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Arts-chipels.fr

Et le cœur ne s’est pas arrêté. Chanson d’amour pour une calotte et un turban.

Phot. © DR

Phot. © DR

Quand deux clowns se racontent une histoire de survie dans un pays meurtri par la guerre, la poésie est au rendez-vous et la complicité réchauffe.

C’est une maison au style indistinct qu’on découvre sur le plateau. Un vestige fait de bric et de broc, un assemblage disparate. Côté jardin, quelques pierres plates empilées rappellent ces modestes monuments quotidiens du souvenir qu’on trouve dans les cimetières, sur l’autre bord de la Méditerranée.

Ce qui ressemble à un coup de tonnerre retentit, accompagné par la projection en l’air de pièces de bois issues de la bâtisse. Tandis que la régisseuse s’emploie à ramasser les débris, on hésite sur le statut de cette maison qu’on dit immense et très peuplée, ramenée ici à une petite façade percée d’une porte et surmontée d’un vasistas qui autorisera les sorties les plus rocambolesques. Il faudra que se répètent, en augmentant d’intensité, les coups de boutoir qui ébranlent la maison pour comprendre que ces explosions vont au-delà du gag.

Aurélien Zouki. Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Aurélien Zouki. Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Des personnages pour raconter le monde

Le personnage qui apparaît dans l’embrasure de la porte semble sortir d’un conte des Mille et une nuits passablement atteint par l’usure du temps. Il est décrépit, comme la façade de la maison. Un turban fatigué sur la tête, les vêtements effilochés, les chaussures en lambeaux, il est, avec son visage grimé doté d’un faux nez, un clown couleur désert. Engoncé dans toutes les épaisseurs vestimentaires accumulées qui le recouvrent, il est bibendum un peu culbuto en même temps qu’il évoque, en version misérable, les derviches tourneurs, façon clochard.

Sur le devant de la scène il pousse la complainte obstinée de ceux qui veulent toujours y croire : « Quand on n’a que l’amour… ». Un être fragile, immémorial, qui peine à rester debout et que la régisseuse déplacera comme une marionnette pour l’installer dans son fauteuil. Toute de noir vêtue et sans maquillage, elle est la cheville ouvrière de l’illusion qu’incarnent le vieillard au turban et son acolyte qui pénètre à son tour sur le plateau. Lui aussi grimé et doté d’un faux nez, ganté comme pour le ramener à sa condition d’objet de représentation, il est coiffé d’une calotte qui évoque tout aussi bien la fausse calvitie de l’auguste que le calot protecteur ou la kippa. Manière de rassembler la diversité des populations et des cultures du Liban ?

Éric Deniaud et Aurélien Zouki. Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Éric Deniaud et Aurélien Zouki. Phot. © Christophe Raynaud de Lage

L’aventure d’une rencontre poursuivie

Le spectacle s’enracine dans un désir de travail en commun de deux équipes, une libanaise, l’autre française. En septembre 2021, François Cervantes, Catherine Germain et Xavier Brousse, de la compagnie de François Cervantes l’Entreprise, se rendent au Liban pour créer un volet d’Arletti à l’étranger à l’invitation du Collectif Kahraba qui organise, malgré les troubles qui agitent le pays, un festival de plein air multidisciplinaire, Nehna wel Amar wel Jiran (Nous, la Lune et les voisins). Kharaba, c’est l’électricité, celle qui secoue, empêche l’immobilisme créé par cet état de guerre permanente qui secoue le pays, une lumière qui troue l’obscurité. Si une part de la diffusion du collectif est internationale, il revendique de maintenir, envers et contre tout, son activité sur sa terre d’origine, le Liban. 

Naît alors l’idée d’une collaboration au long cours. « Nous ne nous réunissons pas pour créer un spectacle, affirme François Cervantes, nous créons un spectacle pour nous réunir. » Et le cœur ne s’est pas arrêté en constituera la matérialisation. Le spectacle sera écrit par François Cervantes et Catherine Germain en assurera la direction d’acteurs. Tous deux sont à la recherche d’un langage théâtral qui jette à bas les barrières culturelles pour raconter le monde d’aujourd’hui. Éric Deniaud et Aurélien Zouki, cofondateurs du collectif Kahraba, intéressés par les multiples formes du spectacle vivant – européennes et extra-européennes –, ainsi que Tamara Badreddine, actrice et régisseuse, se confieront à celui qui écrit « à partir de qui nous sommes », affirmant par là-même « quelque chose de fondamental et politique : le choix de s’en remettre à un autre pour être révélé à soi-même », comme l’écrit Éric Deniaud.

Aurélien Zouki. Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Aurélien Zouki. Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Transcender le chaos

Dans ce décor traversé par les bombardements qui font voler en tous sens cette maison commune, peuplée d’invisibles qui vont et viennent, aussi divers que mobiles, et dans laquelle on pourrait reconnaître le Liban, ce qui est en jeu, c’est « cette utopie que nous poursuivons dans nos montagnes libanaises : le pouvoir de la poésie au cœur du chaos. »

Lunaires et cocasses, nos deux personnages évoluent dans l’espace de cette maison où des inconnus les uns aux autres peuvent vivre et circuler, où le jour et la nuit se rejoignent, où l’on peut dormir – peut-être – quatre ans, dans un temps suspendu, sans que le cœur s’arrête et où tout livre détruit constitue une perte de liberté et enferme les personnages à jamais. Le clown est ici le reflet d'une intériorité qui choisit le masque pour se révéler.

D’un vieux sac en plastique et d’un caillou monté sur une tige, les comédiens, livrés à la pantomime en même temps que manipulateurs, feront une marionnette qui danse périlleusement au-dessus du vide sur des planches de fortune. Un équilibriste au-dessus de l’abîme comme la résistance que tous opposent à la mort de l’art, immolé sur les ruines de la guerre.

De métaphores en paraboles, le spectacle nous parle, non sans une pointe d’amertume raillée, une trace de mélancolie retournée qui en teintent la poésie, de frontières abolies et de fraternités pérennes qui illuminent ce paysage de destructions. Que l’humour et le genre clownesque y soient présents ne gâte rien. Au contraire.

Et le cœur ne s’est pas arrêté
S Texte et mise en scèneFrançois Cervantes S InterprétationEric Deniaud, Aurélien Zouki et Tamara Badreddine S Direction d’acteursCatherine Germain S Création son et régie générale Xavier Brousse S Création lumière, régie son et lumière Tamara Badreddine S Conception et construction décor Matthieu Bony S Production L’entreprise - Cie François Cervantes et le Collectif Kahraba S Coproduction L’Agora - Pôle National Cirque à Boulazac Aquitaine, Les Francophonies de Limoges, Festival Les Zébrures, Les Passerelles, scène de Paris – Vallée de la Marne à Pontault-Combault S Partenaire de production Hammana Artist House – Liban, Friche la Belle de Mai – Marseille, Théâtre Joliette – Marseille S Avec le soutien de la Région Sud PACA, de l’Institut Français du Liban et du fonds Roberto Cimetta S Durée 1h20

Mardi 30 septembre à 20h
L'auditorium - L’Agora, Pôle national Cirque à Boulazac – Avenue de l’Agora, 24750 Boulazac-Isle-Manoire, dans le cadre des Zébrures d'automne - Festival des créations théâtrales

TOURNÉE
2 et 4 octobre 2025, Zébrures d'automne - Festival des créations théâtrales, Limoges
6 décembre 2025, Les Passerelles, Pontault Combault
9 décembre 2025, Théâtre Joliette, Marseille
2026, Représentations au Liban

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