétée, qui va crescendo dans une mise à nu jusqu’à l’os de ce drame ordinaire révèle aussi, sous la farce, la complexité de ces situations de maltraitance.
Elles naissent de l’adoration des mères – la vieille comme la jeune – pour leur fils, dieu vivant pour lequel tout est permis, pour lequel il n’existe pas de limite.
Elles ont pour corollaire le viol et la brutalité qui s’exercent sans retenue. C’est ce que révèle la colère de l’épouse lorsqu’à bout de souffrances, elle lâche la bonde de son histoire, mère tigresse toutes griffes dehors lorsqu’il s’agit de son petit, qui tente de le protéger de la sauvagerie de son mari.
C’est aussi, à sa manière, ce que montre le Fils, dont le refus de se lever révèle sa tentative de ne pas subir la tyrannie du Père, d’échapper à l’inacceptable et de cacher une « faiblesse » – son attirance pour le « féminin » – qui est autant réaction « politique » à la violence que penchant sexuel. Au-delà des blessures physiques, les plaies sont bien plus profondes et leurs raisons s’enracinent dans un système
Dans le champ de la métaphore
Commencée dans la quotidienneté et une certaine banalité, la pièce dérape de plus en plus vers l’onirisme. La femme, tuée à force de coups, se relève sans cesse de son linceul pour renaître, comme pour démultiplier ces meurtres, en faire non le fait d’une histoire singulière mais celle de nombreuses autres.
Elle nous rappelle ce que les statistiques, de leur côté, indiquent. En 2024, en France, la police et la gendarmerie ont enregistré les plaintes de plus de 270 000 victimes de violences commises par leur partenaire ou ex-partenaire, dont 84 % de femmes, un chiffre qui a doublé depuis 2016, et on ne recense ici que les cas avérés. On rappellera aussi que ces violences, comme elles le sont dans la pièce, augmentent d’intensité au fil du temps et que les femmes qui y sont soumises demeurent le plus souvent au foyer, jusqu’à l’irréparable, enchaînées par un lien bourreau-victime dont elles ne peuvent s’affranchir.
La mise en scène d’Emma Dante, sous la faconde haute en couleurs des dialogues et les dehors excessifs du jeu d’acteurs toujours très physique, accentué et caricatural, frappe ici très fort. On a beau savoir que nous sommes au théâtre et que ce qui se déroule devant nos yeux est fabriqué, on ne prend pas moins en pleine tête la sauvagerie de cette folie ordinaire dont on sait par ailleurs qu’elle n’est pas une vue de l’esprit.
Lorsque la pièce s’achève dans une réconciliation paradisiaque et fantasmée des protagonistes qui affirment leur personnalité propre tout en jouant cependant une partie de bras de fer à qui dominera l’autre en se broyant les doigts dans une poignée de main « réconciliatrice », on reste avec ce coup au plexus qui nous atteint physiquement, au-delà de toute approche intellectuelle. La violence faite aux personnes, dans le théâtre d’Emma Dante, se vit dans le corps.
L'Ange du foyer
S Texte et mise en scène Emma Dante S Avec David Leone, Giuditta Perriera, Ivano Picciallo, Leonarda Saffi S Scénographie et costumes Emma Dante S Lumières Cristian Zucaro S Surtitres Franco Vena S Technicien en tournée Marco Guarrera S Régie de tournée Sandra Ghetti S Traduction française Juliane Regler S Production Compagnia Sud Costa Occidentale, Carnezzeria - Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa - Teatro di Napoli – Teatro Nazionale - Châteauvallon-Liberté Scène nationale - Les Célestins Théâtre de Lyon - Comédie de Clermont-Ferrand - La Scène nationale d’ALBI-Tarn - Le Cratère, Scène nationale d’Alès en Cévennes - L’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège - Théâtre + Cinéma Scène nationale Grand Narbonne - Théâtre de l’Archipel, Scène nationale de Perpignan - Théâtre Molière, Sète - Scène nationale - Archipel de Thau – Le Parvis, Scène nationale de Tarbes Pyrénées S Coordination et distribution Aldo Miguel Grompone, Rome Organisation Daniela Gusmano S Emma Dante est artiste associée au CDN de Normandie-Rouen S Créé en Italie S Tout public à partir de 15 ans S Durée 1h
15 > 17 janvier 2026 / SN Châteauvallon
20 > 24 janvier 2026 / CDN de Normandie-Rouen, Théâtre des Deux Rives Rouen
6 > 11 octobre 2026 / Théâtre des Célestins Lyon
13, 14 et 15 octobre / Clermont Ferrand
En cours de programmation à Paris, Grenoble, Alès, Sète, Narbonne, Perpignan, Foix. Albi, Tarbes.