20 Novembre 2025
Un cycle de lieder inoubliable, des interprètes inspirés et une mise en scène qui laisse s’épanouir cette musique hors du commun : le Voyage d’hiver de Schubert chanté par Ian Bostridge est un objet rare qu’il convient d’apprécier à sa juste mesure.
Un homme, assis dans la pénombre dans une atmosphère crépusculaire que trouent quelques zones de blanc rappelant l’hiver, un paysage enneigé. Sur le mur du fond de scène ce qui pourrait représenter une maison : un dessin de marches d’escalier, la forme d’une ouverture. Signifier serait plus juste tant sa présence conceptuelle est marquée.
Hormis le piano installé côté jardin, le caractère de réalité n’est qu’un souvenir, sa projection dans un autre monde. La marche dans la neige s’effectuera dans un espace limité rempli de micro particules blanches, la glace se fera vitre sur laquelle le pied laisse des traces blanchâtres, la neige formera un chemin ou le tableau immaculé devant lequel le Voyageur, si cher aux romantiques, confronte ses images à son être-là.
Le Voyage d’hiver. Au bout de la nuit.
Un jeune homme, qui vient de souffrir d’une déception amoureuse a pris la route loin de la femme aimée. Il affronte un environnement hostile, se retourne sur son passé, se confronte à la rigueur des éléments, évoque parfois quelques moments heureux, au milieu de la tromperie, de la solitude, de la présence d’oiseaux de malheur, avant, découragé, de rencontrer, au terme de son voyage, sous la forme d’un vieillard, d’un mendiant musicien joueur de vielle, sa propre mort. « Personne ne veut l'entendre, /personne ne le regarde, /et les chiens grognent / autour du vieil homme. » Une image du compositeur ramenée à celle d’un humble musicien populaire jouant une musique sans importance sur un instrument sans aura.
Écrite majoritairement sur le mode mineur, compagne de la tristesse et du mal-être, la musique prend pour thème les vingt-quatre poèmes du Voyage d’hiver qui proviennent de deux cahiers composés par Wilhelm Müller. Le premier est essentiellement porté par la métaphore amoureuse. Les dix poèmes qu’il ajoutera, plus profonds, touchent à la métaphysique. Par un étrange paradoxe, la relation au monde, excepté dans le Feu follet (Irrlicht) est réduite au minimum dans la première partie, alors que dans la seconde, l’environnement se fait plus présent, plus agressif aussi : les chiens grondent, les dormeurs sont présents, le village s’anime, les corneilles font entendre leur sinistre cri, renforçant la solitude du voyageur. Le matériau musical, composé en deux fois, reflètera cet adieu au monde et le sombre paysage dépeint par Müller.
Une quintessence musicale dans la diversité funèbre
Ce qui frappe à l’écoute de cet enchaînement de paysages sonores et mentaux auxquels le voyageur se confronte, c’est la diversité presque testamentaire de cette musique. Comme si Schubert avait rassemblé dans cette forme tendant vers l’ascèse et le minimalisme la quintessence de l’émotion qui rend sa musique si touchante. Comme s’il avait concentré toute la musicalité que contiennent ses compositions dans un nombre limité de notes et d’accords qui semblent épouser les syllabes du texte en explorant tous les tons du récit et les manières de les chanter, du grave à l’aigu et dans toutes les modulations de la voix.
Une apparente simplicité de l’agencement parcimonieux des notes qui masque la très grande complexité qu’elles expriment. Chacune porte en elle un monde et la relation entre la partition pianistique et le chant s’y révèle fondamentale. Loin d’être un accompagnement du chant, le piano en est le résonateur et le miroir, le chemin qu’emprunte la voix en même temps que le compagnon.
Musique et chant marchent ici d’un même pas en suivant ce voyageur dont l’errance angoissée le conduit à la folie et qui tourne sur lui-même dans les tourments de son esprit comme la musique revient sur elle-même, l’épilogue bouclant la boucle avec le prologue en reprenant le même thème.
Anatomie d’une obsession
La participation de Ian Bostridge est ici loin d’être hasard. Le chanteur a pour cette œuvre une passion qui l’a non seulement poussé à la chanter de nombreuses fois mais à lui consacrer un livre, Schubert’s Winter Journey : Anatomy of an Obsession (le Voyage d’hiver de Schubert : anatomie d’une obsession). Il y exprime à la fois ce qui l’obsède dans cette œuvre, un monument de la musique classique dont le contenu évoque pour lui la détresse existentielle, parfois sardonique de Beckett, qui fut l’un des grands admirateurs de cette pièce de musique, et la voix rauque et gutturale de Bob Dylan qui s’affranchit du bel canto et des normes classiques du chant et dans lequel il voit une autre image du poète errant, qui se rapproche de ce dérisoire joueur de vielle.
Il y aborde aussi la profondeur de la relation qui lie Schubert à Wilhelm Müller, décédé la même année que Beethoven, en 1827. Bien que les deux hommes ne se soient jamais rencontrés – Schubert était Viennois, Müller Allemand de Dessau – Schubert montre pour la poésie de Müller un intérêt tel qu’il adapte deux de ses recueils : la Belle Meunière et le Voyage d’hiver. Les thèmes développés par le poète ne pouvaient que rencontrer la sensibilité romantique du musicien : la détresse amoureuse, le sentiment de solitude, l’onirisme, l’introspection, la folie sont autant de thèmes dans lesquels il se reconnaît.
Ian Bostridge apporte ainsi à cette œuvre bien plus qu’une interprétation. Jouant de toutes les ressources de la voix, il n’hésite pas à casser la mélodie pour se rapprocher du récitatif, donnant à ce voyage vers la folie proche parfois de la dissonance une force dramatique inspirée.
Une mise en scène volontairement étique et symbolique
Pour traduire la dimension intérieure de ce voyage dans la psyché, Deborah Warner imagine un espace où les éléments du réel, reconnaissables, deviennent des projections mentales. Portes et fenêtres ne sont plus que des rectangles lumineux qui s’éclairent puis disparaissent. Le voyageur, enfermé dans un décor qui le cerne sur trois côtés, n’a d’autre ressource que d’en explorer les limites, de s’y heurter parfois comme on se tape la tête contre les murs.
L’hiver lui-même devient abstraction. Banc de neige sur lequel le personnage s’étend, bac plein de particules blanches dans lequel il marche ou y plonge son visage, linceul dans lequel il se couche pour s’ensevelir. Partout règne le noir de la nuit qui hante le personnage. Il erre dans cet espace clos où le fleuve est devenu surface gelée d’un bloc vitré aussi emblématique que les portions enneigées qui parsèment la scène.
À cet environnement onirique répond la démultiplication de la silhouette du personnage. Les ombres démesurées projetées par l’éclairage qui fantomatisent la silhouette de celui qui se débat avec ses tourments et les reflets qui le font dialoguer avec son ombre sur la surface noire réfléchissante du sol renforcent encore davantage l’intériorité de ce voyage funèbre.
Il n’est pas si fréquent qu’une véritable osmose unisse une œuvre, son interprétation et sa mise en scène. Le dialogue qu’instaurent Julius Drake au piano et Ian Bostridge, à parts égales dans le dialogue qu’ils établissent, allié à une mise en scène qui les rejoint sans s’imposer plus que de raison, offre un ensemble qui rend à l’œuvre magnifique de Schubert toute son intensité. On est saisi, capté par la richesse musicale qui s’y exprime et par l’émotion que le spectacle dégage. Le public ne s’y trompe pas : c’est un moment d’exception qu’il nous est donné de vivre.
Winterreise
S Musique Franz Schubert S Poèmes Wilhelm Müller S Mise en scène Deborah Warner S Ténor Ian Bostridge S Piano Julius Drake S Scénographie et costumes Justin Nardelle S Lumières Jean Kalman S Collaboration lumières Yves Caizergues S Assistanat à la mise en scène Isabelle Kettle S Coordination artistique - Atelier des projets culturels Claire Andries S Production Centre International de Créations Théâtrales / Théâtre des Bouffes du Nord S Coproduction Athénée Théâtre Louis-Jouvet S Créé au Theatre Royal Bath, Ustinov Studio (2024) S Remerciements Théâtre du Châtelet S Durée 1h15
Du 18 au 23 novembre 2025
Théâtre de l’Athénée – Louis Jouvet - 2-4 Square de l'Opéra-Louis Jouvet, 75009 Paris
www.athenee-theatre.com