11 Décembre 2025
À travers cette saisissante et touchante performance, Tapajós, hymne à la nature aux accents animistes, évoque la pollution au mercure du fleuve et ses conséquences dramatiques sur les populations locales et leur environnement.
Chaque détail a son importance symbolique dans le rituel proposé par Gabriela Carneiro da Cunha. Il commence, avant même de pénétrer dans la salle où les spectateurs se feront face en position bifrontale, par le choix de neuf « mères » qui représenteront chacune l’une des entités en présence : les Munduruku, qui occupent les rives du fleuve, les mères du public, du Tapajós, des poissons, de la forêt et toutes celles qui sont devenues « mères » même sans avoir enfanté.
Guidés par deux femmes en combinaison blanche, carapace protectrice contre les manipulations dangereuses qu’elles assortiront plus tard d’un masque à visière, les spectateurs sont installés de part et d’autre de l’aire de jeu. En silence, dans une pénombre seulement éclairée par de petites lampes rouges, elles préparent des bacs qu’elles remplissent d’un liquide incolore avant d’y tremper des feuilles de papier. C’est alors que des visages apparaissent progressivement sur les feuilles. Le liquide est un révélateur photo dans un processus de tirage argentique. Dans sa composition entre le mercure, qui motive la création du spectacle.
La pollution au mercure, fléau du fleuve Tapajós
Pour le Tapajós, la catastrophe est là. Dans ce lieu qu’on considérait comme un sanctuaire pour la biodiversité situé au cœur de la forêt amazonienne, la quête sauvage de l’or en est la cause. Installés le long de la rivière, les orpailleurs utilisent le mercure pour séparer l’or des éléments qui l’entourent. Non seulement une partie – environ un tiers – des vapeurs de mercure s’évapore dans l’atmosphère, mais le reste est déversé dans le rio. Une pollution invisible mais qui empoisonne tout son cours.
Tandis que défilent sur des écrans les informations relatives à cette histoire, c’est le son, la langue de la rivière qu’on entend remuer et glouglouter dans les haut-parleurs disposés autour de la salle. Bientôt des voix les rejoindront, et des cris d’enfants.
La rivière n’est pas seule en cause et le spectacle dévidera la liste de tous ceux qui sont atteints : les poissons qui vivent dans l’eau, les enfants qui jouent dans le courant, les populations dont le poisson forme une des parts de l’alimentation, qui boivent l’eau de la rivière et que celle-ci rend malades de manière irrémédiable, et parmi eux les femmes qui, enceintes ou allaitant, transmettent à leur enfant, à naître ou déjà bébé, le saturnisme.
Une longue chaîne d’empoisonnements qui touche le vivant dans son ensemble tandis que les deux manipulatrices de produits, sur l’aire centrale, affichent portraits et scènes de la vie quotidienne. Un éclair de lumière blanche noircira le papier, faisant disparaître les signes de la présence humaine, rendant immédiatement perceptible le pouvoir de mort lié au mercure.
Une création qui s’insère dans une démarche plus globale
Cela fait douze ans que la metteuse en scène Gabriela Carneiro da Cunha mène un vaste projet pluridisciplinaire sur les fleuves brésiliens en situation de catastrophe, qui met en jeu l’écoute des rivières et de celles et ceux qui sont implantés sur leurs bords : le River Banks Project on Rivers, Buiúnas and Fireflies.
Le premier concernait l’Araguaia, un rio qui fut le théâtre, dans les années 1970, d’une guérilla menée par des opposants à la dictature militaire alors au pouvoir au Brésil. Le deuxième avait le rio Xingu pour cadre et le barrage de Belo Monte, mis en service en 2016, qui fit l’objet d’une importante controverse quant à son impact sur l’environnement et les populations locales, ce qui provoqua plusieurs interruptions, sur décisions de justice, dans la construction du chantier.
Pour chacun des projets de cette trilogie, on retrouve un contexte de lutte qui met en jeu la défense des populations locales et la préservation d’un patrimoine, naturel et culturel qui s’assortissent, dans la démarche de Gabriela Carneiro da Cunha, de la volonté de considérer le domaine du vivant dans son ensemble et le fleuve comme un personnage à part entière dans l’exposition des enjeux. Celui-ci sera présent dans Tapajós sous la forme d’enregistrements réalisés sur le bord de l’eau, devenant vacarme lorsque sera attestée sa nuisance funeste.
Deux points d’ancrage, politique et environnemental d'un côté, culturel de l'autre
Tapajós s’appuie sur deux manifestations majeures qui se sont déroulées en 2022.
La première est l’assemblée Mercúrio, dans le territoire Munduruku de Sawre Muybu, qui dénonce les atteintes à la vie provoquées par la pollution au mercure dans la région. Les résultats d’analyse d’un important institut de santé brésilien, la Fiocruz, qui y sont divulgués, attestent, « dans le langage des Blancs », de la contamination de la rivière et des populations et provoquent la colère des femmes qui font alors de leur territoire, de leur rivière et de leurs « utérus » une cause commune à défendre.
La seconde, du côté d’Alter do Chão, lieu moins pollué parce que plus éloigné des zones minières, est le festival Sairé. À travers la célébration et la fête, il constitue un lieu de rencontre entre croyances indigènes et catholiques. S’y exprime une spiritualité qui entretient avec la nature de nombreux liens.
Un syncrétisme éclairant
C’est au croisement de toutes ces réflexions que se situe Tapajós. Fleuve,femmes, nature, mercure, lutte et spiritualité forment le creuset dans lequel s’inscrit ce cérémonial qui associe mystique et revendication. Les textes qui s’affichent y complètent un discours dans lequel c’est tout le circuit de l’or, en remontant vers le rôle que jouent les puissances occidentales dans sa quête, qui est en cause, avec, derrière lui, les vestiges d’un colonialisme encore très présent.
Les spectateurs deviendront, par le biais de portraits qui leur sont distribués, visages de ces femmes en colère dont on entendra les discours. Ils seront conviés, sur scène, à la veillée de ces portraits, faisant d’eux les continuateurs et le prolongement de ceux qui sont touchés, peut-être morts ou en instance de l’être.
Le lien avec la nature s’effectuera au travers de plantes – romarin, basilic, etc. – qui, frottées, dégagent leurs effluves. Les danses qui prendront vie sur la scène établiront la connexion avec les danses rituelles des croyances anciennes. Quant à l’éclairage rouge, il attestera, tout au long du spectacle, de l’omniprésence du mercure.
Complexe dans la multiplicité des niveaux symboliques et analytiques qu’il propose, Tapajós n’en est pas moins un spectacle où se distille une forte charge émotionnelle et spirituelle. Et si le cérémonial qui unit est une mise en garde et un appel à la lutte, on ne s’en plaindra pas…
Tapajós
S Conception et mise en scène Gabriela Carneiro da Cunha, le fleuve Tapajós S Interprétation Gabriela Carneiro da Cunha, Mafalda Pequenino S Création Sofia Tomic, João Freddi, Vicente Otávio, Mafalda Pequenino, Gabriela Carneiro da Cunha S Assistanat à la mise en scène Sofia Tomic S Photographie Gabriela Carneiro da Cunha, Vicente Otávio, João Freddi S Techniciens photo João Freddi, Vicente Otávio S Édition des images Gabriela Carneiro da Cunha, João Freddi, Marina Schiesari, Sofia Tomic, Vicente Otávio S Édition des textes Manoela Cezar, Gabriela Carneiro da Cunha, João Marcelo Iglesias, Sofia Tomic S Dramaturgie Alessandra Korap, Maria Leusa Munduruku, Ediene Munduruku, Cacica Isaura Munduruku, Ana Carolina Alfinito, Paulo Basta, Julia Ferreira Corrêa, Rosana Farias Mascarenhas,Dalva de Jesus Vieira, Osmar Vieira de Oliveira, Celiney Eulália de Oliveira Lobato, RodrigoOliveira, Mauricio Torres, Eric Jennings S Traduction munduruku-portugais Honesio Dace Munduruku S Direction technique et lumières Jimmy Wong S Assistanat lumières Matheus Espessoto S Son Felipe Storino S Régie son et création multimédia Bruno Carneiro S Costumes Sio Duhi S Scénographie Sofia Tomic, Ciro Schu, Jimmy Wong S Conception de l’exposition Marina Schiesari S Consultation Raimunda Gomes da Silva, Dinah de Oliveira, Tomás Ribas S Production sur le territoire Carolina Ribas S Production Ariane Cuminale S Production générale Gabi Gonçalves S Coproduction Centre Pompidou et Festival d’Automne à Paris S Coréalisation Ircam-Centre Pompidou S Dans le cadre du programme Constellation du Centre Pompidou S Manifestation organisée dans le cadre de la Saison Brésil-France 2025 S Durée estimée 1h30 S En portugais et munduruku, surtitré en français et anglais
Du 11 au 17 décembre 2025 (sf dim. 14) à 20h
Ircam – Centre Pompidou(selle de projection) – 1, place Igor Stravinsky, 75004 Paris
2 & 3 février 2026 Brandhaarden Festival, Amsterdam (NL)