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Arts-chipels.fr

Le Robinson d’Erwan Creignou. Une robinsonnade aux saveurs d’aujourd’hui.

Le Robinson d’Erwan Creignou. Une robinsonnade aux saveurs d’aujourd’hui.

Le roman de Daniel Defoe met en jeu nombre de thèmes qui ont fasciné chercheurs, auteurs et cinéastes contemporains : l’aventure, la réflexion sur la « civilisation », sur l’homme, sur le colonialisme et notre relation à la nature forment un bouquet riche et multicolore. Au-delà de la littérature enfantine dont il reste un des classiques, c’est le regard introspectif qu'il suscite qu’Erwan Creignou aborde à son tour.

C’est un homme seul, dépenaillé, qui se débat dans la tourmente d’une mer déchaînée formée de voiles souples reliées à des drisses, mouvementées à vue par le personnage grâce un ingénieux système de poulies,qui se présente sur scène. D’emblée un univers onirique est créé et détache le propos de toute velléité de réalisme. Le même procédé, utilisé par Robinson, dressera des guindes en fond de scène le long desquelles surgira la végétation luxuriante de l’île : le décor dans lequel le personnage évoluera.

Les épisodes du roman qu’on a conservés au fond de la mémoire reviennent : l’installation de Robinson en partie grâce aux objets qu’il parvient à récupérer du bateau ; les premiers signes d’une autre présence humaine avec l’arrivée des cannibales et le « sauvetage » de Vendredi ; la formation d’une « société » des deux hommes avant le passage d’un navire au lointain et le retour possible à la civilisation de Robinson. Mais le contenu de la pièce diffère sensiblement et vient directement parler à notre temps. Les différentes robinsonnades dont le Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier, les colloques et analyses critiques de l’œuvre, mêlés à la modification de notre perception du monde aujourd’hui seront passés par là.

Phot. © Caverne pourpre

Phot. © Caverne pourpre

Le Robinson Crusoé de Daniel Defoe

Lui-même tiré du récit de la vie d’Alexander Selkirk, un marin écossais abandonné sur une île inhabitée de l’océan Pacifique pendant cinq années, le roman de Daniel Defoe, paru dix ans plus tard, en 1719, situe son personnage sur une île à l’embouchure de l’Orénoque, près des côtes vénézuéliennes, où il passera vingt-huit ans. Nous sommes en pleine époque négrière et Robinson Crusoé, en révolte contre son père qui voulait faire de lui un avocat, est le propriétaire d’une plantation esclavagiste. C’est donc tout naturellement qu’il fera de Vendredi son esclave, lui enseignant les rudiments de la « civilisation ». Il lui apprend l’anglais, le convertit au christianisme… et lorsque survient le navire salvateur, les deux hommes s’embarquent pour l’Angleterre. D’autres péripéties attendront le héros en Europe.

Le roman, qui est un succès, est immédiatement traduit en français et publié à Amsterdam en 1720 mais il faut attendre 1833 pour que l’engouement des « petits » romantiques qui voient dans l’apprentissage de la vie sauvage par Robinson une contestation du temps incite Petrus Borel, dit « le Lycanthrope » (l’ami des loups), à en publier une traduction, l’année même où il fait paraître son œuvre maîtresse, Champavert, contes immoraux.

Phot. © Caverne pourpre

Phot. © Caverne pourpre

L’apprentissage de la vie sauvage

Entrelardée par la voix off du Père, qui rappelle la « normalité » nécessaire d’une vie sociale bien établie reposant sur les traditions et les usages et apporte une note comique parce qu’elle englobe ce dont le fils, Robinson, s’est abstrait en choisissant une vie aventureuse, la pièce souligne la révolution qui s’opère dans la vie du personnage. Isolé et livré à lui-même, il retrouve les étapes qui ont marqué l’aventure de l’humanité. D’abord chasseur-cueilleur – il vit des fruits, baies et plantes qui abondent dans la nature et chasse les chèvres et bouquetins sauvages –, il se mue progressivement en agriculteur-éleveur, retrouvant l’étape du néolithique dans l’aventure de l’homme. Il plante le blé dont il a récupéré un sac dans l’épave du bateau, parque et élève les chèvres dont il utilise le lait et la viande. Ce retour à l’état de nature qui lie culture, consommation et survie résonne aujourd’hui de manière éminemment actuelle. Son alter ego, ce deuxième homme qui ne finira pas mangé par les cannibales, sera porteur d’une autre sagesse, plus profondément accordée avec la nature, et l’introduira à la responsabilité que porte l'homme quand il la modifie.

Phot. © Caverne pourpre

Phot. © Caverne pourpre

Le questionnement des relations maître-esclave

La « rencontre » de Robinson et du rescapé des cannibales est ici savoureuse. Parce que Vendredi ne peut être Vendredi. Indigène de la tribu des Mosquitos, une ethnie d’Amérique centrale, il a déjà été capturé par des blancs qui l’ont appelé Will. Et lorsque Robinson s’adresse à lui dans un pidgin « petit-nègre », Will s’insurge : « Pourquoi tu me parles comme si j’étais un demeuré ? ». Le ton est donné. Pas de maître ni d’esclave, pas de civilisateur et de sauvage, pas de catégorisation à la Defoe qui fait de Vendredi un sauvage ni tout à fait noir ni tout à fait indien, ce qui le différencie du commun des êtres inférieurs sans toutefois l'en exonérer et autorise l'établissement d'une amitié, mais deux hommes à égalité. Et on s’amusera au passage d’un échange sur le cannibalisme qui passe par « Ceci est mon corps » et « Ceci est mon sang. » Chasser, pêcher, soigner par les plantes : le savoir lié à la nature viendra de Will et il faudra à Robinson apprendre à faire l’amour à la nature…

Phot. © Caverne pourpre

Phot. © Caverne pourpre

Le paradis sur terre ?

Dans la relation égalitaire qui lie les deux hommes – chacun chez soi, qui invite l’autre et lui fait part de ses nouvelles trouvailles pour améliorer la vie – s’ébauche un principe utopique dans lequel est questionnée, entre autres choses, la valeur du travail. Est-il si nécessaire de faire des réserves alors qu’il n’y a qu’à prendre ? On pense droit à la paresse, devoir de profiter de la vie. L’île devient refuge contre les turpitudes de la société, un petit paradis où l’on notera simplement au passage que ce monde idéal est dépourvu de femmes, exception faite de la déesse-mère, la Terre…

Malgré quelques semi-redites et un resserrement nécessaire du rythme que le rodage du spectacle devrait permettre d'effectuer, une réflexion s’ébauche au fil de la pièce sur un ton léger et non dénué d’humour. Elle porte sur l’organisation sociale de notre monde et sur le rôle que nous jouons dans la hiérarchisation au travail. Où trouve-t-on les Vendredi de Daniel Defoe aujourd’hui ? Et lorsque le bateau s’annonce à l’horizon, la question de s’embarquer ou pas prend les couleurs d’une vraie problématique. Égalité des hommes, force des rêves, appel de l’ailleurs, écologie sont les mamelles de cette île-refuge, projection de nos mythes, de nos désirs, de nos attentes… 

Robinson S De et avec Erwan Creignou, d’après l’œuvre de Daniel Defoe S Création sonore Adrien Hollocou S Assistante mise en scène Marine Le Houezec S Voix du père Thierry Bosc S Production Cie susceptible – les ateliers Francoeur S Partenaire Adami S Soutien Théâtre de la Huchette S À partir de 9 ans S Durée 1h10

Du 27 août au 2 novembre 2025 Du mercredi au Samedi à 19H et dimanche à 15h30
Le Lucernaire 53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris
Rés. www.lucernaire.fr / 01 45 44 57 34

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