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Arts-chipels.fr

Rapsodia & Psicofonía. L’Espagne franquiste, de l’occultation de la mémoire à la réactivation de la transmission.

Photos © Eric Picardie & Christophe Raynaud de LagePhotos © Eric Picardie & Christophe Raynaud de Lage

Photos © Eric Picardie & Christophe Raynaud de Lage

Deux spectacles font renaître, au même moment à Paris, un sujet longtemps poussé sous le manteau : les exactions du franquisme et le traumatisme qu’elles ont laissé. Tous deux convoquent, chacun à sa manière, le son et le théâtre pour faire réémerger une mémoire enfouie.

Pendant très longtemps, en Espagne, le souvenir de la guerre qui opposa les républicains aux phalanges du général Franco et des quarante années de dictature qui ont suivi est resté enterré au plus profond des mémoires. Dans le pays, c’est parfois au sein de chaque famille que la blessure inexprimée est restée ouverte, faisant de cet épisode de l’histoire espagnole un sujet tabou, occulté. Du côté des immigrés qui ont, par milliers, franchi la frontière en 1936, et après, le souvenir de la sauvagerie de la répression et des horreurs commises s’est imprimé dans les mémoires, avec le souci, pour ceux qui sont partis, de ne pas transmettre aux générations suivantes le traumatisme que la guerre et la dictature franquiste avaient laissé.

En 1977, deux ans après la mort de Francisco Franco, pour tenter de colmater les brèches dans une Espagne profondément clivée, une loi d’amnistie a été adoptée par le Parlement espagnol. Elle a libéré les prisonniers politiques mais a également garanti l’impunité à tous ceux qui avaient participé aux crimes pendant la guerre civile et durant le régime franquiste. Considérée comme un « pacte de l’oubli » qui a eu pour effet de ne pas enquêter ni poursuivre les franquistes pour violations des droits humains, assimilant « victimes et agresseurs », elle prenait en compte le délai de prescription des crimes. À l’inverse, les Nations-Unies ont fait valoir l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité et demandé l’abrogation de cette loi.

Après l’exhumation, dans les années 2000, de fosses communes des victimes du franquisme, la loi de 2007, non abrogée, a été révisée en 2022 pour réhabiliter les victimes de guerre, permettre aux exilés et à leurs descendants jusqu’à la deuxième génération d’obtenir la nationalité espagnole à condition d’en faire la demande avant le 21 octobre 2024, une date ensuite prorogée d’un an. Elle proclame le régime franquiste illégal et reconnaît le statut de victimes aux bébés volés – dont on estime le nombre à plus de 30 000 –, retirés à leur mère pour des raisons idéologiques durant les années Franco. Quant à l’État espagnol, il prend en charge la recherche et de l’identification des disparus.

C’est l’arrière-plan que Claire Lloret Parra et Faustine Noguès, toutes deux descendantes de républicains émigrés, se sont approprié, chacune à sa manière, pour partir à la reconquête de leurs origines.

Phot. © Eric Picardie

Phot. © Eric Picardie

Rapsodia. Le chant d’un pays oublié.

C’est à partir de sa formation qui passe par le théâtre et le mouvement, à Barcelone comme à Paris à l’École internationale de théâtre Jacques Lecoq et au Laboratoire d’études du mouvement, que Claire Lloret-Parra, qui étudie aussi le chant et les percussions orientales à Gennevilliers, aborde la question du « silence » de ses proches à propos de la guerre d’Espagne.

En créant Rapsodia, issu d’enquêtes, d’entretiens, de témoignages oraux et écrits, elle explore les thèmes de la répression, de l’exil et de la transmission, avec le désir de combler le vide laissé par l’occultation de la mémoire et la volonté de rendre hommage, par le corps et la voix, à ces femmes traversées par la violence dont elle a recueilli les témoignages.

C’est par le biais du rituel qu’elle convoque ces fantômes du passé dans une gestuelle dansée ample, toute en circonvolutions et en spirales. Fleurs et bougies célèbrent ces figures qui reposent dans les fosses communes, qu’elle salue par la danse, le chant et la musique avec le concours de Raphaël Dubert, guitariste spécialisé en jazz et en composition électroacoustique, multi-instrumentiste, improvisateur et passionné de musique grecque.

Phot. © Marina de Remedios

Phot. © Marina de Remedios

Une approche musicale et sonore

Ce cheminement convie passé et présent à la même table dans un parcours essentiellement musical et chanté. L’association entre musique électroacoustique, guitare, tambour et lavta – un instrument de la famille du luth dont plusieurs variantes existent en Crète, en Grèce et dans l’ancien empire ottoman – compose un mélange entre tradition et modernité. Il fait résonner la musique d’un passé composite formé de rythmes et mélodies arabo-andalouses, de folklore ibérique comme le fandango, d’origine andalouse, ou la jota, un genre spécifique de la Navarre, et de chansons populaires.

À la qualité de la musique répond un intéressant travail sur la voix. Parlée, murmurée, scandée, rappée ou chantée, elle raconte l’amalgame fait par le franquisme entre anarchistes, communistes, « pédés » et partisans de l’amour libre tandis que résonne la voix du Caudillo Franco, et rappelle le maintien des femmes dans la sujétion, et avec lui l’interdiction d’étudier qui leur était faite et les rêves ensevelis.

Clara Lloret-Parra chante, en castillan et en catalan, des airs populaires sur la guerre d’Espagne et le franquisme, dont on découvre le contenu en surtitrage. Ils parlent de violences faites aux femmes, de filles arrachées à leurs familles par les phalangistes, que leurs mères n’ont jamais revues, de jeunes filles éprises de liberté « rééduquées » par les franquistes, de parents qui cherchent leurs enfants disparus ; des histoires qui passent parfois par la métaphore tel ce combat de deux coqs, un noir et un rouge, dont le noir, le fasciste, est un traître et dont le rouge ne se rend qu’une fois mort.

La comédienne-chanteuse-autrice évoque des souvenirs familiaux de sœurs placées devant le dilemme de se résigner ou de choisir la lutte, dont les trajectoires seront divergentes. Elle se remémore ceux qui, bravant l’interdit, leur ont fourni un refuge et de quoi manger, mais aussi les femmes rasées, les dénonciations du voisinage, la délation généralisée, la peur au ventre permanente qui enseigne à se taire et dont on ne se défait pas, d’autant que les lois de « concorde » refusent qu’on se penche sur ce passé.

Ambiances sonores, documents d’archives et témoignages apportent leur pierre à l’édifice de cette reconstruction de la mémoire.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Psicofonía. Écouter le silence et son message

Plus théâtrale et ludique dans son apparente absence de théâtralité est la proposition de Psicofonía. C’est sur un plateau vide, où trône une pierre montée sur une colonne d’exposition noire, que nous accueille la comédienne-autrice-metteuse en scène Faustine Noguès. La pierre, elle, est un symbole. Elle vient d’une ville morte : Belchite. Bombardée par les franquistes, elle n’est plus aujourd’hui que ruines. Un espace mémoriel dans lequel Faustine Noguès a enregistré le silence. Ce silence qu’elle veut nous faire écouter au casque, et dans lequel s’agitent des souffles indistincts qui, on le comprendra, sont ceux de la mémoire qu’elle recherche.

C’est à travers cette écoute au casque qui concerne environ les trois quarts du spectacle, que vont surgir une série d’atmosphères qui évoquent cette époque du franquisme, modelées par la voix de la comédienne qui nous escorte au pays des morts.

Y apparaîtront des musiques emblématiques. On reconnaît Manuel de Falla. Les cordes du violoncelle frottent, grattent et raclent comme si leur vie en dépendait. La guitare, flamenca ou pas, forme, avec les percussions des palmas, ces claquements de mains du folklore andalou, ou les zapateados, marqués par le frappement à rythme soutenu des pieds des danseurs sur le sol, la référence à une identité vécue au plus profond.

À travers eux surgit le duende, cette émotion intraduisible chère à Federico Garcia Lorca qu’on peut rapprocher du blues ou de la saudade brésilienne. « Une simple leçon sur l’esprit caché de la douloureuse Espagne », écrit Lorca dans Jeu et théorie du duende, alors que se développe la haine qui finira par l’emporter, lui aussi.

Les enregistrements sonores, issus d’entretiens que mène l’autrice au cours de son enquête, prendront leur part de cette évocation-invocation qui aborde aussi bien la mise à mort, durant cette période, de l’intelligence que le laboratoire des armes de guerre de la Wehrmacht que constitue l'Espagne en 1936.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Un questionnement autobiographique mais aussi collectif

Pour tenter de saisir ce bruissement du chaos des années 1930, Faustine Noguès part de l’histoire de sa propre famille : des républicains espagnols réfugiés en France, où ils reconstruiront leur vie. Des grands-parents chez qui elle passe des vacances, en Corrèze, dans un village où s’est reconstituée une communauté de bûcherons espagnols fuyant la dictature. Là est son Espagne, jusqu’à ce qu’elle découvre leur origine, la région de Cáceres, et leur histoire de famille d’ouvriers agricoles qui ont subi la faim et la répression et dont certains membres ont été torturés, emprisonnés, assassinés.

Lorsqu’elle décide d’écrire sur le sujet, elle se heurte à une fin de non-recevoir de ses grands-parents, à la volonté de jeter un voile sur le passé pour que rien ne transpire, une manière d’effacer le passé comme le fascisme l’avait fait en réécrivant l’histoire. De peur que ne renaissent la guerre et les meurtres qui l’ont accompagnée.

Et puis il y a cette loi de 1977 où l’amnistie jette une amnésie complète sur les événements, avant que l’on ne découvre, dans les années 2000, les immenses charniers des fosses communes. Des crimes franquistes enfin mis au jour, qui libèrent la mémoire.

C’est de cette démarche que procédera le spectacle. De cette plongée dans l’intérieur pour faire sentir ce qui résulte du silence. Un brouillard, en même temps que le sentiment diffus que quelque chose ne va pas, qu’il y a dans l’héritage qu’on vous a transmis un non-dit qui continue à peser, quelque chose qui se serait fixé sur le patrimoine génétique et influencerait le comportement sans qu’on sache d’où viennent ces inquiétudes inexpliquées. Ce qui se rattache à ce que l’on nomme aujourd’hui l’épigénétique.

On pourrait imaginer que cette comédienne qui déambule sur la scène en s’adressant au public dans le creux de l’oreille dans une semi-pénombre à la lumière changeante engendrerait l’ennui. Ce n’est pas le cas. L’originalité du propos et de la manière de le mener, même si la « psicofonía » fait sourire, sont menés avec brio dans un crescendo qui relie entre elles les différentes pièces d’un puzzle à la fois personnel, historique et créatif. Même si l’on n’est pas complètement partie prenante, on se laisse attraper par le bout de la sympathie, qui est un souffrir ensemble…

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Rapsodia
S Mise en scène et écriture Clara Lloret Parra S Avec Raphaël Dubert (jeu, guitare électrique, lavta et percussions) et Clara Lloret Parra (jeu, chant et percussions) S Regard extérieur Agnès Potié et Olmo Hidalgo S Création lumières Johannes Johnström et Louise Brinon S Surtitrages espagnol / français Gaëlle Coëffeur S Technicien son Pierre Fau S Production Cie Arsenika S Soutiens CDN La Commune - Aubervilliers / Les Tréteaux de France- CDN Aubervilliers / Théâtre Victor Hugo Bagneux / Conservatoire musique et danse Edgar Varese Gennevilliers / Mairie d'Aubervilliers -DAC / Mémorial du Camp de Rivesaltes / Château du Plessis- La Riche S Durée 55 min
Du 6 au 28 avril 2026, les lundis et mardis 19h
Théâtre Le Chariot - 77 rue de Montreuil 75011 Paris 
www.theatreduchariot.fr

Psicofonía - Silences d’Espagne (texte publié aux Éd. L’Œil du Prince)
S Texte, mise en scène et jeu Faustine Noguès S Création sonore, composition Colombine Jacquemont S Dramaturgie / collaboration artistique Joséphine Supe S Création lumière Willy Cessa S Musique et voix enregistrées Renaud Déjardin (violoncelle), François Aria (guitare), Nati James (danse flamenco), Olmo Hidalgo (voix) S Direction de production Marie Leroy S Administratrice de production Lila Boudiaf S Production Compagnie Madie Bergson S Coproduction Théâtre de la Cité Internationale, Espace Marcel Carné - Saint-Michel sur Orge, l’Archipel à Fouesnant, Théâtre d’Aurillac, Théâtre de Noisy le Grand Préachats Odyssud – Blagnac, Théâtre Jacques Carat – Cachan, Théâtre André Malraux – Chevilly Larue, Théâtre des Halles- Avignon S Soutiens DRAC Île-de-France, Région Île-de-France, SPEDIDAM, Institut Français d’Espagne, Ambassade de France en Espagne, Ville de Paris, Ville de Madrid, Residencia de Estudiantes de Madrid, Théâtre du Fil de l’Eau à Pantin S Avec le soutien du ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de France S La compagnie Madie Bergson est conventionnée par la DRAC Île-de-France S Création en avril 2026 au Théâtre de la Cité internationale à Paris S Durée estimée 1h15 S À partir de 15 ans.
Du 2 au 13 avril 2026 Jeu./ven. à 19h, sam. à 18h & lun. 13/04 à 20h
Théâtre de la Cité Internationale – 17, boulevard Jourdan, 75014 Paris
Rés. 01 85 53 53 85 ou theatredelacite.com
TOURNÉE
Les 11 et 12 mai 2026 Théâtre d’Aurillac
du 4 au 25 juillet 2026 Théâtre des Halles à Avignon
En 2026/2027 à Blagnac, Noisy-le-Grand, Cachan, Fouesnant, Suresnes, Thonon…

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