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Arts-chipels.fr

La fin du courage. Faire l’ascension de la philosophie ?

Emmanuelle Béart durant les répétitions. Phot. © Simon Gosselin

Emmanuelle Béart durant les répétitions. Phot. © Simon Gosselin

Peut-on rire de soi tout en philosophant ? C’est en tout cas l’exercice auquel s’adonnent avec brio les six duos de comédiennes qui prennent appui sur l’essai de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, qui se livre à un dédoublement burlesque de son œuvre.

C’est en femme fatiguée, relativement dépressive, que se présente Isabelle Adjani, grosses lunettes plantées sur le nez qu’elle ne cesse de remettre en place, en incarnant l’Autrice. À son menu du jour, un entretien avec une journaliste zébulon, montée sur ressorts, mais qui ne fait pas dans la dentelle en matière de pensée. À propos de son dernier livre sur le courage – quelle drôle d’idée, se dit-elle, de s’être lancée dans un projet pareil… Non seulement elle a écrit ce livre, mais elle a en plus accepté de se prêter à la mascarade médiatique, de devenir « histrionne » d’une démocratie qui l’est tout autant.

Il n’empêche. Elle va se soumettre à ce jeu qui se réduit à une série de phrases-chocs tout en avançant, fragment après fragment, sur les réflexions que lui inspire ce concept de « courage », aussi mobile et changeant que le temps dans lequel on s’en réclame.

Entre le vocabulaire guerrier de l’audace, les vertus morales du courage exaltées par l’amour courtois, la vision très utilitaire et politiquement orientée d’Érasme et les interrogations sur courage de quoi et pour quoi faire, le leitmotiv du courage se répand dans les méandres piégeux d’une pensée sans cesse brisée et comiquement revisitée par une journaliste qui a pour mission de « faire passer » auprès du « grand public », dans un langage « ordinaire », à la portée de tous, un message qui ne dédaigne pas le jargon et les mots savants et s’environne de références toutes les quelques phrases. Beckett, Laing, Bergson, Nietzsche, Jankelevitch et quelques autres emplissent la caverne socratique d’un propos qui croise la voix off et furibarde d’un réalisateur qui souffle son irritation dans les oreilles de l’intervieweuse.

Isabelle Adjani et Laure Calamy. Phot. © Simon Gosselin

Isabelle Adjani et Laure Calamy. Phot. © Simon Gosselin

Une disputatio cocasse

C’est au travers de la farce que se développera une pensée en miettes qui passe par le problème de la compréhension du discours et de sa manipulation. Non seulement la journaliste n’a pas lu l’ouvrage à propos duquel elle interroge l’Autrice et l’avoue avec le sourire, toute honte bue, mais elle en fait un titre de gloire dans le savoureux contraste qu’elle oppose à sa « victime » qui tente vainement d’en placer une sans avoir le courage de dénoncer l’inanité de cette mascarade. Plus l’une s’enfonce dans des considérations abstraites, plus l’autre se rapproche d’un bon sens près du bonnet, ancré dans le tout-venant de la vie quotidienne et dans la trivialité.

Il n’empêche pas qu’on voie passer, dans cet échange à bâtons rompus, des considérations sur l’exploitation et l’alinéation au travail, sur le théâtre social et le retournement du langage façon novlangue revisitée de 1984 de George Orwell, où l’optimisation fiscale masque l’évasion de capitaux et où le plan social déguise les suppressions d’emplois.

Une métaphore montagnarde

Entre l’enthousiasme forcené de l’une et les atermoiements réflexifs de l’autre, une partie va se jouer, que la mise en scène transpose d’une manière aussi éclatante que burlesque.

Déjà, le décor « parle ». Lorsque la pièce commence, c’est environnée de parois composées d’écrits accumulés, assemblés en blocs empilés qui forment une barrière serrée d’objets de savoir qu’apparaît l’Autrice, rempart défensif et refuge protecteur qui l’isolent du reste du monde.

Lorsque la journaliste chamboule-tout s’introduit dans cet univers, elle entraîne dans son sillage, qui malmène l’Autrice, l’idée d’une mise en danger. Elle trouvera son expression scénique dans une littéralité théâtrale qui la lance, façon varappe, la corde à la main et le baudrier serré à la ceinture, dans une ascension périlleuse hilarante à l’assaut de la philosophie.

Cette prise de risque ne sera pas à sens unique puisqu’elle entraînera la Philosophe à sa suite dans un parcours aventureux où la muraille d’écrits, métamorphosée en paroi abrupte, se fera mise en danger, effort, obstacle à surmonter pour parvenir, enfin, péniblement, au haut de la montagne qu’elle a dressée.

On découvre, au détour du chemin, que la réflexion continue de s’exercer. « … La philosophie permet de fonder une théorie du courage qui articule l’individuel et le collectif, écrit Cynthia Fleury. Car si l’homme courageux est toujours solitaire, l’éthique collective du courage est seule durable. » CQFD qui éclaire, s’il en était besoin, l’endroit où veut nous emmener l’autrice.

Si le propos philosophique sur le courage, ainsi questionné, devient polysémique et éclaté, s’il s’atomise en même temps et s’obscurcit parfois à travers cette accumulation de couches qui se superposent, le théâtre en revanche y trouve son compte. Il donne aux deux comédiennes – épatantes – qui s’affrontent sur scène avant de trouver le chemin commun où s’aventurer ensemble matière à développer le plaisir du jeu. On s’amuse beaucoup, on rit même franchement, de ces effets de miroirs déformants d’une philosophie qui rit d’elle-même et s’égare dans la vie, mais au jeu de la philosophie, c’est, dans cette lecture performée, le théâtre qui gagne…

La Fin du courage Librement inspiré de l’essai éponyme de Cynthia Fleury publié chez Fayard en 2010
S Lecture mise en scène Jacques Vincey S 6 duos d’actrices Isabelle Adjani et Laure Calamy (du 17 au 25 janvier 2026), Emmanuelle Béart et Sarah Suco (du 28 janvier au 1er février 2026), Emmanuelle Béart et Sophie Guillemin (du 3 au 8 février 2026), Isabelle Carré et Sophie Guillemin (du 11 au 22 février 2026), Lubna Azabal et Sophie Guillemin (du 25 au 27 février 2026 & le 7 mars à 15h et 19h), Lubna Azabal et Rosa Bursztein (du 28 février au 8 mars 2026) S Avec Louis Pencréac’h et l’aimable participation d’Alexandre Vizorek S Collaboration artistique Victoria Sitjà S Lumière Dominique Bruguière S Assistant Lumière Pierre Gaillardot S Scénographie et costumes Lucie Mazières S Dessins des costumes Alexandre Mattiussi pour Ami Paris S Collaboration dramaturgique Valérie Six avec Arnaud Duprat de Montero S Conseiller technique Serge Kolpa S Régie plateau Juliette Blanchard S Accompagnatrice / Répétitrice Eva Carmen Jarriau S Assistante son Laure Chichmanov S Maquillage et coiffure Laurence Azouvy, Stéphanie Villeret S Construction scénographie Théry Guyot avec Yohan Chemmoul S Visuel ©Lucciano Espeso S Production Au Contraire Productions Arles-Paris, Claire Béjanin et Valérie Six S Chargée de production Mathilda Balaguer S Coréalisation Théâtre de l’Atelier S Coproduction Cie Sirènes S Avec le soutien artistique du Jeune Théâtre National S Avec le soutien amical à la production d’Alexandre Mattiussi S Avec le soutien de Louboutin S Accessoires Artifacts Gallery et as’art S Remerciements à Nicolas Maury, à Julie Marang et le Grand hôtel du Palais Royal, à Catherine King et le CRESCO de la ville de Saint-Mandé, à Anne-Catherine Grimal, à No Bullshit Company et pour le courage de toute une vie à Iris Ostier S Durée 1h15

Du 17 janvier au 8 mars 2026
Théâtre de l’Atelier
– 1, place Charles-Dullin, 75018 Paris
www.theatre-atelier.com
Isabelle Adjani et Laure Calamy (du 17 au 25 janvier 2026)
Emmanuelle Béart et Sarah Suco (du 28 janvier au 1er février 2026)
Emmanuelle Béart et Sophie Guillemin (du 3 au 8 février 2026)
Isabelle Carré et Sophie Guillemin (du 11 au 22 février 2026)
Lubna Azabal et Sophie Guillemin (du 25 au 27 février 2026 & le 7 mars à 15h et 19h)
Lubna Azabal et Rosa Bursztein (du 28 février au 8 mars 2026)

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