4 Septembre 2025
Vittorio Forte propose, avec son nouveau CD, Volver, et une série de concerts, une plongée insolite et pleine de sensibilité dans la musique latino-américaine du siècle dernier, de l’Argentine au Brésil et de Colombie ou du Chili au Mexique ou à Cuba.
Il n’est pas si fréquent qu’un interprète occidental de musique « classique » s’aventure sur le continent musical latino-américain au point d’y consacrer un album entier.
Vittorio Forte nous avait habitués à une démarche hors des sentiers battus, explorant Carl Philipp Emanuel Bach, partiellement relégué par l’histoire de la musique à l’ombre de son glorieux père, rassemblant dans un même parcours Couperin et Chopin ou s’intéressant au pianiste et compositeur américain Earl Wild, interprète virtuose et transcripteur impénitent aussi bien de Haendel, de Rachmaninov et de Tchaïkovski que d’Alessandro Marcello, musicien, philosophe et mathématicien du XVIIIe siècle, et de George Gershwin. Il explore avec cet album l’alchimie subtile qui lie les compositeurs latino-américains et la musique européenne.
Volver, des attendus et des surprises au détour du chemin
De Carlos Gardel et Carlos Guastavino à Astor Piazzolla en passant par Heitor Villa-Lobos et Alberto Nepomuceno, l’Argentine et le Brésil occupent, bien sûr, une place de choix, mais on trouve aussi le Mexique avec Manuel Ponce, le Chili avec Alfonso Leng, la Colombie avec Luis Antonio Calvo et Cuba avec Ernesto Lecuona. L’occasion de partir à la découverte de terres pour certaines peu explorées, ou oubliées, avec un album au titre évocateur : Volver, qui fait remonter à la mémoire ce tango emblématique de Carlos Gardel. Cette œuvre posthume, composée par le musicien avec le poète Alfredo Le Pera en 1934 – les deux hommes décèderont l’année suivante dans un accident d’avion – pour le film de John Reinhardt, El día que me quieras, est depuis devenue un standard du tango, repris par de nombreux interprètes.
Parmi ces compositeurs, certains, moins célèbres que Carlos Gardel, Heitor Villa-Lobos ou Astor Piazzolla, sont ou ont été connus en Europe et dans le monde occidental. Le Cubain Ernesto Lecuona y Casado, compositeur et pianiste prolifique, fit l’admiration de musiciens aussi importants que Gershwin et Ravel. Le Mexicain Manuel Maria Ponce, véritable phénomène de la musique dès son plus jeune âge, que ses études supérieures de musique emmenèrent à Bologne et en Allemagne, donna en France un concert mémorable de musique populaire mexicaine qui scandalisa les partisans de la musique classique européenne et a laissé un répertoire pour la guitare qui fait autorité, dont le Concierto del Sur, dédié à Andrès Segovia.
D’autres sont plus inattendus. Ainsi le Colombien Luis Antonio Calvo, célébrité dans son pays, dont les œuvres pour piano, une musique légère, de salon, d’inspiration romantique, furent écrites, pour la plupart, dans la léproserie où il a passé l’essentiel de sa vie sans qu’on soit certain qu’il fût lépreux. On peut aussi citer le Chilien Alfonso Leng Haygus, dentiste de son état, un compositeur post-romantique de musique classique dont les Cinco doloras, extrêmement mélancoliques, cachent une grande complexité musicale sous une apparente simplicité.
L’album fait aussi place à l’Argentin Carlos Guastavino, qui a énormément composé pour la voix humaine et inspiré de nombreux interprètes comme Teresa Berganza, José Carreras, Kiri Te Kanawa, etc. Fermement ancré dans la tradition romantique argentine de la fin du XIXe siècle, il passe au large des avant-gardes de son pays et explore la virtuosité pianistique en même temps que les capacités intimistes et poétiques de l’instrument.
Enfin, le Brésilien Alberto Nepomuceno, considéré comme le père du nationalisme dans la musique classique brésilienne – il composa aussi des œuvres modernistes allant jusqu'à des essais de polytonalité comme dans les Variations pour piano opus 29 –, offre une synthèse singulière entre les musiques occidentale et brésilienne, où se mêlent des réminiscences de Grieg – son épouse, norvégienne, avait été l’élève du compositeur –, des accents de Schumann et Chopin et la musique folklorique brésilienne. Ce défenseur actif des causes républicaines et de l’abolition de l’esclavage dans le Nordeste – Dança de Negros (1887) est l’une des premières œuvres brésiliennes à utiliser un thème ethnique – prône aussi la mise en valeur de la langue portugaise. Il affirmera qu’un peuple qui ne parle pas dans sa langue est un peuple sans patrie. Une formule qui s'applique aussi à sa musique.
Un éclectisme mémoriel
Ce choix revêt, pour Vittorio Forte, une importance particulière. Parce que ses premiers maîtres de musique, en Calabre, José Lepore et Edith Murano, tous deux d’origine argentine, lui ont transmis, avec la musique classique européenne, une nostalgie et une mélancolie ancrées dans l’exil et le lien qu’ils ont conservé, par-delà les mers, avec les racines populaires de la musique de leur pays d’origine et de cœur. Une sensibilité qui leur faisait monter les larmes aux yeux et qui fait partie intégrante de l’apprentissage de vie de Vittorio Forte.
Une manière aussi de se retourner sur son passé, sur ce qui l’a formé, et d’interroger, peut-être, cette mixité singulière qui est au cœur de sa démarche et lui fait choisir les chemins buissonniers où l’appel de l’ailleurs, le mélange, la recherche et l’exploration priment. Une appétence à s’aventurer en terres inconnues et peu défrichées, à faire entendre de nouveaux sons, à faire découvrir des routes mélodiques qui portent en elles ce souvenir de l’entre-deux mondes qui est, d’une certaine manière, la marque d’un exil intérieur. Un souci, aussi, de marcher « à côté » en cherchant au-delà de l’évidence.
Des musiques en miroir
Ce qui frappe dans le choix proposé, c’est la proximité des morceaux choisis avec la musique européenne. On sent en effet l’impact de la « grande » musique, classique, européenne, sur ces pièces, avec ce quelque chose de plus et de différent qui fait dresser l’oreille et l’oriente vers des sonorités insolites. Comme un infléchissement subtil vers d’autres ailleurs où se mêlent et se synthétisent des cultures. On navigue entre deux eaux, déroutantes car elles ne correspondent pas aux poncifs qu’on a coutume d’appliquer aux musiques venues du continent sud-américain. Elles viennent nous parler d’une histoire où l’hybridation culturelle et artistique forge une identité, où la formation à la culture des colonisateurs, complètement intégrée comme une deuxième peau, mâtine la revendication d’une individualité propre.
Un parcours romantique et sensible
Nostalgie, mélancolie, saudade, revendication nationaliste et ancrage populaire empruntent parfois, comme chez Manuel Ponce, les voies de la rhapsodie et évoquent Liszt, mais rappellent aussi toutes les valeurs héritées du romantisme, tant dans les formes musicales que dans les styles qu’elles utilisent. Le choix d’œuvres de Vittorio Forte les met en avant. Son interprétation les pousse un peu plus encore dans cette direction et ce n’est pas un hasard si la pièce qu’il choisit pour Astor Piazzolla est celle que le musicien compose immédiatement après avoir appris la mort de son père…
Comme à l’accoutumée chez le pianiste, l’ampleur et la finesse du jeu charrient un immense fleuve d’émotion et de sensibilité où la demi-teinte le dispute à la véhémence dans une ornementation ciselée et toute en nuances. Le développement infiniment mélodique des motifs s’engage sur des voies qui démarquent la musique du monde réel et la poussent vers une rêverie au long cours qui se mêle, sans crier gare et au détour d’une phrase musicale, aux rythmes plus syncopés du tango, au jarabé tapatío ou à la galhofeira, comme pour assumer l’hybridation.
L’insistante impression d’étrangeté qu’on ressent à l’écoute tient aussi aux transcriptions de Carlos Gardel que propose Vittorio Forte. Dans ces interprétations très personnelles qui reflètent ce qu’elles inspirent au transcripteur autant que la partition d’origine, on retrouve cette persistance de l’héritage classique qui traverse l’album tout entier. Objet singulier, original, Volver s’inscrit en marge des classifications. Il se rend là où la musique vibre et palpite.
Vittorio Forte en concert
19 septembre 2025, 19h30, GENEVE (Suisse) – VICTORIA HALL
28 septembre 2025, 17h, CHARTRES (France) – Conservatoire, Samedis musicaux de Chartres
10 octobre 2025, 20h, ANVERS (Belgique), Concert privé
12 octobre 2025, 11h30, MAASTRICHT (Pays-bas) – Theater aan het Vrijthof Bovenzaal
17 octobre 2025, 16h, CHATEAUROUX (France) – Auditorium F. LISZT, Festival Lisztomanias
09 novembre 2025, 17h, MONTPELLIER (France) – Gazette Café, Saison Piano Intime
17 novembre 2025, 20h, PARIS (France) – Lavoir Moderne Parisien. Concert de lancement du disque VOLVER – Mirare
07 décembre 2025, 11h, PARIS (France) – Théâtre de Passy, Festival « Paris 1900 ». Villa-Lobos, Lecuona, Ponce, Albeniz, Granados, Gerschwin/Wild, Carlos Gardel
Volver (CD Mirare, 81’)
Carlos Gardel (1890-1935) Argentine, Por una cabeza, pour piano (transcription Vittorio Forte)
Carlos Guastavino (1912-2000) Argentine, Las Niñas ; Bailecito
Manuel Ponce (1882-1948) Mexique, Rapsodia mexicana n° 1
Alfonso Leng (1884-1974), Chili, Doloras, poemas para piano
Heitor Villa-Lobos (1887-1959) Brésil, Ciclo brasileiro W374 – II Impressões seresteiras ; Valsa da dor W316
Ernesto Lecuona (1896-1963), Cuba, Danzas afro-cubanas : I La conga de media noche & VI La comparsa
Alberto Nepomuceno (1864-1920), Brésil, Quatro peças lyricas op. 13 14 : I Anhelo 15 ; II Valsa ; III Dialogo ; IV Galhofeira
Astor Piazzolla (1921-1992), Argentine, Adiós noniño. Tango-rapsodia
Luis A. Calvo (1882-1945), Colombie, Lejano Azul, intermezzo ; Malvaloca, dance
Carlos Gardel, Argentine, Volver, pour piano (transcription Vittorio Forte)