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Arts-chipels.fr

Sur les rails. L’homme qui faisait voyager les images dans le cœur des passants.

Phot. © Clara Benoit-Jacoby

Phot. © Clara Benoit-Jacoby

Valérian Guillaume signe, avec la participation inspirée du comédien Simon Jacquard, le portrait émotionnant d’un homme de rien qui n’aimait bien que les trolleybus.

C’était au milieu du public, juste un espace réservé autour duquel des sièges de fortune avaient été installés pour environ 70 spectateurs. Un espace nu à y inscrire des rêves. Roulé, un tapis de sol comme on en voit dans les chambres d’enfants. Des routes, des carrefours, des maisons.

Il est comme tout un chacun ce petit homme doux, avec sa mèche de laine insolite restée accrochée à sa chevelure, comme s’il sortait de son lit. Lui, c’est Simon Jacquard, qui incarne Martin Richoz, ou plus exactement ce que Valérian Guillaume en a fait. Un homme qu’on surnommait l’Homme-Bus lorsqu’il errait sur les trottoirs de Lausanne, en suivant des réseaux ferroviaires imaginaires en poussant son chariot. Jusqu’à ce qu’en janvier 1986, sa déambulation erratique conduise à un internement forcé à l’hôpital de Cery sous prétexte de « maintenir l’ordre public ». Il y mourra près de quarante ans plus tard.

Valérian Guillaume le rencontre en 2022, deux ans avant son décès, avec l’intention d’écrire son histoire, qui rejoint la controverse déclenchée par son internement et une réflexion sur les pratiques psychiatriques face à des individus marginalisés. Sa mort transforme le projet en un monologue à la première personne qui plonge dans la vie intérieure du personnage.

Photo de répétition © Tuong Vi-Nguyen

Photo de répétition © Tuong Vi-Nguyen

Un monologue émouvant

C’est un être doux, innocent et fragile qui se présente sur scène. Un poète qui s’obstine à vouloir voir le monde non tel qu’il est mais tel qu’il le rêve. Et son rêve, ce sont ces entrecroisements de lignes, de rails, ces fils tendus au-dessus du vide qui filent vers un au-delà qui permet de se faire la malle, d’oublier le « vice » et la « malice » d’un monde où il ne sera jamais qu’un marginal, qu’un hors-circuit, incapable d’accepter des règles d’un jeu dont la pertinence lui échappe.

Alors il fuit, au long de ces rails, étranger à ce monde « comme une vieille tousseuse garée au beau milieu d’un parc de modèles hybrides et interconnectés. » Et dans le monde qu’il s’est construit, c’est lui « qui conduit ». « Jongleur d’aiguilles […] cabossé », il s’invente un réseau imaginaire où la science-fiction se mêle à la réalité.

Il n’a que vingt-deux ans – et il égrènera le temps qui passe en donnant chaque fois l’âge qu’il inscrit sur son journal – mais déjà une histoire qui se raconte et qui revient en boucle, celle d’un enfant élevé par sa « mamine », sa grand-mère, qui l’a récupéré quand ses parents ont commencé à lui « faire des histoires ». De ces histoires on ne saura pas si elles tiennent à son handicap ou à d’autres problèmes, plus graves. 

Mélange de délire et de clairvoyance face à une société inacceptable, il est l’inadapté chronique, le vagabond, qui n’a pu trouver d’échappatoire qu’en dehors du monde et de ses codes. Bouleversant, cet être perdu au milieu des autres charrie un imaginaire qui nous fait rester attentifs à son délire même, proposé comme un moyen de partager l’accès, à travers son moyen de transport, à ce qui le compose.

Un comédien habité

Simon Jacquard prête à ce naïf perdu dans un monde qui n’est pas fait pour lui sa personnalité de doux rêveur exilé qui jongle avec les silences. Chaque parole qu’il prononce semble venir de très loin,  des profondeurs d’un psychisme qui peine à venir au jour. Tout juste s’anime-t-il davantage lorsqu’il s’aventure sur le terrain de la passion du personnage, ces trolleys qui se répandent avec leur cargaison d’évasion.

Parfois, comme si les mots n’arrivaient pas ou qu’il voulait s’assurer de leur sens et de leur utilisation, il les détaille, syllabe après syllabe, et les répète pour s’assurer d’avoir bien dit. Dans ces hésitations, dans cette manière de poser le langage, s’écrit l’écart qui existe entre lui et les autres, ce qui fait de lui un inadapté, un marginal. Une étrangeté qui rend à la langue son caractère extra-ordinaire. Et chacun reste suspendu à cette parole qui dessine des guirlandes de mots comme de petites lampes clignotantes dont il faut saisir au passage la petite lueur avant qu’elle ne disparaisse.

Photo de répétition © Tuong Vi-Nguyen

Photo de répétition © Tuong Vi-Nguyen

Une forme mobile, pour des lieux non-théâtraux

Peu de moyens sont nécessaires pour tourner ce spectacle dans lequel la partition sonore, jouée en direct par Victor Pavel, qui en est aussi le compositeur, utilise les bruits du quotidien, et surtout le catalogue de bruits produits par les machines qui nous transportent. Cliquetis de rails et vacarme des échangeurs, bruits de rouages, sifflements de locomotives forment un corpus musical qui se transforme et devient plus onirique et abstrait à mesure qu’on pénètre dans l’histoire, comme pour souligner le décrochage dans l’immatériel et le fantasme du voyageur immobile.

Comme pour un vagabond promenant son ballot sur son dos, seuls quelques accessoires sont utiles au personnage et tiennent dans un grand sac. Prévu pour tourner en tous lieux – places publiques, cours d’immeubles, halls de gares, bibliothèques ou centres sociaux et culturels, établissements scolaires ou structures de soin – le spectacle nous invite à écouter cette parole autre que nous croisons parfois dans les rues sans vouloir l’entendre. Il nous fait aussi réfléchir à la frontière ténue qui sépare « normalité » et marge. Car le plus fou des deux n’est pas toujours celui qu’on pense…

Première étape d’un projet plus ample avec la création scénique de Qui c’est celui-là ? coproduite par le Théâtre national de Bretagne, partie d’une trilogie à venir, Sur les rails n’a pas l’allure d’une esquisse. Dans sa forme ramassée et hors norme, ce moyen métrage théâtral est déjà du métal précieux dont on forge les pièces d’exception.

Sur les rails
S Écriture et mise en scène Valérian Guillaume S Interprétation Simon Jacquard S Musique Victor Pavel S Scénographie James Brandily S Costumes Paloma Donnini S Production Développement, production et administration Bureau Retors particulier S Production déléguée Compagnie Désirades S Coproduction La Colline – théâtre national S Dans le cadre de la bourse de résidence d’artistes 2025 EXTRA-ORDINAIRE / Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national (Rennes) S Avec la complicité du Centre national pour la création adaptée et le soutien du Cercle culture d’Un Esprit de Famille (fonds Chœur à l’ouvrage, fonds Haplotès, fonds Milk For Good, fonds Guillaume et Charlotte Paoli, fonds Regnier pour la création, fonds Simones) S Création novembre 2025 S Durée 50 min S Dès 14 ans

Création itinérante vue à Paris en novembre 2025

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