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Arts-chipels.fr

Petites misères de la vie conjugale. Une «physiologie» du mariage bourgeois drolatique et pleine de saveur.

Petites misères de la vie conjugale. Une «physiologie» du mariage bourgeois drolatique et pleine de saveur.

Pierre-Olivier Mornas livre de cet assemblage de textes de Balzac publiés entre 1839 et 1846 une réjouissante version où éclate l’humour non dénué d’acidité et d’ironie de l’auteur de la Comédie humaine.

Un homme et une femme – appelons-les Adolphe et Caroline pour plus de commodité, mais ils pourraient porter n’importe quel autre prénom pourvu que l’un soit féminin et l’autre masculin, dit le Narrateur qui est à la fois juge et parti puisque dans cet effeuillage de l’histoire d’un couple, il jouera le Mari. Dans leur décor de bourgeois aisés, ils vont dérouler l’histoire de la vie d’un couple, le leur, qui est celui de tant d’autres aussi, en allant du projet de mariage – où la question de l’amour est, comme de bien entendu, franchement mineure par rapport aux intérêts en jeu – jusqu’au moment où à l’habitude d’une vie sans accroc succède l’ennui et où il va falloir trouver quelque chose pour que le couple retrouve une certaine cohésion et un bonheur de vivre.

Phot. © Sébastien Toubon

Phot. © Sébastien Toubon

Une œuvre « mineure » de la Comédie humaine ?

Œuvre d’une « désolante facilité » pour certains balzaciens comme Pierre Citron, qui la considèrent avec dédain, elle n’en fait pas moins suite à la Physiologie du mariage, seizième et dernier volume de la Comédie humaine, dont l’édition posthume, en 1855, intègre en codicille les Petites misères, déjà présentes à la suite de Physiologie du mariage dans l’édition de 1846. Le prospectus lançant la souscription de cette édition affichait pour argumentaire un commentaire éclairant : « après l’histoire du supplice, il fallait l’histoire du martyre ; M. de Balzac avait écrit la Physiologie du Mariage, il vient d’écrire les Petites Misères de la Vie conjugale. Le cercle infernal est maintenant complet ; c’est l’alpha et l’oméga de l’hymen. » Les deux œuvres apparaissent ainsi comme le pendant l’une de l’autre, les deux faces d’une même médaille de ces « Études analytiques » de la Comédie humaine.

Quoiqu’elles relèvent davantage de la pochade humoristique que la méditation sur la société que propose le titanesque travail entrepris par l’auteur pour portraiturer son temps, les Petites misères n’en apportent pas moins cette description au scalpel à laquelle nous a habitués Balzac. Parues en micro unités narratives de quelques pages, elles sont probablement rédigées comme des récréations ou les essais, en partie improvisés, d’un écrivain sans cesse happé par les voyages, les tracas et les harcèlements de toute sorte, financiers entre autres, qui utilise quelques moments disponibles pour rédiger ces textes.

Balzac n’en poursuit cependant pas moins avec une belle constance leur rédaction puisqu’elle s’étale durant sept années et se répartit entre diverses publications : 11 articles en 1839-1840 dans la Caricature, 9 nouveaux articles en pourparlers avec Hetzel pour le Diable à Paris en 1843 qui deviendront 10, parus en 1844 sous le titre de Philosophie conjugale – Chaussée d’Antin en une double forme – par livraisons et en volumes – enrichis tout au long de l’année 1845 avec, en particulier 15 nouvelles Petites misères publiées dans la Presse, avant l’édition, en 1846, de Physiologie du mariage, Petites misères de la vie conjugale, agrégeant l’essai analytique et la forme satirique comme des complémentaires.

Phot. © Sébastien Toubon

Phot. © Sébastien Toubon

Un contexte favorable à l’éclosion des saynètes et petites formes

Les Petites misères de la vie conjugale ne dénotent pas dans le paysage de leur époque. Dans un environnement technologique qui voit l’explosion de la chose imprimée grâce au développement de la rotative, le XIXe siècle se passionne pour les portraits sociaux. Ils s’inscrivent dans le droit fil des Tableaux de Paris de Louis-Sébastien Mercier, parus entre 1781 et 1788, qui dessinent une physionomie physique et morale de la capitale.

Paris ou le Livre des cent-et-un, recueil de textes sur Paris offerts par les auteurs du temps, Hugo, Châteaubriand ou Lamartine, entre autres, pour soutenir le libraire Ladvocat au bord de la faillite, ouvre la voie. Ces petits textes courts croquent, de 1831 à 1834, journalistes, grisettes et flâneurs qui hantent le Palais-Royal, les cabinets de lecture ou les passages parisiens et dessinent les contours d’un Paris tourmenté. Leur fait écho la série les Français peints par eux-mêmes (1840-1842) – sous-titrée Encyclopédie morale du XIXe siècle – à laquelle collaborent de nombreux auteurs, dont Balzac, Musset, George Sand, Jules Janin, entre autres, et les illustrateurs de l’époque, tels Grandville, Gavarni, Bertall, Johannot, contemporaine des Petites misères. Suivront les Mystères de Paris (1842-1843) d’Eugène Sue, qui, introduisant le lecteur dans les bas-fonds parisiens, provoquent un engouement du public sans précédent.

Balzac, qui cherche opiniâtrement à vivre de sa plume, s’inscrit, à travers les Petites misères de la vie conjugale, d’une certaine manière en résonance avec la mode son époque. Il y ajoute, avec la finesse de l’observation et du trait qui le caractérisent, un humour caustique qui donne du portraitiste impitoyable de la société de son temps un éclairage inusité.

Phot. © Sébastien Toubon

Phot. © Sébastien Toubon

Les Petites misères, vision critique d’une société patriarcale et masculiniste

Porté par le Narrateur, interrompu ou commenté par les remarques aussi pertinentes qu’impertinentes quand ce ne sont pas les mimiques critiques de sa Femme, épouse sans choix de l’être qui vient démentir son propos, le texte pourrait avoir toutes les allures de l’autosatisfecit d’un bourgeois à l'aise dans la misogynie ambiante, pour qui la femme est quantité négligeable et se doit de se cantonner au service de son mari, pendant que celui-ci bade et s’évade en toute liberté hors du foyer familial. Tous les poncifs y sont. Les notations du peu d’esprit des femmes ne manquent pas en effet, pas plus que les interminables attentes du mari devant les hésitations de toilette de sa femme avant de sortir dans le monde, la guerre des apparences que se livre la gent féminine ou les contraintes que l’époux se donne pour tenter de maintenir la façade du couple.

Mais la grande force du texte est de présenter son pendant du côté de l’épouse, même si c’est d’une moindre manière. Plaçant la Femme dos à dos avec son Mari, il lui fait exercer le même regard critique. La perspicacité de Caroline dément à chaque instant le portrait peu flatteur de potiche qu’on fait d’elle. Si elle joue consciemment le jeu de l’amour et de la fidélité, sans illusion toutefois, et tente de se conformer au portrait que la société patriarcale et masculine lui a dressé, elle n’en est pas moins l’observatrice affûtée du jeu social et du délitement des rapports conjugaux qui se révèlent dans tous les petits riens du quotidien. « Où va monsieur ? Que fait monsieur ? Pourquoi me quitte-t-il ? Pourquoi ne m’emmène-t-il pas ? Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques », écrit Balzac.

L’auteur, avec une habileté malicieuse, use à loisir des doubles sens que suscite les interprétations d’un même événement par l’époux et l’épouse. Les mariés, tantôt personnages saisis dans leur intimité, tantôt narrateurs, tantôt commentateurs de leur propre histoire, donnent de cette « comédie des comédies » qu’est le mariage une vision aussi drôle que touchante et juste.

D’étape en étape, dans la décomposition progressive du couple où l’on trouve de quoi rire et pleurer, Balzac, avec une lucidité remarquable, s’attaque, au-delà de la dénonciation des mœurs de la société, à l’institution des épousailles qu’elle a mise en place : « Le mariage est certes une institution nécessaire au maintien des sociétés, mais contraire aux lois de la nature, écrit-il. Comment unir pour toute la vie deux êtres qui ne se connaissent pas ? » Résonne à cet endroit une idée que le romantisme de l’époque met, lui aussi, en avant : celui du libre choix des deux sexes, indépendamment des questions d’intérêt et des arrangements familiaux. Mais Balzac reste dans l’univers des conventions bien qu’il le fustige au travers de la comédie. La solution qu’il proposera et qui vient clore la pièce offre, en fin de compte, en même temps qu’un dénouement insolite et quelque peu provocateur, une analyse qui conduit à une proposition cocasse autant que novatrice, rapportée à l'esprit de son temps…

Phot. © Sébastien Toubon

Phot. © Sébastien Toubon

Un duo épatant

Alice d’Arceaux et Pierre-Olivier Mornas offrent un portrait plein d’humour et tout en décalages de leurs personnages, forçant souvent le trait pour en montrer le ridicule, jouant de la mimique qui contredit le texte ou plaçant le personnage à distance en le commentant, non sans distiller quelques accents touchants de vérité pour témoigner de la désorientation des personnages face aux diktats qui leur sont imposés.

On rit beaucoup des mésaventures de ce couple dont les attentes, dans le fond, ne sont pas si éloignées de celles des couples d’aujourd’hui. Les thèmes que Balzac développe – la nécessité d’un accord sexuel, le poids du milieu, l’usure du couple dans le quotidien, la recherche de renouvellement des sensations –, même si le contexte du choix de l’union a changé, sont encore d’actualité. Caroline et Adolphe pourraient aujourd'hui être transposés en chacun de nous et les rires qu’on entend dans le public ne tiennent pas seulement au strict contexte de la pièce. Dans ce miroir d’une acuité redoutable, nous ne faisons pas que nous gausser des personnages, nous rions aussi de nous, emportés par les mésaventures aussi facétieuses que spirituelles que nous propose ce couple à la franchise rafraîchissante et humoristiquement communicative.

Phot. © Sébastien Toubon

Phot. © Sébastien Toubon

Petites misères de la vie conjugale d’Honoré de Balzac
S Adaptation et mise en scène Pierre-Olivier Mornas S Avec Alice d’Arceaux et Pierre-Olivier Mornas S Assistante mise en scène Émilie Chevrillon S Lumières Alireza Kishipour S Production Théâtre de Poche-Montparnasse

À partir du 28 août 2025, du mardi au samedi à 19h / le dimanche à 15h
Théâtre de Poche-Montparnasse – 75, bd du Montparnasse, 75006 Paris
Rés. 01 45 44 50 21 Site
www.theatredepoche-montparnasse.com

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