Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Arts-chipels.fr

Marie cœur de truie. Ce porc qui est en elle...

Phot. © Anastasia Jolly

Phot. © Anastasia Jolly

Entre médecine-fiction et grossophobie, une fable dramatico-farcesque qui passe par le masque et le travail du clown sur notre manière de considérer notre humanité.

Deux espaces – et deux personnages – cohabitent sur le plateau. D’un côté, un bureau éclairé par une lampe d’architecte derrière lequel, nous tournant le dos, vapote un personnage. De l’autre, avachie dans un vieux fauteuil fatigué, son chien à ses pieds, une femme est assoupie devant son écran. Marie est son nom. Les pieds dans ses chaussons, elle apparaît ordinaire, un peu lourdaude, empruntée, enveloppée qu’elle est dans son embonpoint face à un ado avec lequel elle peine à communiquer. Une petit vie sans histoire qui va bientôt basculer. Parce que le personnage assis au bureau est chirurgien et que Marie deviendra sa cobaye.

Phot. © Eva de Jesus Flecho

Phot. © Eva de Jesus Flecho

Quand la déshumanisation médicale voisine avec le grotesque

Le ton est donné lorsque le personnage assis à son bureau se retourne pour faire face au public. C’est avec une arrogance non dénuée d’une certain plaisir sadique qu’il nous détaille le fonctionnement du corps et les différentes parties de l’organisme, s’extasiant sur la plasticité des tissus, les particularités de leurs consistances, les sensations que procure leur toucher, leurs manipulations, avant d’entrer dans ce qui fait mal et de se vautrer avec délectation dans les descriptions morbides, distillant l’inquiétude avec le même enthousiasme malsain.

La diction adoptée par la comédienne suit le chemin de cet humour grinçant. La voix se tord, grimpe dans les aigus avant de vibrer dramatiquement dans les graves. Elle joue du dérapage et de l’instabilité.

Elle sera, plus tard, épaulée par un chœur de membres du corps médical et de spécialistes tout aussi dérangés. Leur gestuelle mécaniste et robotisée s’intègrera dans un ballet cocasse qui révèle leur déconnection du réel en même temps que la déshumanisation attachée à leur fonction.

Phot. © Eva de Jesus Flecho

Phot. © Eva de Jesus Flecho

Une histoire de cœur

C’est au milieu de ce ballet que Marie va se trouver enserrée. Car le diagnostic est formel : elle souffre d’une hypertrophie du cœur dont on ne saura pas si elle est philosophique ou réelle – qui nécessite son remplacement en urgence. On l’assomme avec une terminologie absconse – cardiomyopathie hypertrophique, insuffisance de type systolique, greffon, xénogreffe, transplantation – avec le bagout et l'enthousiasme d’un représentant de commerce vantant ses savonnettes, sauf que là, c’est du cœur de Marie qu’on parle.

Et ce qu’on lui propose a de quoi défriser : on va lui remplacer son cœur par un cœur de truie. C’est nouveau, ça vient de sortir, c’est une première et elle a intérêt à trouver ça bien, Marie, et à surmonter son dégoût de devoir sa survie à un cochon. Ça bourdonne, ça papillonne autour d’elle, ça cite chiffres et études pour faire passer la pilule et, finalement, Marie la renfermée, la timide, qui n’a jamais fait de mal à personne, accepte. 

Le vivant et l’artificiel

La fable se construit sur le mode de la dérision et du grotesque. Les personnages, le visage à demi-masqué, à la manière de personnages de la commedia dell’arte qui seraient passés à la moulinette contemporaine, apparaissent comme des archétypes. Ils sont fonctions, rôles, et non personnages incarnés. C’est dans le même esprit que la « malade » est dotée d’un chien mécanique qui, bien que robotisé, semble doté d’une autonomie propre de déplacement qui contraste avec l’attitude stéréotypée de l'espèce humaine.

Quant à la truie, génétiquement modifiée pour se rapprocher de l’homme dont elle est déjà proche par ses organes et son intelligence, elle n’aura, malgré sa masse rosâtre imposante, pas vraiment de parenté avec un faciès de porc. On navigue dans une forêt – clairsemée – de signes.

Phot. © Eva de Jesus Flecho

Phot. © Eva de Jesus Flecho

Un propos éclaté

Réalisée avec beaucoup de soin et une attention particulière apportée au travail de l’acteur, masqué, la pièce offre une allure d’objet fini, cent fois remis sur le métier, sympathique. Elle donne cependant l’impression de courir plusieurs lièvres à la fois sans finalement aller au bout de chacun des thèmes qu’on peut dégager de cette dystopie farcesque : une médecine déshumanisée, notre relation à l’animalité humaine et à une certaine humanité de l’animal, le procès en « grossitude » fait aux personnes souffrant d’obésité.

Dans la pièce, ces trois niveaux se superposent sans que l’un d’entre eux au moins soit mené jusqu’au bout. La fiction de la transplantation d’un cœur de porc sur un humain n’est plus, depuis 2022, une fiction, même si, dit-on, l’opération fut un succès mais que le patient mourut quand même – merci Molière ! – deux mois plus tard, à la suite de « complications ». Mais le principe de la transplantation était-il réellement le sujet ? Le mécanisme de la manipulation qui pousse Marie dans les griffes du corps médical pourrait tenir si, latéralement, d’autres questionnements ne venaient parasiter le discours.

Le rapport qu’on entretient avec un corps étranger – aussi fondamental symboliquement qu’un cœur, qui n’est de fait qu’un muscle – avec un animal n’est qu’esquissé dans la pièce. Car s’agit-il d’évaluer notre humanité face à celle de l’animal ? d’approcher les modifications possibles du psychisme qu’entraîne cette double nature ? Là encore le sujet n’est qu’effleuré.

Enfin le thème de la « grossitude » tient du filigrane. La pièce qui fait de Marie un personnage en surpoids, maladroit avec son corps comme dans son expression, aborde un sujet souvent évoqué par les médecins aujourd’hui, mais qui vient ajouter une couche à un contenu dont on perçoit mal où il veut aller. Le fait de voir Marie « libérée » à la fin, se vivant en star en robe de lumière et lancée dans une gesticulation dansée, laisse, là aussi planer le doute quant à l’interprétation à en faire.

Elle rejoint d’ailleurs des discussions entre spectateurs intervenues à la fin du spectacle dont les interprétations divergent sur le sens de la fin. Nouvelle vie ? mort traitée sur le plan onirique comme une libération ? ou coma qui fait flotter le personnage entre deux eaux, deux niveaux de conscience ? Chacun repartira avec son interprétation…

Prenons Marie cœur de truie pour ce qu’il est : un premier spectacle. On y reconnaît du travail, du soin et de l’ambition. Mais le mûrissement est indispensable. Il passe par une mise à plat qui dépasse l’exercice de style pour se poser cette question : à quoi sert le théâtre ?

Phot. © Eva de Jesus Flecho

Phot. © Eva de Jesus Flecho

Marie cœur de truie
S Un spectacle musical et masqué par la compagnie Pire encore S Texte et mise en scène Mathilde Courcol-Rozès S Assistanat mise en scène Victoire Vidil S Jeu Victoire Vidil, Siloë Saint-Pierre, Lili Thomas, Louise Héritier, Rémi Fransot S Dramaturgie, collaboration scénographique Lucie Mazières et Mathilde Courcol-Rozès S Masques Laïs Argis et Mathilde Courcol Rozès S Marionnette Laïs Argis et Ydris Steinmetz S Accessoires Pascal Fritsch S Création musicale Tom Meyronnin S Regard chorégraphique Kayssa Khelifi S Costumes Thelma Di Marco Bourgeon S Lumières Charlotte Moussié S Production Louise Deloly S Durée 1h30

> du 5 au 15 novembre 2025 Nouveau Théâtre de l’Atalante, Paris.
> Premier semestre 2026 6 dates à déterminer au Théâtre du Troisième Type, Saint-Denis.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article