14 Février 2026
Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna ont pour habitude d’appeler un chat un chat. Avec ce spectacle, elles s’attaquent avec un humour ravageur et une hargne vengeresse, dans une fantasmagorie aussi réjouissante qu’insolente, non seulement aux conflits armés qui opposent les hommes mais à toutes les formes de guerres, domestiques, sexuelles, genrées ou raciales.
Devant le rideau qui isole l’avant-scène de la scène, deux dames « chic » sont apparues : tenues noires à verroteries colorées au col, chevelure flamboyante, perchées sur hauts talons. On comprendra plus tard qu’elles sont deux immortelles, Mascarpone et Minestrone – leurs noms donnent la tonalité du spectacle –, venues contempler du haut de leur Olympe de pacotille un état du monde qui les afflige.
Elles font chorus, se renvoient les répliques comme des antiennes. « Elle gronde toujours la terre, on a l’habitude, elle gronde la terre, elle rote, elle pète, bon mais là c’est différent. […] c’est assourdissant », affirment-elles tout en s’adressant au public, pour conclure : « Ouvrons un voile épais car cette histoire est très compliquée ». Aussitôt dit, aussitôt fait lorsqu’elles tirent le rideau pour dévoiler ce qui se passe sur scène.
Ce qu’elles révèlent c’est une femme qui apostrophe le public avec violence. En cause, la guerre qui « s’éternue et se chie […] sous n’importe quel prétexte et dans n’importe quel contexte. […] Des corps la contractent, transmettent la guerre à d’autres corps et c’est foutu. Des corps sécrètent la guerre et des corps salivent la guerre et des corps rotent la guerre et des corps pètent la guerre, et ça pue la guerre dans le monde, et elle se retrouve partout répandue. »
Un réquisitoire en règle en même temps que le décor livre une image de dévastation. Des vêtements jonchent le sol avec, reconnaissables à leur satiné qui joue sous la lumière, des sous-vêtements féminins. De sexes et de genres, il sera beaucoup question dans cette évocation qui mêle langues – le français, l’espagnol mais aussi le persan d’Afghanistan – et références à aujourd'hui, en même temps que danse et théâtre, dans un oratorio baroque dont la violence et la guerre dans tous leurs états et sous toutes leurs expressions forment le soubassement.
Au point de départ, Aristophane
L’inspiration, on la trouve dans Lysistrata, étymologiquement « celle qui donne congé à l’armée », une comédie d’Aristophane écrite en 411 av. J.-C. L’auteur est coutumier de ces portraits de femmes en révolte contre la domination masculine. Dans la pièce d’Aristophane, bien décidées à mettre fin aux humeurs et pratiques belliqueuses qui opposent en particulier Athènes et Sparte, les femmes décident de contraindre leurs maris à l’abstinence sexuelle jusqu’à obtenir gain de cause.
La pièce révèle le mépris dans lequel la société athénienne tient les femmes et leurs avis en même temps que l’utilité qu’elles pourraient avoir dans la gestion de la cité et au niveau politique. Ainsi Aristophane, du lointain de la Grèce antique, ouvre un débat que Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna, avec le concours de MarDi (Marie Dilasser), reprennent en le projetant dans le monde contemporain. La présence des deux déesses, rejointes par d’autres à la fin du spectacle, renvoie au monde grec tout en le démarquant de manière burlesque.
Les femmes de Qui a peur de Lysistrata ? ne feront pas la grève du sexe mais leur protestation n'en sera ni moins vive ni moins percutante.
Pas une seule guerre mais des guerres
Qui a peur de Lysistrata ? dessine en filigrane les conflits qui ont ravagé hier et ravagent aujourd’hui la planète, de la mémoire du franquisme à l’Ukraine en passant par l’Afghanistan. Les Immortelles l’affirment : le nom des conflits change, mais leurs origines sont de tout temps les mêmes. Elles s’enracinent dans le désir permanent de domination inculqué aux hommes dès leur plus jeune âge et dans l’infériorisation des femmes, mais aussi dans l’oppression par une classe de toutes les autres, dans la haine de l’étranger et le rejet de tout ce qui n’entre pas dans la « norme », sexuelle et genrée.
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », pourraient-elles dire, ces déesses tutélaires, ces « Madres » (mères) se désolant de la difficulté à voir naître quelque chose de nouveau, à voir changer le monde.
Désespérées de voir changer le cours des choses, Mascarpone, déesse de la transformation et de la liberté des femmes, et Minestrone, déesse de la germination et des relations inter-espèces convient leurs « copines » déesses, chacune avec sa spécialité, à réfléchir avec elles.
La « docte », mais joyeuse assemblée compte Anticyclone, qui gère révolutions et rotations, relation au cosmique, cycles menstruels et spirituels ; Interphone, qui a fait de la communication entre toutes les différences – ville-campagne, îles et continents, peuples, genres, classes, cultures et âges – son domaine ; Prostitutione, l’apôtre du plaisir dans tous ses états quel que soit le « sexe » et Perséphone qui tisse le lien entre les morts et les vivants, le passé et le présent.
Nos deux complices les invitent à remédier à l’incurie d’un monde qui court à sa perte et à délivrer un message aux humains que la fin du spectacle traduira en une chorégraphie commune associant tous les personnages.
Un texte sarabande
C’est une ritournelle en longues boucles que l’autrice, MarDi, compose.
Le texte, qui met en scène des personnages archétypaux aussi divers que l’homme et la femme patriotique, le président Francisco – en qui l’on peut reconnaître Franco, mais aussi les despotes et les réactionnaires de tout poil –, des femmes débarrassées de leur mari, d’autres qui refusent de le voir partir, ou prient qu’ils reviennent, ou doutent de leur foi religieuse, et des hommes eux aussi saisis par des problématiques analogues, chargés de trop de testostérone et de virilité qu’ils brandissent ou au contraire refusent, rassemble dans son propos un raccourci d’humanité. Il apparaît comme une mélopée à la fois tragique et vengeresse, entre déploration et revendication, martelée et scandée par des comédiennes et des comédiens, qui sont aussi danseurs, en tension.
Les personnages détaillent chaque fragment des phrases, en font exploser la quotidienneté, la désarticulent, laissent des blancs pour faire survenir d’indicible, explorent dans la récurrence les contradictions délibérées de ces « pays en paix » qui portent la guerre. Jouant des assonances, des rimes et des répétitions qui se font écho et s’empilent, la langue se fait incantation pour enfoncer le clou de l’inacceptable.
Ce cri jeté à la face du monde répond à la violence par une autre violence pour dénoncer sans trêve la somme des douleurs qu’engendre un système qui englobe dans le même lot l’arrachement du départ pour la guerre, le difficile parcours de l’absence, la peur de perdre et de se perdre en même temps. Il dénonce une mécanique sans fin dont les prolongements se comptent en « être un homme en dépit de tout », en chasse à l’étranger, au différent, de genre, de nationalité ou de comportement.
Les boucles vont et viennent, édifiant une spirale qui explore chaque fois plus profondément les racines du mal et ses terminaisons.
Une chorégraphie poétique
À la dénonciation des mots s’associe le vocabulaire des corps dans un spectacle où danse et théâtre sont à parts égales. Car le texte a été composé en étroite collaboration avec la volonté des conceptrices metteuses en scène d’associer le corps et la chorégraphie à cette évocation de la violence et de la contrainte que la guerre inscrit au plus profond des comportements. Si le texte est danse des mots, la danse offre au texte une musique des corps désarticulés, écartelés entre des mouvements contraires, traversés de velléités contradictoires.
En tensions, en élans réprimés, en tentations antinomiques du corps, ces arrachements, ces fuites désordonnées avortées, ces torsions clouées sur place par un destin contraire évoquent ce que le texte traduit en mots, en phrases. Ils montrent que l’enjeu de cette guerre n’est pas qu’affaire de pensée. L’exercice de la violence engage les corps et leur manière d’être au monde.
À la gestuelle erratique des corps répond le lieu où elle se déroule. La chorégraphie se développe au milieu d’un paysage de vêtements qui sont autant de cadavres, et le corps des danseurs se fait errance au beau milieu d’un champ de ruines. Une saisissante danse macabre comme dans cette séquence où, sur les vêtements tendus par les danseurs, les fantômes des morts se multiplient avant de s’élever pour occuper, ombres lumineuses, un ciel que le fond de scène évoque.
Rire et pleurer
Si l’émotion est présente, elle exclut le pathos. Le rire est chaque fois au bord du tragique. Il est présent chez ces extravagantes déesses aux réactions très « humaines » qui ont en permanence l’humour sur le bord des lèvres et une connivence amusée avec le public. Il naît de l’excès avec lequel sont croqués certains personnages : bigote confite en dévotion, dictateur, ventre et bas-ventre en avant pour vanter la virilité. Il peut venir à contre-texte, comme avec cet homme exaltant les « vertus » d’obéissance et d’asservissement de sa femme. À contrecourant viendront l’excitation de l’émancipation et la virulence du refus de certains personnages.
Le lyrisme n’est jamais très loin, porté par la poétique du texte ou la beauté des images et si l’atmosphère est à la dénonciation et au rire, des accents de vérité affleurent, et ils font mouche, provoquant l’émotion.
Même si l’on peut penser que resserrer un peu le texte qui donne parfois une impression de redites aurait été bienvenu, Qui a peur de Lysistrata ? affiche une furieuse santé anticonformiste que les jeunes et les adolescents présents dans la salle – et pas les seuls – n’ont pas manqué de saluer d’une ovation. Dans la fusion entre théâtre et danse comme dans son propos, cet appel à changer le monde en repensant les rapports de force de tous ordres est une invitation à considérer que les utopies pourraient avoir droit de cité – athéniennes ou pas.
Qui a peur de Lysistrata ?
S Mise en scène et chorégraphie Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna S Texte MarDi (Marie Dilasser) S Avec Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Roser Montlló Guberna, Alice Rahimi, Brigitte Seth S Musiques et vidéos Hugues Laniesse S Lumières Guillaume Tesson S Scénographie Montlló - Seth S Costumes Sylvette Dequest S Collaboration artistique Emmanuelle Bischoff S Assistantes mise en scène Gwennina Cloarec et Aliénor Suet S Production Cie Toujours après minuit S Coproduction la Cie toujours après minuit, le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, Château Rouge - Annemasse, en cours... S Soutiens La Briqueterie – Vitry-sur-Seine, Théâtre des Bergeries – Noisy-le-Sec, Le Triangle – Cité de la danse – Rennes S La compagnie Toujours après minuit est conventionnée par le ministère de la Culture-DRAC Île-de-France, la Région Île-de-France et reçoit le soutien du Département du Val-de-Marne Création du 12 au 22 février 2026 au TGP-CDN de Saint-Denis S Durée estimée 1h30
Du 12 au 22 février 2026
Théâtre Gérard-Philipe – CDN de Saint-Denis – 59, bd Jules Guesde, 93200 Saint-Denis
https://tgp.theatregerardphilipe.com/