19 Janvier 2026
De cette pièce où Molière tire à hue et à dia sur les relations entre hommes et femmes et sur leurs prétentions respectives, la metteuse en scène palermitaine extrait un questionnement par le rire qui conserve, aujourd’hui, toute son actualité.
C’est en costumes contemporains que deux jeunes filles d’aujourd’hui, Armande et Henriette, échangent sur le mariage. Armande a laissé moisir son soupirant, Clitandre, qui a du coup jeté son dévolu sur sa sœur Henriette qui, elle, ne dit pas non… Mais il faut aux deux amants intriguer pour obtenir le consentement de la famille de la jeune fille, dans laquelle tout le monde ne marche pas d’un même pas. La mère, Philaminte, se targue de bel esprit et se nourrit de culture quand son époux, Chrysale, s’est trop gavé de traditions qui transforment la femme en épouse obéissante envers son mari, en bonne mère et parfaite maîtresse de maison.
Ironie suprême : c’est en vers que ces jeunes femmes d’aujourd’hui s’expriment – dans la langue de Molière ! – tandis qu’il y a du rififi en perspective dans la demeure familiale. Philaminte a contraint son époux à congédier Martine, la seule servante selon Chrysale à avoir la tête près du bonnet, pour la simple raison qu’elle parlait mal la langue de Vaugelas. Et le mari n’est pas de taille à lutter, pas plus qu’il ne le sera quand Madame se mettra en tête d’offrir sa fille, au lieu de Clitandre qui a les faveurs du père, à un certain Trissotin, bel esprit ou prétendu tel qui hante les lieux en quête d’une bonne fortune, au motif de lui fournir toutes les félicités de l’intelligence et du savoir.
Il ne manque plus à la touchante scène familiale que la tante, Bélise, vieille décrépie qui se croit encore « courtisable », et le frère de Chrysale, Ariste, qui a pris fait et cause pour les amoureux. On met tout ce beau monde dans la même marmite, plus quelques adjuvants en guise d’épices – lâchetés conjugales, rivaux délateurs, quiproquos et coups de théâtre –, on remue bien et on surveille avec gourmandise le mitonnage du frichti qui conduit au « tout est bien qui finit bien ».
Une mise en scène à cheval entre passé et présent
Représentées le 11 mars 1672 au Théâtre du Palais-Royal, un an avant le Malade imaginaire qui voit s’achever la vie et la carrière de Molière, les Femmes savantes, dernière pièce écrite en vers de l’auteur, ont laissé au repos, sur le banc, les « grandes » pièces que sont Dom Juan, le Misanthrope et le Tartuffe. La protection royale pose son ombre protectrice sur le dramaturge qui présente en retour dans la pièce un petit couplet en hommage au roi et à sa cour en les dotant d’un bon sens qui manque cruellement aux personnages masculins des Femmes savantes. Œuvre d’un homme au soir de sa vie, la pièce porte en elle nombre d’ambiguïtés et de nuances qu’Emma Dante se fait un plaisir d’explorer en les éclairant à l’aune de notre temps.
C’est la raison pour laquelle les femmes, au début de la pièce, apparaissent en costumes contemporains. Lorsqu’Armande et Henriette s’affrontent, c’est en jeunes filles d’aujourd’hui, l’une rétive à un engagement qui la ficèle, l’autre disposée à trouver la sécurité d’un foyer. Philaminte, de même, offre en pantalon la vision d’une femme libre et intellectuelle. Quant à Bélise, la tante, elle a tout de la cougar égarée au pays de la bien-pensance bourgeoise.
À l’inverse, lorsque les hommes apparaissent, c’est en costumes du XVIIe siècle ou approchants. Ils entrent en scène, portés par des serviteurs dans des coffres de grandes tailles ou de vieilles malles à habits, figures qu’on dépoussière quand on les sort pour les exhiber sur la scène, vieilles lunes sorties du placard. Leurs mentalités, leurs comportements sont d’un autre temps et les femmes, pour entrer dans leur jeu, devront progressivement revêtir des oripeaux qui leur correspondent temporellement. Des tenues malcommodes, à l’image des difficultés du statut féminin à l’époque de Molière, qui rendent leurs présences en scène inconfortables tant les paniers disproportionnés et autres froufrous qui les encombrent occupent de volume et soulignent, dans la mise en scène, les difficultés de ces femmes à trouver leur place sur ces canapés manifestement trop étroits destinés à les mettre dans l’embarras.
Le retour du refoulé que révèle cette remontée du temps rend sensible le poids qu’exercent encore ces vestiges du passé dans la relation entre les sexes. Les trois énormes sacs qui tombent des cintres au début de la pièce sont aussi là pour le dire. C’est de l’un d’entre eux que l’on tirera ces robes de mariées que, par dérision, les serviteurs revêtiront pour former un cocasse ballet nuptial.
Faux-semblants et doubles fonds
La mise en scène ne joue pas seulement sur ces rapprochements explosifs entre passé et présent. Elle met en lumière, à l’intérieur même de l’univers moliéresque, toutes les ambiguïtés qui s’y agitent.
Les hommes n’y sont guère à la fête. Chrysale, en mari veule terrifié par sa femme, mais non dépourvu d’un certain bon sens bourgeois, n’a rien à envier à Trissotin qui fait le paon devant ces dames jusqu’à ce que sa vraie nature éclate au grand jour. Quant à Clitandre, prototype masculin du jeune premier amoureux, il démontre – cynisme ou désillusion – un certain pragmatisme dans le choix de sa nouvelle bien-aimée en même temps qu’une fâcheuse absence d’initiative que sa tenue bouffonesque souligne. Et même si la ruse finale « rétablit » l’autorité patriarcale et semble remettre en ordre la hiérarchie familiale, on devine que ce happy end n’est que de convention.
Les femmes n’y sont pas plus à la fête. Armande, délaissée par Clitandre, intrigue pour qu’il lui revienne. Tante Bélise est bien contrainte d’ouvrir les yeux tandis que Philaminte, si elle accepte finalement le choix par son époux de Clitandre, ne renonce pas pour autant au leadership qu’elle entend exercer. Quant à Martine, réintégrée au sein de la domesticité de la famille et qui assène ses quatre vérités à Philaminte en lui clouant le bec, elle a un je-ne-sais-quoi de revanchard qui ne rend pas son discours traditionaliste, quoique frappé à l’aune du bon sens, très sympathique…
Sous la drôlerie, un combat qui ne cesse pas
Emma Dante sait jouer de tous les ressorts de la farce. Les trouvailles abondent dans la fantaisie qu’elle introduit dans la mise en scène. Le salon qui se met à fleurir lorsque les livres l’envahissent, affirmant l’impact de l’accès au savoir, l’espace qui se resserre autour des personnages pour les enfermer dans le huis clos de statuts sociaux qui les réduisent à ne jouer qu’un rôle, les malles d’où sortent et rentrent les personnages masculins, les trappes qui s’ouvrent dans les banquettes, les fauteuils qui se dérobent et glissent sous les fesses des personnages s'ajoutent à un art consommé de la gestion comique des intervalles qui séparent ou rassemblent les protagonistes et où les actrices et les acteurs s’en donnent à cœur joie, avec leurs mimiques outrepassées toujours un cran au-dessus du « naturel », dans des costumes qui offrent une somme aussi belle et soignée qu’humoristique et anachronique.
Si l’on rit – et on rit beaucoup – on n’en oublie pas moins que ce passage en revue des facettes possibles du couple et du statut de la femme, engluées dans la boue des conventions sociales et morales, nous ramène cependant à l’ici et maintenant.
Les Femmes savantes de Molière
S Mise en scène Emma Dante S Avec la troupe de la Comédie-Française Éric Génovèse (Ariste, frère de Chrysale), Laurent Stocker (Chrysale, bon bourgeois), Elsa Lepoivre (Philaminte, femme de Chrysale), Stéphane Varupenne (Trissotin, bel esprit, Jennifer Decker (Armande, fille de Chrysale et de Philaminte), Gaël Kamilindi (Clitandre, amant d’Henriette), Sefa Yeboah (Vadius, savant et le Notaire), Edith Proust (Henriette, fille de Chrysale et de Philaminte), Aymeline Alix (Bélise, sœur de Chrysale), Charlotte Van Bervesselès (Martine, servante) et Diego Andres (L’Épine, laquais de Trissotin et Serviteur), Hippolyte Orillard (Serviteur), Alessandro Sanna (Julien, valet de Vadius et Serviteur), Sabino Civilleri (Serviteur) S Scénographie et costumes Vanessa Sannino S Lumières Cristian Zucaro S Collaboration artistique Rémi Boissy S Assistanat à la scénographie Ninon Le Chevalier S Assistanat aux costumes Marion Duvinage S Production Comédie-Française S Coréalisation Théâtre du Rond-Point
Du 14 janvier au 1er mars 2026
Théâtre du Rond-Point – 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
Rés. comedie-francaise.fr & www.theatredurondpoint.fr r
AU CINÉMA En direct le 1er mars à 15h dans plus de 200 salles en France. Ensuite, cette captation s’ajoutera au catalogue réalisé avec Pathé Live depuis dix ans.
Projections scolaires possibles. Rens. lacomediefrancaiseaucinema.com