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Arts-chipels.fr

Le Jeu de l’amour et du hasard. Un inénarrable travestissement pris au piège malicieux de l’Émeute.

Le Jeu de l’amour et du hasard. Un inénarrable travestissement pris au piège malicieux de l’Émeute.

La pièce de Marivaux est en elle-même un régal. La mise en scène de Frédéric Cherboeuf, avec ce collectif de jeunes comédiens interchangeables issus du cours Florent, allie l’allant, l’humour et le décalage nécessaires à sortir cette comédie du carcan compassé du petit classique.

Imagine, imagine… dans un décor de pacotille dont on serait bien en peine de dire vraiment où il se situe, avec son bar de bois grossièrement équarri, ses sièges de jardin pliables version popu, ses lampes colorées version flonflons et sa boule de boîte de nuit. Quelque part dans un lieu indistinct, dehors-dedans, qui rappelle tout de même assez furieusement notre époque, en un temps où passent jours et nuits.

Dans le grand bain où pataugent les personnages, il y a un projet de mariage, formé par Papa-M. Orgon pour sa petite fille chérie, Silvia. Mais c’est un papa moderne : il lui laisse décider si oui ou non, elle veut du promis. Même programme du côté du père de Dorante. Les deux jeunes gens doivent donc se rencontrer et, s’ils se plaisent, on pourra procéder aux épousailles. Autour d’eux gravitent quatre personnages : outre le père et le frère de Silvia, Mario, on trouve les domestiques des deux candidats au mariage, Lisette, la femme de chambre de la jeune fille, et Arlequin, qui sert Dorante.

Phot. © Mathilde Caecilia

Phot. © Mathilde Caecilia

Un sac où les billes sont composées de travestissements

D’entrée de jeu, les embrouilles sont à la clé. Silvia a décidé d’éprouver son promis en intervertissant son rôle avec sa femme de chambre et une lettre du père de Dorante adressée à M. Orgon nous apprend que le jeune homme a fait de même de son côté. Il ne reste plus qu’à secouer le sac pour savoir qui va tomber amoureux de qui.

Complications et quiproquos pimentent, bien sûr, l’ensemble de la pièce où la question du statut social des personnages est posée avec acuité. Car Silvia devenue Lisette tombe amoureuse du faux Arlequin, qui lui rend la pareille, tandis que Lisette devenue Silvia ne résiste pas au faux Dorante, qui craque aussi. Né des équivoques, ce déni, en apparence, des règles sociales que Marivaux explore avec un plaisir espiègle ajoute une dose de contestation sociale au divertissement de la mascarade.

On se souviendra en passant que la pièce est représentée pour la première fois en janvier 1730 à l’hôtel de Bourgogne. Même si, au final, l’ordre social est préservé, le contenu n’en est pas moins décoiffant dans la société du premier tiers du XVIIIe siècle. Non seulement le rapport maître-valet est mis en question, mais, dans la pièce, les femmes mènent la danse…

Phot. © Mathilde Caecilia

Phot. © Mathilde Caecilia

Une mise en scène où le jeu est roi

Si tous les ingrédients de la comédie sont déjà présents dans l’argument même de la pièce, la mise en scène est à l’avenant. Dans cette histoire d’arroseur arrosé où les personnages sont victimes du stratagème qu’elles et ils ont inventé, on s’arrose – et on arrose aussi – beaucoup, ajoutant la dimension de la farce à celle de la comédie.

Les comédiennes et les comédiens, épatants, y apportent leur dose d’humour et de malice. Dorante en amoureux romantico-latin, qui joue à la guitare une romance pour sa belle, et Arlequin, en tenue blingbling, dont le jeu s’éloigne du personnage de la commedia dell’arte dont Marivaux s’inspirait, est impayable dans sa parade amoureuse qui se rapproche du hip-hop et de la breakdance. Les scènes de séduction sont d’une inventivité et d’une drôlerie remarquables comme cette séquence sur le thème « m’aimera-un peu-beaucoup ou pas ? je vais bien arriver à me faire aimer » qui transforme l’un des amoureux en suppliant terrassé par son amour, au sol, en reptation progressive vers son aimée pour la séduire.

Lisette n’est plus vraiment femme de chambre dans sa salopette bleue qui la transforme en petit poulbot insolent au franc-parler – salopette que Silvia empruntera aussi pour se travestir – tandis que l’apparition de Lisette en Silvia, toute bouillonnante de tulle et de mousseline blanche, prend les contours cocasses du rêve de princesse pour petites filles. Bref, non seulement chacun est travesti en l’autre, mais il joue de manière manifeste le décalage. Mario, en homo pris par Dorante en concurrent amoureux, ajoute au micmac intentionnel des codes et des genres, servi par un mélange musical où voisinent les Indes galantes et des musiques pop contemporaines.

Phot. © Mathilde Caecilia

Phot. © Mathilde Caecilia

Scène et salle, même espace

Pour parfaire la dimension ludique, il ne manquait que la participation du public et la disparition du quatrième mur. Elle ne manque pas à l’appel. Non seulement les comédiennes et les comédiens prennent le public à témoin de leurs heurs et malheurs, de leurs stratagèmes et de leurs espoirs, mais ils incluent la salle dans leur aire de jeu et se parlent parfois depuis la salle en même temps que depuis la scène. Dorante-Roméo joue la scène du balcon dans sa sérénade à Silvia-Lisette-Juliette depuis la salle et les spectateurs sont invités, parfois, à participer en battant en rythme la mesure.

Dans ce spectacle qui interroge les fondements de cette « bagatelle qui vaut bien la peine qu’on y pense », on ne boudera pas le plaisir ludique qu’il procure. L’aspect contestataire que sa réponse propose, alimenté par des actrices et des acteurs déjantés et montés sur ressort, ajoute à la délectation. On rit beaucoup de cette trahison fidèle de Marivaux et, par les temps qui courent, on en a bien besoin…

Phot. © Mathilde Caecilia

Phot. © Mathilde Caecilia

Le Jeu de l’amour et du hasard d’après Marivaux
S Mise en scène Frédéric Cherboeuf S Avec, en alternance (les actrices et acteurs apparaissant dans la représentation vue sont soulignés), Dennis Mader, Thomas Rio, Jérémie Guilain (Arlequin), Adib Cheikhi, Basile Sommermeyer, Mathias Zakhar (Dorante), Justine Teulié, Camille Blouet, Camille Zufferey (Lisette), Jérémie Guilain, Vincent Odetto, Antoine Legras (Mario), Matthieu Gambier, Frédéric Cherboeuf, Marc Schapira (M. Orgon), Lucile Jehel, Céline Laugier (Silvia) S Assistant à la mise en scène Antoine Legras S Création lumière Tom Klefstad S Création sonore Stéphanie Verissimo S Collaboration artistique Adib Cheikhi, Collectif L’Émeute S Costumes Emilie Malfaisan S Scénographie Frédéric Cherboeuf, Adib Cheikhi S Construction décors Mathieu Gambier, Anthony Ponzio, Sophie Lecarpentier,  Maxence de Larocque, Jonas Odetto S Production L’Émeute S Production exécutive Jumo Production S Soutiens et remerciements Ville d’Issy-Les-Moulineaux S Durée 1h30

Du 29 août au 30 décembre 2025 à 19h
Théâtre des Mathurins - 36 rue des Mathurins 75008 Paris. Rés. 01 42 65 90 00

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