20 Novembre 2025
Roman Polanski, Louis-Ferdinand Céline, Woody Allen, Bertrand Cantat, Paul Gauguin, Paul Verlaine, Pablo Picasso… autant d'artistes, au regard de notre époque contemporaine et de ses valeurs, répréhensibles, quand ils n'ont pas déjà été reconnus criminels. Faut-il condamner les œuvres au même titre que l'homme en regroupe que l'homme et l'artiste ne font qu'un ? Cette rencontre entre l'actualité médiatique et le théâtre met à plat la question et explore les manières d'y répondre.
Offrir en 2020 à Roman Polanski, accusé de viols et de pédophilie et « lavé » par un accord amiable avec la victime qui lui intente un procès, un César pour J'accuse , un film sur l'affaire Dreyfus, peut-il être vu, comme l'a souligné l'actrice Adèle Haenel, qui quitte alors la salle, comme une légitimation de son comportement, mieux, comme une récompense ? En bref, dans la triangulation entre l'homme, l'artiste et son œuvre, la séparation, qui permet à l'un des trois sommets du triangle d'accomplir des actes répréhensibles sans que les autres soient concernés est-elle concevable ?
C'est ce labyrinthe où entrent des considérations morales, sociétales, juridiques et artistiques qu'explorent le Grand ReportTERRE #5 créé en 2022 par Étienne Gaudillère et Giulia Foïs.
Entre reportage et jeu théâtral
La règle du jeu établie par Angélique Clairand et Éric Massé est clairement établie : une collaboration entre une ou un journaliste et des gens de théâtre pour interroger l’actualité et la manière dont elle est faite, mettre à plat, sur un sujet donné, la manière dont l’information se fabrique et le contenu qu’elle porte et la confronter à la manière dont le théâtre intervient pour apporter une autre lecture. Faut-il séparer l’homme de l’artiste ? s’inscrit dans cette démarche.
Au fond de la scène apparaissent, projetés, ceux par qui le débat trouve sa justification. Céline, Matzneff, Catherine Deneuve, Polanski, Contat, Vanessa Springora, comme Proust, Alice Coffin et les MeToo. Couvertures de livres, unes de presse – Libération, les Inrockuptibles… –, graffitis affichent la diversité, voire les grands écarts, dont il sera question.
La journaliste s’installera à une table, côté jardin, la comédienne, le comédien et le metteur en scène occuperont le reste de l’espace, tantôt en bord de scène et en adresse directe au public, tantôt reconstituant par le jeu de courtes saynètes où ils mettent en scène les personnages dont ils parlent quand ils ne s’engagent pas directement en prenant position dans le débat en train de se constituer. Un dedans-dehors qui met au centre le lieu d’où l’on parle, médiatique, théâtral, informatif, où résonnent déclarations et prises de positions diverses, voire opposées.
La mise en évidence de la complexité du débat
Plusieurs arguments sont tour à tour évoqués, posant les termes du débat. Comment définit-on la nature des atteintes à l’intégrité que pointent les mises en accusation ? Comment les combattre ? Jusqu’où aller dans la répression des abus ? Des cas de figure sont évoqués et ouvrent sur un questionnement.
À quel moment considère-t-on qu’il y a délit ? Lorsque que la justice s’en mêle et condamne ? Verlaine, coupable d’avoir agressé Rimbaud, doit-il être mis à l’index, comme le Caravage ? Et que dire de Céline, considéré comme l’un des plus grands auteurs du XXe siècle ? Faudrait-il, à l'inverse, condamner les dénonciations des MeToo qui n’entrent pas dans le cadre juridique ? Julia Foïs souligne que seules 6 % des victimes portent plainte et que 94 % d’entre elles sont déboutées pour absence de preuves.
Autant de questions qui touchent à la criminalité de certains agissements punis par la loi, mais pas seulement et débouchent sur une multitude d’autres problématiques qui en découlent : définition d’où commence le viol ? question du « consentement » ? mise en relation avec la mentalité et les pratiques de l’époque ? mise à l’index et boycott ? acceptation de la possibilité d’amendement ?
La fiction théâtrale comme un exemple
Le théâtre prend le relais en mettant en scène un comédien à qui l’on propose un rôle dans un film de Polanski. Devrait-il l’accepter ? C’est une aubaine pour sa carrière. En plus, sa situation matérielle ne lui permet pas forcément de faire la fine bouche. Le refuser ? Sans doute pour des raisons philosophiques. Et si on lui fait miroiter que cet engagement est une voie d’accès vers un autre réalisateur avec lequel il rêve de travailler ?
Si le choix d’une position s’avère difficile pour la femme et l’homme du commun dans certains cas, il n’est pas moins facile pour ceux qui sont pris dans la nasse et ont à travailler avec ceux qui ont été notoirement désignés ou dont on sait, sans que le scandale ait éclaté, qu’ils font partie de l’espèce des harceleurs.
Une réalité qui s’impose
Les chiffres viennent apporter de l’eau au moulin du débat. Ils dénoncent un certain état de fait. La focalisation sur les femmes ? Parce que 9 agressions sur 10 concernent les femmes, mais aussi parce que les chiffres donnent le vertige. Un viol ou une tentative de viol ont lieu toutes les 2 minutes 30. Si l'on ajoute que 2 enfants par classe sont victimes d’inceste et que moins de 1 % des viols aboutissent à une condamnation, on prend toute la mesure de la question et de l'urgence qu'il y a à la considérer.
Et Giulia Foïs d’enfoncer le clou. Les femmes n’ont pas cessé de parler mais n’ont pas été écoutées. La neutralité non seulement n’est pas de mise mais n’existe pas dans un système de domination. Pour construire le monde d’après, il ne faut pas laisser faire. Les grandes douleurs ne doivent pas rester muettes.
La balle est dans les deux camps. Face à des hommes « un peu lents » à reconsidérer les problèmes de la « masculinité », si les MeToo sont un tsunami, il faudra les multiples vagues dont il est composé pour venir à bout, à la fin, de ces abus autant que la prise en compte par les hommes eux-mêmes des déviances que leur position dominante occasionne pour rendre caduque la question de la part de l’homme dans l’œuvre et dans son existence en tant qu’artiste.
Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?
S Conception et mise en pièce de l’actualité Étienne Gaudillère et Giulia Foïs S Avec Marion Aeschlimann, Étienne Gaudillère, Astrid Roos, Jean-Philippe Salério S Lumières, vidéo, son Romain de Lagarde, Simon Frézel, Sandrine Sitter S Scénographie Étienne Gaudillère, Romain de Lagarde, Claire Rolland S Régie Hadrien Martel en alternance avec Sandrine Sitter S Collaboration artistique Angélique Clairand, Éric Massé S Collaboration technique Quentin Chambeaud, Bertrand Fayolle, Thierry Pertière S Production Théâtre du Point du Jour, Lyon, dans le cadre des Grand ReporTERRE S Production déléguée Compagnie Y S Création janvier 2022 S Durée 1h30 S À partir de 15 ans
Tournée
(sans la journaliste Giulia Foïs, remplacée par Astrid Roos)
• 14 novembre 2025 La Ricamarie, Saint-Étienne (42) - 20h
• 20 novembre 2025 Scènes & Cinés, Istres (13) - 14h30 et 19h
• 25 novembre 2025 l’Université Jean Monnet, Saint-Étienne (42)
• 28 novembre 2025 Le Polaris, Corbas (69) - 20h30
• 12 décembre 2025 Théâtre Jérôme Savary, Villeneuve-lès-Maguelone (34) - 20h
• 30 janvier 2026 Centre culturel de Marcheprime, La Caravelle (33)
• 5 février 2026 Centre Laurent Bonnevay, Saint-Didier-au-Mont-d'Or (69)
• 10 mars 2026 Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93) - 19h
• 26 mars 2026 Le Vellein, Villefontaine (38) – 20h