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Arts-chipels.fr

Les Cantiques du corbeau. Contes cruels de l’humanité et de son inhumanité.

Les Cantiques du corbeau. Contes cruels de l’humanité et de son inhumanité.

L’appétence de Bartabas pour le cérémonial adopte chaque année une nouvelle inflexion. C’est du côté du texte, cette fois-ci, que l'auteur-metteur en scène initie cette cérémonie barbare dans laquelle hommes et animaux s’affrontent et se fondent.

Comme nous en sommes accoutumés, un certain recueillement est de mise dès l’entrée dans la salle. Les bougies diffusent une faible lumière tandis qu’une odeur de paraffine et d’encens mêlés flotte dans l’air. L’accueil dans un quasi silence contribue à cette invitation à rentrer en nous-mêmes que chacun des spectacles de Zingaro porte avec lui. Et c’est bien de cérémonial qu’il s’agit alors qu’un cavalier – ou qu’une cavalière – coiffé d’une tête de corbeau magnifié, tourne très lentement autour d’une surface aqueuse, immobile et réfléchissante comme un miroir de l’âme.

Un à un, masqués, les musiciens font leur apparition. Une mélopée commence à sourdre. Elle rappelle le son « Om », ce mantra tibétain qui fait vibrer la cage thoracique et l’intérieur du corps mais qu’on retrouve aussi dans le rituel soufi : une manière de retrouver un son primal, originel, d’entrer en communication avec le monde et de s’unir à lui. C’est pourtant une histoire de cruauté et de violence en même temps que d’élévation que nous transmettent ces Cantiques que la musique rendra incantations.

Les Cantiques du corbeau. Contes cruels de l’humanité et de son inhumanité.

Au point de départ : un texte entre rêve et cauchemar

Célébration. C’est dans cette période de retour sur soi-même et d’isolement créée par le confinement que Bartabas compose les vingt-deux récits des Cantiques du corbeau. Des contes barbares qui retracent sous une forme onirique les débuts de l’humanité, depuis l’aube des temps et la naissance de ce qu’on appelle aujourd’hui l’homme. On le suivra, animal maltraité et proie des prédateurs, dans son apprentissage vers la bipédie puis dans son état de chasseur-cueilleur avant que cultiver la terre et élever des animaux ne le sédentarisent. Il se fera voyant, chamane, tout autant que victime tandis que, parallèlement, se dessine son chemin de la naissance vers la mort, qui est celui de l’existence humaine.

Se superpose à cette vision fantasmée une réflexion sur la nature de l’homme et son comportement dans la mise en miroir qu’offre l’animal et, avec lui, le cheval, incarnation de la noblesse par excellence. Voyage halluciné dans le temps, où les barrières homme-animal s’estompent et où leurs relations sont ambivalentes au point qu’on ne sait plus parfois qui parle, les Cantiques portent aussi la marque d’une recherche de l’immanence qui nous unit au grand ballet chaotique et vengeur de l’univers. C’est ce texte avant tout qui portera un spectacle qui prend le large par rapport au théâtre équestre pour se rapprocher de l’oratorio.

Les Cantiques du corbeau. Contes cruels de l’humanité et de son inhumanité.

Une forme composite qui joue des contrastes

Chaque séquence des Cantiques qui fondent le spectacle comprend trois temps, comme une forme sonate.

Le texte vient en premier. Il sera âpre et sans concession. C’est dans le silence absolu que se répand en vagues cette parole débarrassée de toute velléité de douceur ou de bienséance. Sang et sexe en sont les mamelles, excès et crudité cruelle les ingrédients. Les faux-semblants sont évacués, la sauvagerie est de mise même si celle-ci n’est pas jouée mais contée, comme une histoire à cauchemarder la nuit.

Viendra le tableau, mystérieux et muet, de ces personnages qui apparaissent et disparaissent d’un cantique à l’autre, érigés au rang de mythologies vivantes.

Ce peut être un cheval, différent selon les tableaux, décrivant des boucles sans fin. Il tourne avec sa cavalière, sans autre intention que la course de la poursuite du temps et la beauté insolite du corps-à-corps entre l'animal et sa cavalière. Quant à la cavalière, elle se fera, au fil de ses apparitions, porteuse de feu comme les voleurs de feu que les hommes deviennent ou équilibre sur la croupe d’un animal au poitrail large alors qu'il sera question de domestication.

Ce peut être le duo mythique d’un bouc aux pieds cornus qui est aussi centaure, fusion de l'homme et de la bête, et d’une femme de petite taille toujours armée d’un livre qui évoque le récit comme sa transmission et érige le savoir au rang d'objet magique. Ce peuvent être aussi ces cérémonies venues de temps anciens dont l’extrême codification nous échappe mais où la position des pieds, campés sur le sol, et l’extrême mobilité des mouvements des mains et des doigts des danses balinaises nous rappellent que sous l'énigme de leur gestuelle résident des sens cachés.

Les Cantiques du corbeau. Contes cruels de l’humanité et de son inhumanité.

La musique, un personnage à part entière

La musique occupe la troisième place de cet arrangement en triptyque. Comme toujours chez Bartabas, elle joue un rôle important dans la composition globale du spectacle. Bien au-delà d’une fonction d’accompagnement, elle renforce ici la dimension de spiritualité de la représentation en même temps qu’elle lui imprime un rythme, un battement intime, comme la pulsation de la vie qui transpire à travers tout le texte, par la force des percussions, qui dominent. Elle s’appuie ici sur le gamelan balinais et javanais, un ensemble instrumental indonésien traditionnel.

Le gamelan joue un rôle essentiel dans la vie sociale indonésienne et accompagne toutes les célébrations, quelles soient civiles ou religieuses. Pris en charge par un groupe d’instruments, il incarne l’harmonie communautaire et la mémoire collective. Les percussions, principalement en bronze, forgées manuellement de manière artisanale dans une fabrication qui inclut la fusion du métal, son martelage et l’accord des instruments, dominent. Le gamelan comprend des gongs, des cymbales, des métallophones à lames, des xylophones, mais aussi des tambours, en peau de buffle, auxquels peuvent s’ajouter des instruments à cordes frottées comme le rebab, pincées comme le kacapi (une sorte de cithare), ou un instrument à vent comme la flûte. L’une des particularités du gamelan est qu’il ne se répète pas en solitaire, comme un morceau de musique classique, mais se prépare collectivement – il symbolisera donc avec justesse l’idée du groupe et de la « meute », si présente dans le spectacle. Cyclique, la musique du gamelan rappelle l’un des thèmes abordés par le texte : le cycle de la vie, la mort n’étant qu’une étape vers une transformation qui alimente à son tour le cycle de la vie.

Le visage masqué, les musiciens du groupe Pantcha Indra, accompagnés par Tseng Hsiao-Yun, assureront ce passage entre les mondes qui mêle le texte, aux allures prophétiques, les « apparitions », qui sont comme des visions, et le véhicule qui permet de circuler entre tous les niveaux et qu’incarne la musique. Inclus dans la dramaturgie du spectacle, ils ne se contenteront pas de jouer, avec un ensemble parfait. Participants d’un jeu collectif, ils répondront par leur gestuelle, exécutée avec le même souci du groupe, à ce chevauchement qui fait dialoguer les différentes strates.

Les Cantiques du corbeau. Contes cruels de l’humanité et de son inhumanité.

Le rêve du corbeau

C’est à une déconnexion du réel et à une perte de repères que nous invitent les Cantiques du corbeau. L’esprit, en apesanteur, passe de cette « horreur d’une profonde nuit » au mystère de ces apparitions iconiques ; il chemine dans un ailleurs pétri de spiritualité et d’appel du lointain. Comme l’oiseau que l’homme envie de prendre son envol et qu’il suit quelquefois en le chevauchant, le spectateur s’élance dans le sillon de ces traces touffues, multiples et énigmatiques. Il pénètre dans un rêve éveillé dont il ne s’échappe que pour mieux y retomber, sous la conduite d’un aïeul au sourcil noir en circonflexe comme un corbeau en vol. Un volatile à double face, créateur et destructeur, charognard et psychopompe, symbole de mort et de délivrance en même temps que pensée et mémoire.

Si l’alternance régulière, immuable, entre les trois faces de ce songe hanté peut créer, à la longue, un sentiment d'uniformité qui engendre un soupçon de lassitude, le bouquet ainsi formé, tout en fleurs hermétiques et noires aux reflets dorés et aux sons éclatants, conserve sa séduction, son caractère fascinant et son étrangeté. Dans la nouvelle voie qu’explore Bartabas et la place qu'il réserve au texte, et à travers le parallélisme des discours qui apparaissent dans ses choix dramaturgiques, la question reste ouverte, dans la transformation à venir de cette forme, de l'évolution du Théâtre équestre, qui s'écarte déjà dans les Cantiques du centre pour devenir vision, icône plus qu'acteur.

Les Cantiques du corbeau. Contes cruels de l’humanité et de son inhumanité.

Les Cantiques du corbeau
S Scénographie, conception et mise en scène Bartabas S Assistante à la mise en scène Emmanuelle Santini S LA TROUPE S Musiciens de Pantcha Indra Thomas Garcia, Audran Le Guillou, Philippe Martins, François Marillier, Théo Mérigeau, Christophe Moure, Laetitia Schneider, Hsiao-Yun Tseng S Musicien invité Sunarso S Artistes du théâtre Zingaro Bartabas, Henri Carballido, Jean-Luc Debattice, Lola Eliakim, Alice James, Manolo Marty, Perrine Mechekour, Sarah Mordy, Julie Moulier, Florent Mousset, Paco Portero, Alice Seghier, Nessim Vidal S Danse balinaise Kadek Puspasari S Feu Lara Castiglioni S Chevaux Famine, Guerre, Misère, Maestro, Tsar, Bruant Chouca, Hypolaïs et Ibis S Régie générale Charlotte Matabon S Lumière Clothilde Hoffmann S Son Laurent Compignie en alternance avec Eliott Allwright S Techniciens plateau Ouali Lahlouh, Pierre Léonard Guétal en alternance avec Julie-Sarah Ligonnière S Responsable des écuries Ludovic Sarret S Soins aux chevaux Ophélie Girardet, Caroline Viala S Création costumes Chouchane Abello Tcherpachian S Atelier costumes Montcalm Abicene S Cheffe d’atelier costumes Anne Véziat S Couturier Jean Doucet S Auxiliaire couture Noémie Leblan S Auxiliaire accessoires Méline Abello S Habilleuses Isabelle Guillaume, Isia Seghier S Masques des musiciens Pamela is dead S Masque de bouc, squelette et tigre Cécile Kretschmar S Décor écuries Erwan Belland 2BE MAD S Photos Sacha Goldberger S Photo affiche Francesca Mantovani - Ed. Gallimard S Remerciements à Corinne et Max Vendrell - Écurie de la Petite Camargue Les textes sont extraits des Cantiques du corbeau, Bartabas, Editions Gallimard 2022 S Le Théâtre équestre Zingaro est soutenu par le Ministère de la Culture et de le Communication, la DRAC Ile-de-France, la Région Ile-de-France et la ville d’Aubervilliers S À partir de 12 ans S Durée 1h40 env.

Du 15 octobre au 31 décembre 2025, mer., jeu., ven., sam. à 19h30 & dim. à 17h30
Théâtre équestre Zingaro – 176, av. Jean-Jaurès, 93000 Aubervilliers

https://zingaro.fr

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