17 Janvier 2026
Dans son livre-brûlot achevé en 1959 et interdit de publication, Vassili Grossman démonte, au-delà du portrait glaçant du stalinisme et d’une dénonciation du nazisme, qu’il met en parallèle, la mécanique infernale de la collusion et des silences qui ont rendu ces deux totalitarismes possibles. Brigitte Jaques-Wajeman en isole des individus exemplaires qui, additionnés, composent une galaxie de positions qui permet la compréhension du mécanisme.
Vassili Grossman commence ce livre-fresque de plus de 1 000 pages à la fin des années 1940 pour l’achever au début des années 1960, bien après la mort de Staline en 1953. En 1956, sous Khrouchtchev, alors que le « rapport secret » a dévoilé une partie des politiques répressives de Staline, un certain assouplissement de la coercition semble voir le jour et la publication de Vie et Destin peut être envisagée. Mais la guerre froide bat son plein et le manuscrit de Vassili Grossman, qui doit paraître en 1962, est jugé dangereux pour l’image de l’URSS et confisqué par le KGB qui en détruit copies et manuscrits. L’auteur est mis à l’écart par les autorités soviétiques – il mourra deux ans plus tard. Deux copies échappent cependant à la saisie. En 1970, enregistré sur microfilm, le manuscrit passe à l’Ouest avant d’être publié en Suisse, en 1980. Il faudra attendre 1989 et la glasnost pour qu’il paraisse en Russie.
Un livre « sulfureux »
Il faut dire que Vie et destin dénonce à haute voix, au travers des aventures de ses personnages, un certain nombre d’éléments « fâcheux » pour le régime soviétique. Et cela sur plusieurs plans.
Se livrant à une critique du stalinisme et démontant les mécanismes qui l’ont rendu possible, Vassili Grossman s’attaque à nombre de directives du régime qui ont eu des effets désastreux sur le destin de l’URSS. Non seulement il critique de manière claire et virulente le musèlement de toute opposition, la répression, les crimes du Parti, les aveux forcés, les déportations, les exécutions de 1937, mais il s’attaque aussi à la mise en place catastrophique de la politique agricole et des kolkhozes prônée par les bolcheviks. L’auteur, Soviétique originaire de Berditchev en Ukraine, s’insurge aussi contre la décision de Staline d’affamer les paysans, qui fera des millions de morts en Ukraine.
Grossman, d’origine juive, a constitué durant la guerre, avec Ilya Ehrenbourg et la bénédiction d’un régime soucieux de tirer profit de la sympathie suscitée par la persécution des juifs par les nazis en Ukraine, en Biélorussie et dans les Pays baltes, un comité juif antifasciste chargé de recueillir des fonds internationaux. Mais au lendemain de la guerre, en pleine atmosphère de guerre froide qui isole l’URSS de l’Occident, la solidarité internationale des juifs devient suspecte et l’antisémitisme reparaît. La publication du livre noir dénonçant ces exactions contre les juifs est différée, puis annulée. Seule la mort de Staline sauve la population juive rescapée d’une déportation en masse.
Le dernier motif – et non des moindres – d’opposition du pouvoir à la publication du livre est sa mise en parallèle des deux totalitarismes auxquels procède le roman : le nazisme et le stalinisme. En mettant en scène le dialogue entre un bolchevik de la première heure et un officier SS qui lui assène « Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? », et en explorant cette veine à plusieurs reprises dans son livre en traquant les signes de la terreur instaurée par les deux régimes, Vassili Grossman avance en terres interdites.
Une mise en scène qui met le texte en avant
Brigitte Jaques-Wajeman choisit de placer les comédiennes et les comédiens – qui joueront au fil du spectacle différents personnages dont ils endosseront la personnalité par une simple modification de costume – autour d’une grande table de travail encombrée de textes qu’on devine être ceux de l’auteur. Sur la scène, seul un canapé usé par le temps fait office de décor. Les costumes que les comédiens endosseront sont disposés à vue, sur des portants. C’est dans l’univers du jeu que Vie et destin est présenté.
Le texte qu’ils et elles prennent en charge est à l’avenant. À l’instar du roman, ils sont les personnages, engagés dans leur relation aux autres, en même temps que le commentaire que Vassili Grossman introduit à propos d’eux. Littérairement, dans le roman, ils introduisent la distance qui permet d’apprécier leurs comportements et la diversité de leurs motivations. Théâtralement, ils ajoutent à la dimension du théâtre dans le théâtre créée par la relation comédien-personnage et montrée sur scène la mise en avant de la source qui alimente le spectacle : la littérature et la place que l’auteur y occupe.
Une galaxie de personnages et de situations dans une unité de temps
Vassili Grossman choisit de situer l’action lors du siège de Stalingrad, entre l’été 1942 et l’hiver 1943, qui sera fatal aux Allemands comme l’hiver russe le fut pour Napoléon au siècle précédent. Mais la grande fresque qu’il développe entraînera le lecteur dans bien des lieux d’URSS. Dans Stalingrad assiégée ; à Kazan, au sud de la Sibérie, devenue en 1920 la capitale de la République socialiste autonome tatare, où ont été évacués des scientifiques importants pour le régime et où le gouvernement soviétique a relocalisé un certain nombre d’installations industrielles ; dans les camps de prisonniers et de déportation nazis et russes.
À Kazan, Victor Strum, un physicien spécialiste du nucléaire, venu avec sa famille et les membres de son laboratoire, y côtoie d’autres exilés tant scientifiques qu’artistiques mis à l’abri par le régime. Son destin servira de fil conducteur au roman. Juif, il a laissé derrière lui sa mère, enfermée dans un ghetto avant son extermination par les nazis, et porte sur lui une lettre d’elle dont le contenu ne sera dévoilé qu’à la fin.
Du côté des Soviétiques, il établit un distinguo reposant sur les attitudes des personnages et leurs origines. On y trouve les anciens compagnons et les héritiers de Lénine, tels Mostovskoï et Krymov, que leur engagement révolutionnaire transformera en agents du pouvoir stalinien avant d’en être les victimes. Ils assisteront, sans avoir la force de les dénoncer, aux exactions commises contre les paysans et aux crimes du pouvoir et seront sacrifiés, sans états d’âme, par la nouvelle génération des commissaires politiques tels Guetmanov, dont le cynisme et la brutalité n’ont d’égale que son désir de se hisser au pouvoir, quel qu’en soit le prix.
Il y a les combattants, parfois même anciens prisonniers du goulag, désireux de sauver la « liberté » russe, enfermés dans Stalingrad, et ceux qui les manipulent comme des pions qu’on sacrifie selon les besoins tandis que dans le camp nazi de prisonniers, Grossman crée le dialogue entre un Allemand et un Russe qui lui permet de rapprocher les deux totalitarismes.
Liberté, soumission et responsabilité individuelle
Dès l’abord il est question de musèlement de la presse qui ne livre que les informations autorisées par le régime. Les personnages présents à Kazan se laissent aller à un certain humour, comparant le sort réservé par le régime aux œuvres de Dostoïevski, « oubliées », et à celles de Tchekhov, valorisées par le régime, avant de s’imposer d’eux-mêmes le silence devant le risque que le délit possible d’opinion leur fait courir.
Grossman donne le ton : « En mille ans, assène-t-il, le peuple russe n’a jamais connu la démocratie ». Tout au long du roman, il explorera cette question de l’absence de liberté, qui n’est pas seulement le fait du régime mais est inscrite au plus profond de la conscience russe et interdit, de ce fait, toutes les divergences et les dérives.
Une peur inscrite dans tous les comportements, qui mène au renoncement de soi et que la délation renforce. Une peur qui s’exerce dans tous les domaines, y compris celui de la recherche scientifique où la ligne du Parti, qui entre parfois en contradiction avec elle-même, prime sur les avancées de la science.
Prisonniers d’eux-mêmes et de leur immobilisme, les personnages sont les victimes désignées d’un régime qui n’hésite pas à faire pression sur eux pour obtenir leur allégeance. Pression sur les familles et interdiction d’exercer sont aussi au menu de cette coercition généralisée. Mais au-delà, Grossman traque les signes de la terreur instaurée par les deux régimes, typiques de tout totalitarisme, compare la destinée des humains pris dans ces systèmes à celle de bêtes menées à l’abattoir, évoque la manipulation créée par la propagande pour rendre ceux qu’on veut exterminer haïssables, s’insurge contre des pratiques qui font des victimes l’outil même de leur propre extermination.
Un traitement théâtral à deux faces
Brigitte Jaques-Wajeman choisit d’accorder un traitement théâtral particulier aux caciques du régime et à leurs affidés. En les affublant de gros ventres, fièrement arborés et portés en avant, qui en font des profiteurs de farce engraissés par leur obéissance forcenée, fidèle au Parti, et par les bénéfices qu’ils en retirent, elle les inscrit, contrairement aux autres personnages, dans le registre de la farce.
Cyniques, pratiquant un jeu clownesque, ils révèlent leur nature de clowns du pouvoir en même temps qu’ils imposent, par la présence physique renforcée de leur obésité dont ils jouent comme d’un moyen de coincer leur victime et de la pousser à la renonciation et à l’obéissance, l’absurdité de la violence qu’ils exercent. Le grotesque, ici, renforce la dramatisation. Les individus sont pris dans la nasse d’un système qui les broie.
Être juif dans la tourmente
Vassili Grossman dédie son livre à sa mère, juive, enfermée dans un ghetto à Berditchev avant d’être exterminée, avec toute la communauté juive, comme le personnage de la mère de Strum. La mère occupe une place centrale dans le roman. La lettre qu’elle envoie à son fils et dont celui-ci ne se sépare jamais raconte la constitution du ghetto, les spoliations dont les juifs sont victimes et l’indifférence complice quand elle n’est pas satisfaction affichée des voisins. Strum, c’est le semblable transposé de l’auteur, son double qui découvre Treblinka et les horreurs nazies en même temps qu’il prend la mesure de l’antisémitisme de l’État soviétique. Grossman, en faisant de Strum un scientifique dépossédé de son poste en raison de sa judéité, met en regard sa double appartenance de Soviétique et de juif. La lettre de la mère boucle la boucle de cette dénonciation du totalitarisme qui fait des individus des non-humains, des créatures aux mains de pantins manipulés par des marionnettistes fous.
Le témoignage de Sofia Ossipovna Levintone, médecin-major de l'armée rouge, arrêtée dans les faubourgs de Stalingrad en même temps que Mostovskoï et déportée parce que juive, qui accompagne un enfant, David, jusque dans les chambres à gaz, offrira une image bouleversante de l’holocauste. Prendre une douche – on sait de quelle nature – y apparaît comme le terrible bienfait de se débarrasser de vêtements qui tiennent debout seuls à force de crasse. C’est l’un des rares moments du spectacle où une certaine froideur analytique qui le traverse de bout en bout cède la place à une émotion vraie.
Il n’en demeure pas moins que Vie et destin demeure, dans son foisonnement labyrinthique, une dénonciation d’une acuité redoutable où Grossman stigmatise ceux qui « appellent à tous les sacrifices […] invitent à utiliser tous les moyens au nom du but suprême : la grandeur future de la patrie, le bonheur de l’humanité, de la nation, d’une classe, le progrès mondial. » Une mise en garde du totalitarisme sous toutes ses formes au fort relent d’actualité...
Vie et destin. Liberté et soumission
S Mise en scène et adaptation Brigitte Jaques-Wajeman S D’après Vassili Grossman S Traduction Alexis Berelowitsch et Anne Coldefy-Faucard S Collaboration artistique François Regnault S Lumières Nicolas Faucheux assisté de Chloé Roger S Scénographie Brigitte Jaques-Wajeman assistée de Chantal de la Coste S Aide à la construction Franck Lagaroje S Costumes Chantal de la Coste S Musique et sons Stéphanie Gibert S Maquillage et coiffure Catherine Saint-Sever S Administration et production Dorothée Cabrol S Avec Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stefan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos, Thibault Perrenoud S Production Compagnie Pandora S Coproduction Théâtre de la Ville-Paris S Remerciements à toutes les actrices, à tous les acteurs (d’aujourd’hui et d’il y a vingt ans), aux étudiants, qui ont participé à l’aventure théâtrale exceptionnelle de Vie et destin S La traduction du livre de Wassili Grossman par Alexis Berelowitsch et Anne Coldefy-Faucard est publiée chez Calmann-Lévy S Durée 3h10
Du 8 au 27 janv. 2026 à 19h30, dimanche à 15h
Théâtre de la Ville – Abbesses – 31, rue des Abbesses, 75018 Paris
Rés. theatredelaville-paris.com ▪ 01 42 74 22 77