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Arts-chipels.fr

L’École des femmes, une bonne leçon pour les hommes.

Phot. © Yves Poez

Phot. © Yves Poez

Sous la conduite de Frédérique Lazarini, la pièce de Molière nous parle aujourd’hui des violences masculines et de la résistance des femmes. Servi par une troupe dynamique, le spectacle conjugue les ressorts de la farce et de la comédie humaine, dans un dispositif scénique éclairant.

Une journée mouvementée

Selon les règles du théâtre classique, cela se passe en un seul jour, d’où une avalanche d’événements à un rythme effréné.

Arnolphe, alias Monsieur de la Souche, annonce à son ami Chrysalde, qu’il va se marier avec Agnès, sa pupille. Il l’a élevée à l’écart du monde pour préserver son innocence et s’en faire une épouse à sa botte. C’était sans compter que celle-ci, pendant son absence « aux champs », tombe amoureuse d’Horace, qui s’éprend également d’elle. Mais, hélas, elle est gardée de près par son tuteur et ses deux féroces valets.
Ignorant qu’Arnolphe, l’ami de son père, a changé de nom pour s’ennoblir, le jeune homme le tient au courant de ses manœuvres amoureuses pour accéder aux faveurs de la belle, retenue prisonnière dans sa chambre par un certain Monsieur de la Souche. Fort de ces confidences, le tuteur renforce sa surveillance pour déjouer les plans de son rival.
De son côté Agnès, pas si naïve et aiguillée par l’amour, apprend vite à résister aux assauts physiques et moralisateurs de plus en plus pressants de son tuteur et à se dérober à sa vigilance. Aiguisé par la jalousie, ce dernier redouble d’ardeur et se fait menaçant : il vit un enfer tout en se couvrant de ridicule, pour le plus grand plaisir des rieurs. Après moult péripéties, l’amour triomphe et tout est bien qui finit bien, sauf pour Arnolphe, qui prend la porte, dépité.

Phot. © Marion Duhamel

Phot. © Marion Duhamel

Au delà des bouffonneries, les feux de l’amour

Frédérique Lazarini a tiré de la pièce tout son génie comique, avec des jeux de scène façon commedia dell’arte, dont des lazzi outranciers fondés sur le rythme et la gestuelle : chutes, coups et claques... Les domestiques de Molière sont ici un couple de vigiles musclés en uniforme contemporain, affalés dans un canapé devant des écrans de vidéo surveillance. Ils sont prompts à donner du bâton quand le patron le leur demande, même si parfois ils ne manquent pas d’impudence à son égard.

Le quiproquo entre Arnolphe et Horace est interprété avec maestria par Cédric Colas, qui campe un homme dans la force de l’âge, guidé par sa libido, et Hugo Givort tout feu tout flamme. Cela donne lieu, d’un acte à l’autre, à des échanges hilarants, tant scéniquement que par la langue habile du dramaturge. La versification nerveuse aux enjambements syncopés nous livre toute sa saveur et on rit de voir le jaloux ronger son frein dans des apartés bien envoyés.

Agnès, présentée comme une timide pucelle, sera bien vite déniaisée. Sous les traits de Sara Montpetit, elle abandonne progressivement ses airs de candeur soumise pour découvrir que les enfants ne se font pas les oreilles... Bientôt elle sera une tigresse se défendant bec et ongles. La jeune comédienne établit une complicité malicieuse avec le public en faisant ressortir, avec subtilité, les sous-entendus érotiques dont Molière assaisonne son texte et qui, de son temps, défrayèrent la chronique. Des histoires de « corbillon » (panier dont la forme rappelle le sexe féminin) où on met des « tartes à la crème », un « petit chat » (ou une petite chatte) qui est passé de vie à trépas, des élucubrations sur l’endroit par où « se font les enfants » pimentent les situations. Agnès se transforme physiquement en jeune femme découvrant l’amour et les sensations corporelles qu’il procure.

Forte des allusions scabreuses ou à double sens de l’auteur, la metteuse en scène fait monter la tension érotique entre les personnages. Elle montre à quel point la passion d’Arnolphe, les extases d’Agnès et les transports d’Horace sont exacerbés face à l’adversité. Au milieu de ces transports exaltés, les deux valets, quoique frustes, y vont de leurs commentaires pernicieux ; Chrysalde (Guillaume Veyre), lui, reste un peu en retrait avec un cynisme moqueur. C’est à lui que Frédérique Lazarini réserve les derniers mots de son adaptation : « Si n'être point cocu vous semble un si grand bien,/ Ne vous point marier en est le vrai moyen. »

Phot. © Marion Duhamel

Phot. © Marion Duhamel

La condition des femmes

La metteuse en scène réussit avec talent à faire entendre ce qui résonne encore aujourd’hui dans l’École des femmes, créée en 1662 : « Le destin d'Agnès, confiée à Arnolphe alors qu'elle n'avait que quatre ans, élevée dans un couvent, me permet de reprendre le fil d'un cycle dédié aux héroïnes qui résistent, ou s'affranchissent. »

Après L’École des maris qui plaidait pour la mansuétude masculine envers la liberté sexuelle des femmes, L’École des femmes (comme son titre l’indique) révélait l’initiation féminine à l’amour. À son époque, Molière, féministe avant la lettre, fait entendre, sans équivoque, que la femme a droit au libre choix de sa vie amoureuse et que c’est en prenant le contrôle de sa vie sexuelle qu’elle parvient à son épanouissement. Un discours en rupture avec la culture patriarcale qui dominait la société du Grand Siècle, à l’exception des milieux qui constituent son public cible.

Il y a quelque chose de glaçant dans Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier qu’Arnolphe veut inculquer à sa pupille. Pour en souligner l’horreur, elles sont enregistrées ici sur un disque et, dès que maître a le dos tourné, Agnès les remplace sur son électrophone par la chanson d’amour qu’Horace lui a fait passer clandestinement.

En usant d’artifices contemporains et d’anachronismes (notamment par le décor et le costumes), la mise en scène crée la surprise et permet de mesurer les similitudes et les distances entre hier et aujourd’hui. En particulier dans le dispositif scénique et l’utilisation de la vidéo comme éventuel relais de la narration d’événements situés hors champ. Le film se glisse ainsi dans les maillons de la construction dramaturgique pour devenir un outil autour de la question centrale du regard et du pouvoir. 

Phot. © Marion Duhamel

Phot. © Marion Duhamel

Sous surveillance

« La scène est à Paris, dans une place d'un faubourg », indique Molière. La pièce se passe entre la maison du maître, où il reçoit et où s’affairent les valets, et la chambre d'Agnès, une cage de verre, au milieu de laquelle trône une machine à coudre, car la jeune fille vaque à des travaux de coutures.

Pour figurer ce lieu unique, François Cabanat a imaginé une terrasse symbolique (arbres, gazon) qui délimite un espace extérieur, central, à la nature ordonnée et taillée, entre la maison d’Arnolphe (côté jardin) et celle d’Agnès (côté cour). Cette coulée verte est le lieu de promenade de la jeune fille (et de son geôlier) et bientôt celui de ses escapades.

Tel un insecte dans son bocal, Agnès n’a droit à aucune intimité, surveillée par trois caméras dont les images s’affichent dans la demeure d’Arnolphe sur un grand écran divisé en une multitude de cadres et d’images. Dispositif qui rend tangible, concret et contemporain le propos de la pièce. Agnès est ainsi placée sous double surveillance, directement, à travers la paroi de verre, et indirectement, sur le monitor. Cela traduit la fascination sombre d’Arnolphe. Car s’il enferme Agnès, il se barricade lui aussi derrière une porte blindée, fichée en bord de scène. Symbole de son obsession maladive à posséder la jeune femme en exclusivité. Mais sa forteresse aura vite fait d’être assiégée, et minée de l’intérieur. Car, heureusement on peut toujours échapper à l’œil du maître.

En cela, cet École des femmes se veut une leçon de liberté, un espoir pour toutes celles – encore trop nombreuses – qui vivent encore sous le joug des hommes. Un hommage à celles qui se rebellent, comme la petite Agnès, à son humble niveau.

Phot. © YvesPoey

Phot. © YvesPoey

L’École des femmes
S Adaptation, dramaturgie et mise en scène Frédérique Lazarini assistée de Lydia Nicaud S Scénographie et lumière François Cabanat assisté de Tom Peyrony et Grégory Lechat S Costumes Dominique Bourde et Isabelle Pasquier S Musique et son François Peyrony S Vidéo Hugo Givort S Avec Cédric Colas (Arnolphe, dit « Monsieur de la Souche »), Sara Montpetit (Agnès, amoureuse d'Horace, nièce de Chrysalde), Hugo Givort (Horace, amoureux d'Agnès, fils d'Oronte), Guillaume Veyre (Chrysalde, ami d'Arnolphe et oncle d'Agnès), Emmanuelle Galabru (Georgette, paysanne, servante d'Arnolphe), Alain Cerrer (Alain, paysan, valet d'Arnolphe / Oronte, père d'Horace et ami d'Arnolphe) et la voix de Michel Ouimet (Préceptes du mariage) S Création février 2026 au Théâtre Artistic Athévains S Durée 1h35

Du 23 février au 3 mars 2026
Au Théâtre Artistic Athévains 45 rue Richard Lenoir 75011 Paris T. 01 43 56 38 32
Puis en juillet au Festival off d’ Avignon au Théâtre du Chêne Noir et en tournée la saison prochaine

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