24 Janvier 2026
Virulence, sans détour ni contorsion embarrassée, et jusqu’au-boutisme adolescents alimentent la première pièce de théâtre écrite par Wajdi Mouawad. Un retour aux sources qui n’en est pas tout à fait un, dont on goûte avec un infini plaisir l’insolence déjantée.
Ça pourrait commencer à la manière de la Vie, mode d’emploi de Perec. Par les grandes et petites histoires des habitants d’un immeuble. Sauf que celui-ci n’est pas parisien, qu’il se situe au Liban et que les relations de voisinage sont autrement plus problématiques. Et ça démarre très fort, dans un vacarme de volets ouverts par les occupants de cet immeuble où les cancans abondants et les commentaires acides vont bon train. En cause, les riches Protagoras – qui disposent dans l’immeuble, au grand dam des voisins, d’un grand appartement – qui, après avoir hébergé les Philisti-Ralestine, les jettent à la rue. Devant la mauvaise volonté de ces parasites de s’en aller et le barrage qu’ils opposent, Willy Protagoras, le fils de la famille, entame une résistance forcenée : il s’enferme dans les toilettes et n’en sortira que lorsqu’ils auront vidé les lieux.
Une œuvre de jeunesse née dans l’exil
Wajdi Mouawad a dix-neuf ans lorsqu’il écrit Willy Protagoras. Chassé du Liban avec sa famille en 1978 par la guerre civile et réfugié au Québec après être passé par la France, il étudie le théâtre et est élève-comédien. Adolescent, il a lu la Métamorphose de Kafka, troqué ses rêves d’héroïsme contre une détestation de soi et contre un cri, qu’il ne cessera de pousser sous de multiples formes, tout au long de sa carrière d’homme de théâtre.
Lorsqu’on lui demande de jouer l’écrivain dans une pièce du dramaturge Claude Gauvreau, c’est le déclic qui décide de sa vocation. « Gauvreau fut l’incendie, déclarera-t-il, Kafka la bombe. » Wajdi Mouawad a quitté son pays, appris une autre langue, adopté un mode de vie différent, mais il porte en lui le souvenir vivace du Liban et des guerres fratricides dont le pays est le théâtre. Ce sont elles qu’il transpose métaphoriquement à travers l’histoire de cet immeuble et de ses occupants, en même temps qu’il dresse de lui-même un autoportrait sarcastique et révolté.
La version farcesque et hallucinée d’un très grand drame
Il choisit de mettre en scène deux familles, les Protagoras et les Philisti-Ralestine. Les Philisti-Ralestine sont, de manière transparente, ces Palestiniens chassés d’Israël dont l’arrivée massive a bouleversé l’équilibre libanais fragile entre chrétiens maronites et chiites et druzes musulmans, et provoqué des affrontements entre milices chrétiennes et insurgés palestiniens, qui s’unissent aux musulmans libanais et aux panarabistes.
Des guerres internes déchirent le Liban tandis que les armées étrangères – syrienne, israélienne, américaine, française – s’installent dans le pays. C’est alors que le général Aoun rassemble les Libanais de toute confession pour obtenir le départ des troupes étrangères. En se barricadant dans les toilettes et en réclamant le départ des Philisti-Ralestine, Willy revendique le droit des Libanais, non seulement de régler autrement le problème palestinien, mais aussi de s’affranchir de ces « tutelles » pour se gérer eux-mêmes. Quant à l’appartement des Protagoras qui a une splendide vue sur la mer, il renvoie évidemment au Liban.
Le notaire, Maxime Louisaire, qui guigne l’appartement, incarne de son côté la Syrie d’Hafez el-Assad, qui s’intéresse aux territoires libanais pour reconstituer la « grande » Syrie de l’âge d’or, qui incluait le Liban. Et si l’immeuble finit par se liguer contre les Protagoras, c’est pour matérialiser la coalition de Michel Aoun, qui rassemble tous les mécontents y compris tous les laissés-pour-compte qui avaient été exclus, par le passé, de la richesse économique du pays.
Une trame transparente
Ne manqueront pas, dans la volonté ambiguë des occupants de défendre les Philisti-Ralestine après avoir voulu les chasser, les mille et un calculs et intérêts particuliers qui provoquent alliances, divergences et dissensions entre les factions qu’ils incarnent et la manipulation dont ils font l’objet par le Notaire, rendant les objectifs ubuesques et traités comme tels dans une succession contradictoire de prises de position qui démantèlent peu à peu le « bel » appartement pour le transformer en ruine malodorante lorsque les occupants de l’immeuble finissent par chasser les Protagoras de leur logis.
L’ennemi n’est pas qu’extérieur et la famille Protagoras est le révélateur de ces « calculs » qui mènent les Libanais à leur propre perte. Victimes du miroir aux alouettes aux reflets changeants qu’on agite devant leurs yeux, ils sont les grands perdants d’une affaire déclenchée sur de fausses raisons, comme les seront tous ceux qui ont pensé en tirer profit.
En ce sens, la « résistance » qu’oppose Willy est exemplaire. Elle est acharnée, opiniâtre, irréductible, sans concession possible, et les tentatives de manipulation et d’intimidation n’y feront rien. Willy l’indomptable, l’inflexible, le petit village libanais qui résiste à lui tout seul, ne cèdera à aucune des sirènes qu’on fait chanter derrière sa porte en espérant le faire changer d’avis. Le seul discours qu’il entendra est celui d’une jeunesse qui prend la tangente et choisit l’exil – ou la mort. Figure de l’artiste – Willy est peintre – il est un double de Wajdi Mouawad et le baromètre de ses révoltes.
Le « Chœur des déménageurs », un décalage vers le réel
Lors de sa première mise en scène de Willy Protagoras, Wajdi Mouawad avait imaginé, pour accompagner le moment où les Philisti-Ralestine quittent l’appartement des Protagoras, l’irruption du monde réel sur la scène du théâtre au travers d’un « chœur des déménageurs » composé d’amateurs.
Il reprend le même principe en accueillant des associations et collectifs partenaires de La Colline investis dans l’accès à la culture, l’entraide et l’insertion. Près d’une dizaine d’associations sont ainsi conviées, à tour de rôle et pendant toute la durée des représentations, à devenir les « déménageurs » de cette famille de sans-abris mise à la rue. Un moyen de faire entrer le réel dans la fiction théâtrale et, à l’inverse, de convier au théâtre ceux qui en sont le plus souvent exclus. Et une double fonction : leur donner droit de cité non en consommateurs ou en visiteurs mais comme membres actifs de la « communauté » du théâtre ; leur offrir une visibilité pour leur permettre de développer leur action et de lancer des demandes d’aide auprès du public – le public, d’ailleurs, ne s’y trompe pas en saluant par des applaudissements leur action.
Le soir de la première, la Relève bariolée, une association qui a pour but de « favoriser le lien social, promouvoir la création artistique grâce à des ateliers, formations, projets de territoire, rencontres entre artistes et habitants », qui organise chaque été un festival itinérant, était sur le devant de la scène.
Une distribution qui met l’accent sur l’humain
Dix-neuf comédiennes et comédiens – autant que d’années du jeune auteur au moment où il a créé leurs rôles – sont présents au plateau. Et ils ne sont pas moins de trente à avoir collaboré à la création du spectacle. Une distribution qui rassemble le Québec et la France et consacre la place du passé dans l’ici et maintenant mais aussi l’Orient et l’Occident, en particulier à travers la présence de M’hamed El Menjra, un musicien d’origine marocaine dont les compositions traduisent la nécessité d’une culture-fusion qui fait tomber les barrières.
L’importance de la distribution est un moyen, pour Wajdi Mouawad, de souligner la place prépondérante qu’il accorde à l’humain dans ce spectacle, le décor, les costumes et les accessoires passant au second plan et faisant l’objet de récup’. Ainsi les modules qui délimitent les espaces sont-ils repris de Racine carrée du verbe être et réaménagés, l’appartement des Protagoras complètement vide d’accessoires à l’exception d’un tapis et de la cabine des toilettes où s’est enfermé Willy, le bleu de la mer, objet de toutes les convoitises, une bande de papier dans la fenêtre qu’on peint en bleu..
L’accent est mis sur la force du collectif, avec la difficulté de faire travailler actrices et acteurs comme un chœur, tantôt à l’unisson et tantôt en réponses ou en canons. Un réglage de rythme et de hauteurs, avec un résultat à la mesure de l’enjeu.
Entre farce, scatologie et crachat
La pièce emprunte les chemins du double sens et du non-dit qui éclatent au détour des échanges entre les personnages. Ça commence par la métaphore atmosphérique sur le climat qui n’est pas que d’orage – qui gronde en fond – et de pluie – qui finira de doucher et de noyer tout espoir d’accalmie. Le temps est « dégueulasse », on pense « pourri » et on ajoute mentalement « le pouvoir aussi ». Les occupants de l’immeuble ne se contentent pas d’en faire le motif anodin d’une conversation banale. Ils se le balancent à la figure et nous le balancent pour que nul n’en ignore.
Tout est excessif, démesuré, extrême dans cette pièce qui a jeté aux orties courtoisie, bonne éducation et langage châtié. Ici on éructe, on vomit, on chie et on conchie en même temps toute règle de savoir-vivre. Parce que Willy s’enferme dans les chiottes et qu’il va être question de merde tout au long de la pièce : celle que provoque Willy par son refus obstiné de sortir ; celle qui s’accumule dans les chiottes mais aussi au-dehors ; celle qu’entraîne ce laisser-aller généralisé qui démonte la structure de l’appartement.
On ne fait pas dans la dentelle avec cette chierie et les personnages défèquent sur scène, glissent dans leurs excréments tandis que ceux-ci servent à Willy de matériau pour aboutir son œuvre d’artiste.
On repense à nouveau à Jarry et à la « merdre » du Père Ubu. Le même non-sens, la même barbarie imbécile exprimée avec une férocité jouissive, l’extase de se rouler dans la fange et d’y rouler les autres. On ne s’embarrasse pas de circonvolutions. Le langage est cru, la scatologie avérée et revendiquée, le dialogue proche du concours de crachats pour savoir à qui montera le plus haut sur l’échelle du mauvais goût et de la provocation. Dans le même temps, derrière, pointe le désespoir, et celui-ci est perceptible sous le too much que les comédiens mènent avec une jubilation vengeresse et dans un ensemble au petit poil quand ils se font chœurs collectifs ou canons à plusieurs voix.
La farce est grosse, hénaurme même, et en même temps attendrissante, émotionnante. Car le désespoir qui transpire sous l’excès nous atteint directement, qu’il est une part de nous. Pièce de jeune homme pétri de révoltes et de refus, portée par un cri brut, non exempte de petites imperfections qu’on oublie vite, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes offre l’image d’une révolte qu’on aurait tort d’oublier. Parce qu’elle est re-source pour imaginer le futur.
Willy Protagoras enfermé dans les toilettes
S Texte et mise en scène Wajdi Mouawad S Avec Lionel Abelanski (Conrad Philisti-Ralestine), Éric Bernier (Maxime Louisaire), Pierre-Yves Chapalain (Rémillard Ervefel), Gilles David de la Comédie Française (Assad Protagoras), Lucie Digout (Naïmé Philisti-Ralestine), Marceau Ebersolt (Abgar Philisti-Ralestine), Jade Fortineau (Catherine Octobre), Delphine Gilquin (Jane Jarry), Julie Julien (Francine Rancœur), Nelly Lawson (Nelly Protagoras), Micha Lescot (Willy Protagoras), Mireille Naggar (Jeannine Protagoras), Johanna Nizard (Uli-Char Philisti-Ralestine) et la 4e promotion de la Jeune troupe de La Colline Milena Arvois (Astrid Machin et Marguerite Cotaux), Tristan Glasel (Octave et Tristan Bienvenu), Swann Nymphar (Noha Em-Naïm), Gabor Pinter (Hakim Mahkoum), Tim Rousseau (Ghassan Mahbousse), Lola Sorel (Renée-Claude Rima) et le musicien M’hamed El Menjra S Assistanat à la mise en scène Valérie Nègre S Dramaturgie Charlotte Farcet S Scénographie Emmanuel Clolus S Lumières Éric Champoux S Composition musicale Pascal Sangla S Son Sylvère Caton et Michel Maurer S Costumes Emmanuelle Thomas assistée d’Anne-Emmanuelle Pradier S Maquillages et coiffures Cécile Kretschmar assistée de Mélodie Ras S Suivi de texte Dena Pougnaud S Fabrication des accessoires et décor Ateliers de La Colline S Production La Colline – théâtre national S Le spectacle a été créé le 26 mai 1998 dans le cadre du Quatrième carrefour international de théâtre de Québec S Édition La première version du texte a été publiée en 2005 aux éditions Leméac Actes Sud-Papiers S Durée estimée 2h45
21 janvier – 8 mars 2026, mer.-sam. 20h30, mar. 19h30, dim. 15h30 (sf 25/01)
La Colline - 15 rue Malte-Brun, Paris 20e
Rés 01 44 62 52 52 & billetterie.colline.fr & www.colline.fr
Les partenaires de terrain qui interviennent dans le « Chœur des déménageurs »
– Associations du jumelage (20e arrondissement) • Plus Loin (Portes du 20e) mobilise depuis plus de 20 ans les habitants (femmes, jeunes, familles, enfants) autour de projets collectifs, culturels et citoyens. • Belleville Citoyenne (Belleville-Amandiers) développe l’expression artistique amateure, l’esprit critique, le travail collectif et des événements. • Jeunesse et Éducation (Portes du 20e) accompagne les jeunes dans la scolarité et l’insertion. • La Relève bariolée (Belleville-Amandiers et Val-de-Marne) agit pour rendre la culture accessible à tous via des ateliers, animations et actions de médiation impliquant des amateurs.
– Autres partenaires associés • La Lucarne d’Ariane accompagne des personnes sous-main de justice ou sortant de prison. • DU Passerelle – IUT Rives de Seine (Université Paris Cité) propose un diplôme destiné à des personnes migrantes (réfugiés, demandeurs d’asile, bénéficiaires de protections). • Groupes d’entraide mutuelle (GEM), associations de pair-aidance pour personnes concernées par un parcours de soins psychiatriques. Parmi eux o GEM Art’ame Gallery, seul GEM en France centré sur la création artistique. o Le Clubhouse : orienté autour de la réinsertion professionnelle. o GEM La Maison de la Vague, lutte contre l’isolement, développe l’entraide par des actions culturelles et de loisirs. • Le Bouffadou, association liée à un Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel, proposant des ateliers thérapeutiques et artistiques. • Scarabée – Solidarités citoyennes (Malakoff), un réseau de solidarité active avec les réfugiés et exilés.