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Arts-chipels.fr

Hautes perchées. Face à la question de la drogue, accompagner contre punir.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

En nous plongeant dans le milieu des drogués et de ceux qui les prennent en charge, Maurin Ollès aborde en musique, avec humour, sans discours moralisateur et dans un esprit très d’jeun’s, la question de l’addiction, quelle que soit la substance, et du quoi et comment faire.

Ça commence dès l’enfance, quand on se shoote aux poudres et aux bonbons Fizz qui piquent sous la langue et ont un goût acide. Ensuite, d’un acide à l’autre, le chemin est parfois – et assez souvent aujourd’hui – déjà tracé. Même si ça ne s’appelle plus comme ça, que ça devient beu, weed, crack, ganja, ké, mda ou champis. Et que ça survient tôt, à l’adolescence, quand on est à peine sorti de l’enfance. Pour toutes sortes de raisons.

Cette histoire-là, c’est celle que Maurin Ollès et la compagnie La Crapule choisissent de raconter, non pas sur le mode moralisateur et bien-pensant des « honnêtes » gens propres sur eux qui se considèrent sans tache, mais en écoutant ceux qui se droguent et ceux qui les soignent au quotidien. Une descente dans les eaux troubles de l’addiction qui commence souvent par la convivialité et l’envie de faire la fête. 

Un travail d’enquête préalable

La compagnie La Crapule, qui rassemble des artistes venus du cinéma, de la musique et du théâtre, s’est fixé pour objectif de travailler sur des problématiques sociales, sur les questions de marginalité et sur leur prise en charge. Après s’être intéressé, en 2021, à l’autisme avec un spectacle, Vers le Spectre, lauréat du prix du public et du prix lycéen Impatience, Maurin Ollès est sélectionné pour participer au Future Laboratory, un projet pilote de recherche artistique autour de l’inclusion sociale.

Le Future Laboratory est un consortium de douze théâtres européens – situés à Liège, Mayence, Hornchurch, Madrid, Reims, Strasbourg, Milan, Varsovie, Porto, Piatra Neamţ (Roumanie), Nantes – explorant les récits de communautés marginalisées et offrant aux artistes sélectionnés l’opportunité de résidences de travail dans trois villes différentes en Europe. C’est ainsi que Maurin Ollès réalise des enquêtes de terrain non seulement en France mais aussi en Roumanie  avec le Teatrul Tineretului, en Italie avec la Fondazione Piccolo Teatro Milano et au Portugal avec le Théâtre municipal de Porto.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Quatre personnages emblématiques

Maurin Ollès choisit de mener son récit au travers de quatre personnages représentatifs des différents « acteurs » dans la question de l’addiction : la personne qui en souffre et les institutions qui la prennent en charge. À côté de l’institution sanitaire et médico-sociale qui rassemble hôpitaux, centres d’accueil et structures de réduction des risques, l’institution judiciaire, ses magistrates et ses magistrats, contrôleuses et contrôleurs se situent dans le cadre du respect de la loi, dans la contrainte et la « punition », même assortie de liberté. Enfin la recherche universitaire soutient et diffuse les travaux sur les addictions et la réduction des risques.

Se côtoieront donc une directrice de structure de soins, une juge d’application des peines, une chercheuse en sociologie et une serveuse usagère de drogues. Une femme, parce que celles-ci sont le plus souvent invisibilisées dans un monde où, parmi les consommateurs « recensés », on trouve cinq hommes pour une femme – sans assurance que cette statistique soit le reflet de la réalité – et que les problèmes particuliers que les femmes droguées rencontrent ne sont généralement pas abordés. 

Reconsidérer la « toxicomanie » à travers un prisme de toxicité sociale

Le propos de la pièce, annoncé par les personnages, est clair. Il vise à changer le regard qu'on porte envers ceux qu’on regroupe sous une même appellation stigmatisante de « toxicomanes », où l’on classe les consommateurs de substances prohibées, synonymes, dans l’esprit du public, de déviance et de danger. Aussi la pièce s’attache-t-elle à mettre en scène à côté d’eux des personnages pas vraiment d’équerre qui permettent de questionner, plus globalement, le sort que notre société fait à la marginalité.

Ainsi, la sociologue est homosexuelle, la juge d’application des peines noie un chagrin d’amour dans l’alcoolisme et la responsable du centre d’accueil des drogués ne déteste pas un petit joint à l’occasion. Elles sont le reflet des mille et une différences qui composent notre société.

Quant à la jeune Marie-Flore, droguée depuis ses 14-15 ans, elle est tombée dans la drogue presque naturellement car celle-ci était pour elle synonyme de fête et de partage, et non l’effet d’un entraînement qu’on lui aurait imposé. C'est d'ailleurs seule qu'elle a décroché du crack. Rien n’est tout blanc ou tout noir dans ce monde où le danger se trouve davantage du côté des drogués qui utilisent souvent des seringues déjà souillées et se rassemblent dans des no man’s lands sans hygiène.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Accompagner au lieu de punir

Punir et réprimer en suivant la loi qui stigmatise les consommateurs au même titre que les dealers s’avère inefficace car derrière la drogue se dissimule souvent une souffrance que la punition ne peut guérir. Ce sont d’autres mesures que la pièce explore. On suit, au quotidien, le travail des institutionnelles et la manière dont elles tentent, avec des moyens très insuffisants, de traiter chaque cas de figure dans sa spécificité. Il ne s’agit pas seulement de faire décrocher un drogué de son addiction mais de l’accompagner à l’hôpital quand il a besoin de soins et n’ose pas affronter l’hostilité qu’il perçoit, de le soutenir lorsqu’il se réinsère dans sa famille ou retrouve le monde du travail, de rester attentif aux difficultés qu’il rencontre et qu’il doit apprendre à surmonter.

La pièce aborde aussi le développement d’une politique de réduction des risques et des dommages en directions des usagères et usagers de drogue. Elle vise à prévenir les dommages psychologiques et sociaux, mais aussi à réduire la transmission des infections et la mortalité par surdose.

Née en France au moment du développement du VIH, elle s’est amplifiée, en relation étroite avec les intervenants et les associations du champ de la toxicomanie et le soutien des pouvoirs publics, à partir de 1987. Cette démarche repose sur le constat que les usagers peuvent modifier leurs pratiques si on leur en donne la possibilité et devenir les acteurs de leur propre rétablissement. Cette évolution a conduit au projet d’ouverture de salles de consommation à moindre risque, appelées en France Halte Soins Addictions (HSA) dont deux ont été créées, à Paris et Strasbourg. Mais, malgré des résultats probants, ces créations restent expérimentales et se heurtent à l’hostilité du voisinage là où elles sont implantées. 

Dédramatiser, déculpabiliser, comprendre et aider

Tous ces thèmes apparaissent dans la pièce sous la forme d’une fiction, et non d’un théâtre documentaire qui s’avèrerait aride, compte tenu des sujets abordés. Au lieu de cela, c’est la voie d’une certaine dédramatisation qui est choisie, d’une évocation pleine de fantaisie et de vie qui prend le contrepied du catastrophisme généralement employé lorsqu’il est question de drogue.

D’une part la pièce rappelle, pour tempérer l’hostilité généralement réservée aux « drogués », avec un à-propos non exempt d’une certaine ironie, qu’à côté des drogues illicites, bien d’autres – alcool, anxiolytiques, calmants, etc. – sont consommées quotidiennement en toute légalité sans que personne ou presque ne s’en offusque. Elle dédiabolise aussi la vision de drogués, assassins en puissance prêts à tout pour se procurer leur dose, en donnant à leur monde les couleurs de la vie quotidienne – les amoureux, les copains, les fêtes, le travail – et en dressant un portrait savoureux de leurs échanges dans une langue de d’jeun’s pleine de verdeur et de saveur. La jeune Marie-Fleur y apparaît ainsi comme une jeune femme à la franchise décoiffante et pleine de vitalité, qui assume son destin.

Elle déplace enfin le point de vue du spectateur en le plaçant du côté des drogués et de ceux qui les prennent en charge pour désamorcer la peur, alimentée par les médias parce qu’elle fait vendre.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

En paroles et musique

La pièce associe à son propos un élément indissociable de la vie des jeunes générations : l’importance de la musique. Trois musiciens – en même temps comédiens – animent, au clavier, au synthétiseur et à la batterie, des « intermèdes » musicaux qui relient les séquences. Chansons et musiques ponctuent de bout en bout le déroulé de la pièce. Ancrés dans cette culture populaire éternellement traversée par la célébration de l’amour, ils allient le pastiche, la reprise et la création. Tantôt écrits pour accompagner l’un des personnages – comme ce hard-métal bricolé qui déclare la guerre au cafard – tantôt reprenant des airs connus – tel Phénoménal –, ou brodés sur un détournement de l’air de la Danse macabre de Camille Saint-Saëns, ou encore s’appuyant sur un rythme de blues, ils accompagnent, dans le même esprit, un texte dont l’oralité et le côté « nature » respirent une vitalité revigorante.

Dans sa manière de déplacer le regard qu’on a sur la drogue et surtout sur ses consommateurs, Hautes perchées ouvre la voie à une réflexion sur ce qu’il faudrait développer pour venir à bout du mal-être qu’ils expriment. Même si, derrière, se profile une société malade qu’on est bien en peine de guérir.

Hautes perchées  
S Écriture Maurin Ollès, avec l’ensemble de l’équipe artistique S Collaboration artistique Clara Bonnet S Mise en scène Maurin Ollès S Jeu Simon Avérous, Clara Bonnet, Emilie Incerti Formentini, Mathilde-Edith Mennetrier, Bedis Tir, Arnold Zeilig, Mélissa Zehner S Assistant mise en scène et dramaturgie Hugo Titem-Delaveau S Dramaturgie Simon Avérous, Clara Bonnet et Maurin Ollès S Composition musicale et interprétation Bedis Tir (synthétiseurs), Arnold Zeilig (batterie), Simon Avérous (claviers) S Scénographie Zoé Pautet S Costumes Marnie Langlois S Lumière Bruno Marsol S Son Mathieu Plantevin S Régie générale Clémentine Pradier, Maureen Cleret S Regard scientifique Marie Dos Santos S Construction du décor dans Ateliers de la MC2 — Maison de la Culture de Grenoble S Direction de production et diffusion Julie Lapalus, Elsa Hummel-Zongo Production S Production Compagnie La Crapule S Coproduction NEST — CDN transfrontalier de Thionville-Grand Est ; Théâtre de Sartrouville et des Yvelines — CDN ; La Criée — Théâtre National de Marseille ; Pôle Arts de la Scène — Friche la Belle de Mai ; MC2 — Maison de la Culture de Grenoble — Scène Nationale ; Les Célestins — Théâtre de Lyon ; Théâtre National de Nice-CDN ; Comédie de Colmar — Centre dramatique national Grand Est Alsace S Aide à résidence Théâtre Joliette — Scène conventionnée art et création pour les expressions et écritures contemporaines ; Domaine de l’Étang des Aulnes — Centre départemental de créations en résidence ; L’Arche — Villerupt S Soutiens SPEDIDAM, Carte blanche aux artistes de la Région Sud, Département des Bouches-du-Rhône, Ville de Marseille S Le spectacle bénéficie du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT S Maurin Ollès a été accompagné dans sa recherche par Future Laboratory, un projet EUROPE CREATIVE 2021 2025 de résidences de recherches, rassemblant 12 institutions théâtrales européennes, coordonné par les Théâtres de la Ville de Luxembourg. Accompagné par la Comédie, CDN de Reims, Maurin Ollès a pu mener des immersions à Milan via le Piccolo Teatro di Milano, en Roumanie via le Teatrul Tineretului Piatra-Neamt, à Porto via le Teatro Municipal do Porto S La compagnie La Crapule est conventionnée par le ministère de la Culture-DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur S Durée 2h30 S Spectacle disponible en audiodescription

TOURNÉE
14 > 16 janvier 2026 Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, CDN
28 et 29 janvier 2026 NEST, CDN de Thionville
10 > 14 mars 2026 La Criée, CDN de Marseille
2 > 5 juin 2026 La Comédie, CDN de Reims

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