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Arts-chipels.fr

5 secondes. Entre maternité et filiation, la voie ardue de la parentalité et de l’accomplissement de soi.

5 secondes. Entre maternité et filiation, la voie ardue de la parentalité et de l’accomplissement de soi.

Dans ce texte touchant sur fond de relations familiales, inspiré d’un fait divers, Catherine Benamou s’attache à la complexité des êtres et de leurs comportements.

Par un jour comme les autres, un jeune homme enfermé dans son monde, rideaux tirés, décide de franchir le pas et d’affronter l’extérieur. Non pour rencontrer des humains mais pour retrouver une forme d’unité, de fusion avec la nature à travers une balade en forêt.

Le même jour, à la même heure, une jeune femme qui vient fraîchement d’accoucher est dans le même RER que lui. Sortir du train avec le bébé dans un bras en poussant la poussette dans une rame surpeuplée tient de la gageure. Le jeune homme propose de l’aider et se saisit du bébé. Il descend sur le quai. Lorsqu’il se retourne, les portes du wagon se sont refermées, la mère est restée à l'intérieur.

Il est seul avec l’enfant. Cinq secondes à peine se sont écoulées mais elles vont déclencher des réactions en chaîne dont les effets seront considérables. L’envol du papillon a provoqué un tsunami…

Phot. © Pauline Le Goff

Phot. © Pauline Le Goff

Une narration en zigzag et dans le désordre

Plusieurs événements s’entrecroisent et s’assemblent pour composer le puzzle complet de cette aventure qui mêle, dans le récit du jeune homme, des éléments de sa propre histoire, les péripéties liées à cet enfant « déposé » et les raisons qui ont poussé sa mère à vouloir disparaître en laissant son bébé aux mains d’un inconnu.

Entre confession, adresse au petit être qu’il imaginera grandir et questionnement du comportement de la mère, les relations parents-enfants sont sur la sellette et on saute de l’un à l’autre par associations d’idées dans un espace abstrait, seulement matérialisé par un cercle lumineux dans lequel se tient le personnage, celui de l’univers mental du jeune homme. Un voyage à l’intérieur d’une tête qui en convie d’autres pour raconter un mal de vivre.

On naviguera ainsi du quai où le jeune homme attend le retour de la mère au commissariat où il expose, face à beaucoup d’incompréhension, ce qui s’est passé, puis au tribunal qui juge l’aberration de cette « absence » de la mère qui lui a fait attendre trois jours pour rechercher son fils. L’histoire familiale du jeune homme se superposera à l’aventure de cette femme, faisant surgir d’autres thèmes douloureux de la parentalité : l’absence du père à l’intérieur même du foyer alors qu’il prétend inculquer au garçon des leçons de virilisme ; le désamour d’une mère, abandonnée par son compagnon.

Phot. © Pauline Le Goff

Phot. © Pauline Le Goff

Une économie de moyens pour aborder le fantasme et l’onirisme

Aucune velléité de réalisme n’entache ce parcours aux allures initiatiques. Au centre du cercle de lumière, seul se dresse un clavecin qui matérialise, sous une forme métaphorique, le lien du jeune homme à la musique, à laquelle il consacre ses nuits avant de passer presque tout le jour dans la nuit de sa chambre, dans son moi intérieur. Une musique qui, elle aussi, dérive de Bach à la musique électronique en les fondant dans un même ensemble.

Quelques indices semés ça et là prendront sens à mesure que se recompose sa propre histoire : des ongles peints, des souliers doré, le voile à paillettes dont il se fait un masque sur le visage et qu’il maquille. Ils signent à la fois sa dépersonnalisation en tant qu’être de chair et la personnalité qu’il aimerait endosser face à cette omniprésente semi-absence paternelle et machiste.

Il y a aussi ces éléments qui prennent corps à mesure que s’élabore et se précise le récit, et qui re-présentent : ce ballon gonflé qui dit la femme enceinte, cette poussette-jouet qui symbolise le bébé que, le dos arrondi, comme voûté par cette charge qui oblitère sa liberté de fuite, traîne le jeune homme avec lui et qui devient vivante, puis la marionnette qui incarnera le petit garçon auquel le jeune homme prodiguera les conseils qu’il n’a pas eus. Jamais le personnage ne sort du cercle. Ce sont les objets qui s’invitent au banquet où il dialogue avec les absents.

Phot. © Pauline Le Goff

Phot. © Pauline Le Goff

Une gestuelle signifiante

De statufié, les bras le long du corps, tétanisé dans son refus de communiquer, le personnage s’affranchit progressivement de l’immobilité jusqu’à traduire dans son corps la libération progressive à laquelle il parvient. Commencé concentriquement autour du clavecin, le mouvement s’affranchit de ces trajectoires déterminées, figées dans une géométrie. Il se fait plus libre. Le dos bouge, les bras dessinent dans l’espace, accompagnées par le mouvement des mains, des sinusoïdes et des courbes qui n’ont plus rien à voir avec la rigidité.

En même temps, sa parole se libère. Il entame un dialogue imaginaire avec ces personnages qui ont croisé sa route : la femme, son fils, sa propre mère… Son ton enfle, le rythme de la parole s’accélère, l’urgence de dire s’installe, et avec elle la prise en charge de soi.

Phot. © Pauline Le Goff

Phot. © Pauline Le Goff

Dans ces petits drames de la vie ordinaire, juger ? Mais qui et quoi ?

Au centre de la pièce, on retrouve des interrogations sur les poncifs et diktats – qu’ils soient masqués ou clairement énoncés – qu’impose notre société. À la mère à qui l’on demandera de justifier son geste, cet « abandon » dont on n’utilise pas le terme, elle répondra simplement qu’elle n’y arrivait pas. Comme si dans ces quelques mots résidait toute la misère du monde face à l’incompréhension d’un système qui a, une fois pour toutes, considéré la naissance de la vie comme un acte magique, un événement magnifique, quelles qu’en soient les conditions – y compris quand le père de l’enfant se fait la malle –, et la maternité comme un bonheur.

Au fils qui s’abstrait du monde devant l’indifférence de ses parents ne reste que le simulacre : celui de coller des nouilles sur un cœur disant « Maman – ou papa – je t’aime ». Un faire-semblant vide de sens que la société s’attache à reproduire au fil du temps contre vents et marées.

Passant par le détournement du conte du Petit Poucet qui, au lieu de se perdre dans la forêt et de chercher à retrouver son chemin, décide d’y entrer pour ne plus revenir, le jeune homme développe, dans la difficulté des mots d’émerger de la gangue de silence trop longtemps durcie, sa propre manière d’écrire son histoire et sa vie, sa propre résistance à l’écrasement des « valeurs » parentales et sociétales.

Si Maxime Taffanel est convaincant dans cette libération du corps et de l’esprit qui transforme le personnage, on regrettera toutefois que cette difficulté à faire émerger les mots de ces maux ne soit pas plus en inflexions, en brisures des phrases, en grand-peine à les arracher au silence, à les en extraire. La diction, surtout au début, reste un peu monocorde, d’autant qu’elle s’assortit de l’immobilité et constitue un pas malaisé à franchir. 5 secondes reste cependant un spectacle imaginatif, attachant et sensible, tant dans son écriture que dans sa forme théâtrale. Deux versions, en salle et en itinérance, existent de ce spectacle qui interroge la parentalité.

Phot. © Pauline Le Goff

Phot. © Pauline Le Goff

5 Secondes. Texte de Catherine Benamou (éd. des Femmes – Antoinette Fouques)
S Adaptation scénique & mise en scène Hélène Soulié S Avec Maxime Taffanel S Assistante mise en scène Lenka Luptakova S Scénographie Hélène Soulié & Emmanuelle Debeusscher S Lumières Juliette Besançon S Création son et dispositif sonore Jean-Christophe Sirven S Costume Pétronille Salomé S Construction décor et marionnette Emmanuelle Debeuscher S Regard marionnette Morgane Peters S Régie générale Marion Koechin, Louise Brinon S Production - diffusion Nathalie Untersinger, Olivier Talpaert (En Votre Compagnie) S Prix PlatO 2024 - Comité de lecture pour des textes destinés aux ados QD2A - Théâtre des Quartiers d’Ivry - Coup de cœur du comité de lecture français ARTCENA - Aide à la création dramatique EURODRAM - Pièce sélectionnée S Production EXIT S Coproductions et soutien Les Plateaux Sauvages - Paris, TPM - CDN Montreuil, Théâtre Charles Dullin - Grand-Quevilly, Théâtre Jérôme Savary - Villeneuve-lès-Maguelone, Théâtre Jacques Coeur-Lattes S Coréalisation Les Plateaux Sauvages, avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages S Avec le soutien d’ARTCENA, de la DRAC Occitanie, de la région Occitanie - Pyrénées/Méditérannée, la Ville de Montpellier, du dispositif Impulsion de Montpellier Méditerranée Métropole, du département de l'Hérault S La compagnie EXIT est conventionnée par la DRAC Occitanie S Durée 1h10 S Tout public à partir de 14 ans

En salle
Du 19 au 31 janvier 2026 - LES PLATEAUX SAUVAGES, Paris
Le 20 février 2026 - THÉÂTRE JÉRÔME SAVARY, Villeneuve-les-Maguelone
Le 19 mai 2026 - THÉÂTRE CHARLES DULLIN, Grand-Quevilly
En itinérance
Les 21, 22, 26 & 28 mai 2026 - LES PLATEAUX SAUVAGES, Paris

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