2 Octobre 2025
Quatre musiciennes dans le vent du chant lyrique s’attaquent avec entrain et humour à l’invisibilité des femmes compositrices et interprètes. Sans tambour mais avec piano, elles affirment haut et fort, dans un spectacle drôle et dynamique, leur existence, non sans pousser la voix.
Elles n’ont rien d’autre qu’un piano sur le plateau nu, et leurs robes noires d’artistes de concert, très passe-muraille. Ça tombe bien, parce qu’elles sont sur la scène pour nous parler d’une invisibilité que l’Histoire a consacrée durant des siècles : celle des femmes et, pour ce qui les concerne, des artistes musiciennes.
S’il fut un temps où Sapho, Hildegarde von Bingen ou la compositrice baroque Barbara Strozzi avaient droit de cité, qui se souvient aujourd’hui de Fanny Mendelssohn, dont certaines œuvres furent publiées sous le nom de son frère Félix, ou de Clara Schumann, née Wieck, qui s’effaça complètement devant l’œuvre de son mari, Robert ?
Encore aujourd’hui des compositrices telles que Pauline Viardot, Lili et Nadia Boulanger, Rebecca Clarke ou Germaine Taillefer, aux XIXe et XXe siècles, restent à la marge pour le grand public, même si l’on répare peu à peu cette absence des femmes dans la sphère artistique. Le Quatuor Ariane rappelle en passant une statistique : les œuvres des femmes compositrices représentent aujourd’hui 6 % des diffusions – un progrès par rapport au 1 % des années qui précèdent !
Masculin / féminin
C’est sur le mode du jeu proposé au public que le Quatuor raille les qualificatifs respectivement associés par le passé aux hommes et aux femmes, citant l’attribution du premier mouvement de la sonate, plus vif et soutenu, au « masculin » alors que le deuxième, plus doux et lent, sera qualifié de « féminin », ou rappelant que les œuvres de Louise Farrenc, une compositrice du XIXe siècle, furent vantées pour le talent « viril » de la musicienne. Suivra un même poème mis en musique dont le public aura à déterminer s’il est dû à une compositrice ou un compositeur. De quoi mettre en joie les spectateurs car, évidemment, la distinction de genre est non pertinente, ce que les quatre interprètes soulignent avec impertinence…
Elles s’attaqueront avec le même humour goguenard aux chasses gardées masculines de l’apprentissage de certains instruments tels que le violoncelle, le hautbois où le basson dont les classes seront ouvertes aux femmes seulement dans les années 1970, ou bien le trombone et le tuba qui ne leur seront accessibles que dans les années 1980. Égrillardes, elles se pencheront sur la flûte à bec pour nous proposer, chaste et conforme aux bonnes mœurs, un morceau de flûte à narine de leur cru assez réjouissant.
Le parcours du combattant des femmes musiciennes
Déjà Eau chaude à tous les étages, qui explorait les musiques chantées des années 1930 et plus et délivrait une image burlesque de la femme, bonne ménagère, forcément dédiée à son foyer et à ses fourneaux, dressait un portrait savoureux de l’effacement de la femme ailleurs que dans la sphère du quotidien.
Ici, charge mentale des femmes oblige, il sera question de la course d’obstacles, matérialisée sur scène, à laquelle les femmes se livrent dans leur carrière musicale – grossesse, enfants malades, problèmes de garde, etc. – qui orientent le choix des recrutements. Mais foin d’un discours didactique et pesant : c’est visuellement, dans un jeu d’allers-retours, d’avances et de reculs, et dans une transcription musicale où se superposent les impedimenta de toute sorte, composant un chœur alterné et cocasse qui monte crescendo, que se traduit ce parcours du combattant qui guette les femmes à chaque moment de leur carrière et dans les différentes professions musicales qu’elles exercent.
Quatre musiciennes et chanteuses montées sur ressorts
Elles font feu de tout bois, les quatre dames présentes sur scène. Elles donnent de la voix avec les sopranos Morgane Billet et Agathe Trébucq et le timbre mezzo de Flore Fruchart tout en se livrant à un jeu chorégraphié pour se faire narratrices et incarner tour à tour des personnages d’instrumentistes, de chanteuses ou de cheffes de chœur tout en chantant, avec un bel ensemble, parfois a capella.
Elles jouent avec le piano d’Éléonore Sandron qui ne se contente pas d’adapter pour le piano et d’interpréter les morceaux qui composent le spectacle mais crée aussi la musique qui rythme et dessine les parties scéniques. Elles y mêlent le savoir-faire de danseuse classique et contemporaine d’Agathe Fruchart et la force de leur dynamisme, de leur présence scénique, du cœur qu’elles y mettent et de la complicité qui les lie. Si on peut reprocher telle ou telle difficulté parfois imparfaitement surmontée par les voix ou par leur équilibre, ou la longueur un peu trop importante du solo de danse, elles sont vite absorbées par l'exigence du propos , admirablement servi.
Masculin vs Féminin. Non, simplement humain !
Qu’on ne s’y trompe cependant pas. Si le contenu du spectacle est un plaidoyer aussi drolatique qu’enlevé en faveur des femmes, il n’est pas pour autant un brûlot féministe en forme de déclaration de guerre. Point d’exclusion ni de marque d’exclusive, point de pancartes façon agit-prop qui séparent groupes et genres. Si les quatre consœurs lèvent le poing, c’est pour affirmer leur existence et la qualité de leur travail, en tant que femmes aussi. L’égalité se gagne dans la différence, mais elle est inséparable de l’humain. Sorties de l’anonymat, ces drôles de dames pleines d’allant et de joie de vivre sont au cœur du monde de demain.
Anonyme était une femme de Violaine Fournier, Morgane Billet
S Mise en scène Violaine Fournier, Florence Savignat Avec Morgane Billet, Flore Fruchart, Agathe Trébucq, Eléonore Sandron S Pianiste Éléonore Sandron S Composition et répertoire Éléonore Sandron, Pauline Viardot, Lili Boulanger, Rebecca Clarke, Gilbert Des Roches, Gaston Lemaire, Ethel Smyth, Florence Price, Margaret Bond, Augusta Holmès, Nadia Boulanger, Tatiana Probst, Isabelle Aboulker, Lise Borel S Chorégraphie Flore Fruchart S Création lumières Thomas Jacquemart S Création costumes Alice Touvet S Production Compagnie Quatuor Ariane S Coproduction compagnie de La Petite Etoile S Spectacle soutenu par la SACEM, le CNM, l'ADAMI, la SPEDIDAM, Les Quinconces - L'Espal - Scène Nationale du Mans et La Bertoche, scène de poche pour des accueils en résidence S Durée 1h10 S Tout public à partir de 10 ans
Du 1er au 5 octobre 2025, les 1, 3 et 4 à 21h, le 2 à 17h et 21h, le 5 à 16h
Théâtre de l'Opprimé, 78 Rue du Charolais, 75012 Paris
www.theatredelopprime.com