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Arts-chipels.fr

La terre parle quand on creuse. Entre pollution des sols et droits sociaux, menaces sur un journalisme non complaisant.

Phot. © Thierry Laporte

Phot. © Thierry Laporte

Deux journalistes, l’une en Bretagne, l’autre dans le Sud-Est, s’intéressent aux problèmes du milieu agricole. La formule hybride entre journalisme et théâtre croise leurs parcours, chahuté, et les problématiques qu’elles explorent dans le domaine de l’écologie et des droits sociaux.

Les spectateurs sont réunis dans une salle où sont présentes deux femmes journalistes, une comédienne et un comédien qui les accompagnent. Dès le début, le lien entre le théâtre et les bruits du monde que porte le journalisme est établi : « Le théâtre s’abreuve de micro-mondes pour raconter cette espèce de monstre sans contour : la vie. » Le journalisme ne procède pas autrement. 

Lier l’histoire à un acte de mémoire

Un nom, une photographie, un article ne sont le plus souvent que la partie émergée de l’iceberg, un lieu de mémoire qui convie des fantômes, comme le théâtre. Un lieu où raconter occupe la première place, parce que les récits forment autant de branches qui prolongent le fait de « recueillir des traumas, essuyer des yeux qui pleurent ». C’est ce que les journalistes se proposent de faire dans La terre parle quand on creuse.

C’est en 2023 que cette équipe est réunie, pour la sixième édition de Grand ReporTERRE, cette forme mixte où se mêlent les mémoires de la réalité et de la fiction qui s’en inspire. Les deux journalistes, Morgan Large et Hélène Servel, ne se connaissaient pas. Elles se définissent en quelques mots. « Moi, je suis une bête du dehors, entre cordons de CRS et bide détraqué » dit Morgan Large, tandis qu’Hélène Servel ajoute : « La parole, elle contient des vies », concluant que leur parcours au cœur des luttes n’en fait pas pour autant des « héroïnes » ; des « dramaqueens » tout au plus.

Alors scindé en deux, le public suivra l’une ou l’autre des journalistes avant qu’elles ne se rejoignent et confrontent leurs expériences.

Phot. © Thierry Laporte

Phot. © Thierry Laporte

La Bretagne, une région au bord de la catastrophe naturelle

Carte et dessins à l’appui, Morgane dresse le portrait folklorique, avec Bigoudène en coiffe, triskel, sirène et autres accessoires d’un imaginaire breton fantasmé, de cette terre de l’Ouest fertile en légendes, pour dégonfler la baudruche. Son émission, la Petite Lanterne, évoque, bien sûr, ce temps passé qui n’a plus pour silhouette que celle d’un vieux monsieur de 83 ans vissé sur son canapé avec ses chiens qui ne chassent plus, mais elle parle surtout d’un présent qui a revêtu une apparence beaucoup moins reluisante : celle de la pollution qui infecte les nappes phréatiques bretonnes et engendre des dégâts écologiques aux conséquences dramatiques.

Aux nitrates, présents dans les engrais azotés, déversés pour faire pousser les splendides artichauts et choux-fleurs que nous trouvons sur nos marchés s’ajoutent les déjections des poulaillers et porcheries industrielles qui, outre l’odeur pestilentielle qu’ils dégagent, polluent les eaux profondes, rendant parfois l’eau « potable » impropre à la consommation. Et lorsque celle-ci se jette dans la mer, elle permet aux algues vertes qui encombrent de plus en plus le littoral, frétillantes de bonheur dans ce milieu plus chaud et saumâtre, de proliférer tout à leur aise. Des algues qui ne sont pas seulement une « salade » désagréable qu’on trouve sous ses pieds mais dégagent aussi des gaz toxiques qui ont provoqué, chez certains de ceux qui les ont inhalés d’un peu trop près, des malaises qui les ont conduits, parfois, jusqu’aux décès.

Alors Morgan dresse un état des lieux des effets de la pollution : la disparition des moules d’eau douce, l’une des plus vieilles espèces d’Europe de l’Ouest, la désertification du fond des mers et la disparition des oiseaux, créées par la prolifération de l’algue verte, ces mêmes algues qu’on ramasse subrepticement à l’été sur les plages avant que les touristes ne viennent y tremper leurs pieds.

Alors elle questionne l’agriculture et l’élevage productivistes, interroge sur ces morts suspectes que chacun feint de voir comme de simples accidents individuels, sans rapport avec la pollution, témoigne des difficultés que rencontrent les agriculteurs bio et devient vite persona non grata dans un certain milieu agricole, quand elle n’est pas en butte aux menaces ou n’a pas vent des pressions qui s’exercent pour faire supprimer la subvention qui lui permet d’exister. Mais la terre « ne peut pas se taire »…

Phot. © Thierry Laporte

Phot. © Thierry Laporte

Le salaire délétère des beaux vergers provençaux

C’est entre tisane au miel et au gingembre que commence l’autre partie de cette terre à creuser qui est la nôtre, dans une convivialité où l’on évoquera les cagettes de fruits et légumes qui inondent nos marchés à la belle saison : melons, courgettes, tomates, fraises de serre, pas tagada, dans un beau pays où les canons à grêle font exploser les nuages pour faire exploser les nuages et chasser les orages. Dans cette terre de Crau, nourrie au football de l’OM, où le commerce alimentaire génère quelque 95 milliards d’euros de chiffre d’affaires chaque année. Du gros bizeness, quoi !

Pour faire tourner la machine, il faut des travailleurs. Les moins payés possible, travaillant dans les conditions les plus difficiles, dans et parfois hors le cadre de la loi. Et, au milieu de tout cela, des syndicats et leur avocats qui témoignent. Des travailleurs qui vivent en baraquements, qu’on emmène en autobus, bétail obéissant, jusqu’aux lieux de travail, et qu’on déplace pour éviter qu’ils ne deviennent une source d’« ennuis » pour des employeurs qui prétendent œuvrer pour leur bien-être.

Hélène Servel cite des cas, évoque les rythmes de travail infernaux, cet homme mort de soif, laissé sans soin parce que la production n’attend pas, les arrangements « à l’amiable » en cas d’accident, l’omerta qu’on instaure en déplaçant ses camarades. La liste est longue et, pour ceux qui parlent, ce sont les menaces, l’intimidation façon gros bras, l’allusion à des problèmes potentiels qui pourraient toucher d’autres membres de la famille.

Phot. © Thierry Laporte

Phot. © Thierry Laporte

Faire cause commune

Lorsque les groupes se rejoignent pour une troisième partie dans ce lieu – le théâtre – qui « entend tout et permet de tout faire entendre », les deux espaces se rencontrent. Cigales et bruits de vagues nous raconteront une autre histoire, celle de ces journalistes qui ont « sorti leur griffes » et ont vu leur vie quotidienne bouleversée : potager saccagé, roue de voiture déboulonnée, chien empoisonné pour Morgan, peur pour elle-même et sa famille, burn-out et arrêt de travail de deux mois pour Hélène, en emploi précaire. C’est Scarface au pays des baguettes et du jambon beurre…

Leurs ressources pour rebondir, elles les ont trouvées dans les associations de journalistes, Reporters sans frontières et la Fédération des Journalistes européens, dans les manifestations locales de soutien, dans la mobilisation des habitants ou dans le projet de collectif de femmes journalistes actuellement en gestation.

Leurs expériences montrent que les journalistes qui cherchent la vérité ne vivent pas à l’écart du monde et ne sont pas de simples observatrices et observateurs des vicissitudes de la vie. Dans une version qui laisse moins de part à l'improvisation que dans d'autres performances des Grands ReporTERRE, la tribune qu'offre ici le théâtre fait apparaître toutes les failles. Quand on creuse, le théâtre qui montre la terre creusée parle aussi.

Phot. © Thierry Laporte

Phot. © Thierry Laporte

La terre parle quand on creuse
S Conception et mise en pièce de l’actualité Aurélie Van Den Daele S Journalistes Morgan Large, Hélène Servel S Interprètes Lauryne Lopes de Pina, Sidney Ali Mehelleb S Assistant à la mise en scène Marcel Farge S Recréation lumière et régie générale Jonathan Prigent S Création son Nicolas Lespagnol-Rizzi S Recréation son Romain Darracq S Assistance dramaturgique Charline Curtelin S Collaboration artistique Éric Massé S Collaboration technique Fabienne Gras, Thierry Pertière S Recréation costumes et décors Ateliers du Théâtre de l’Union, Claire Gaudriot S Photographies Thierry Laporte S Production Théâtre du Point du Jour, Lyon Théâtre de l’Union - Centre Dramatique National du Limousin S Création 23 février 2023 au Théâtre du Point du Jour, Lyon dans la série de Grand Reporterre 
S Durée 1h50 + bord plateau

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