22 Janvier 2026
À travers une série de micro-séquences qui introduisent une vision éclatée en même temps que décalée d’un événement dramatique, la pièce aborde un moment où se cristallisent et se fondent en une seule histoire des bribes de parcours individuels.
C’est dans la pénombre, noires silhouettes à peine éclairées de dos et nimbées de cette lumière qui les transforme en ombres qu’apparaissent les personnages – ou plutôt les comédiens qui les interprètent. Des spectres surgis sur la scène pour porter une histoire qui se noue dans un délai bien court : 1 729 secondes, moins d’une demi-heure où un monde bascule, acmé tragique au cours de laquelle une petite fille, atteinte par une balle et en instance de mort faute d’avoir été évacuée immédiatement, va faire basculer le destin de tous les personnages.
Une galaxie de destinées individuelles
C’est à l’hôpital, au moment où la petite fille va mourir, que commence la pièce. La manière de traiter l’ensemble de l’événement apparaît dès l’entrée. L’histoire sera faite de la somme des histoires individuelles des personnages qui lui sont reliées. Chacun y débarque avec ses problèmes non réglés et ses angoisses avant qu’on ne remonte le fil du temps pour reconstituer ce qui s’est passé.
L’esprit de l’anesthésiste-réanimatrice oscille entre ses préoccupations pour ses patients en état grave et les mille et un tracas de sa vie quotidienne. Les parents de la petite fille, angoissés, traînent leur culpabilité, sur ce qu’ils auraient pu, ce qu’ils auraient dû faire ; la mère de ne pas avoir secouru son frère en butte à un dealer auquel il n’avait pas réglé sa dette et de ne pas avoir confié, pour cela, les enfants au père ; le père, professeur de sociologie à la fac, de ne pas avoir entraîné ses enfants dans une manif de protestation contre la fermeture d’une MJC dans un quartier populaire du Havre.
C’est la porte ouverte vers une galaxie de personnages tous liés les uns aux autres par un bout d’une chaîne qui les relie : une étudiante du père, ce qui explique la présence de celui-ci à la manifestation ; son amoureuse, « une petite bourge » qu’elle traite de haut ; le garçon d’origine maghrébine qui tombe amoureux fou de cette jeune fille qui se donne à lui, un soir de dépit ; l’usure du couple formé par le psychologue et sa femme ; les représentants du pouvoir et les flics qui se trouvent sur les lieux, à la MJC ou au commissariat, avec leurs vies, leurs ordres et leurs comptes à régler.
Plurigénérationnels, pluriethniques, reflétant la diversité des modèles familiaux et des statuts sociaux – et les fossés qui les séparent –, les personnages composent à eux tous une humanité en raccourci dans le contexte d’une lutte sociale.
Une vision distanciée
Si quelques accessoires apportés sur la scène matérialisent une scène d’intérieur au sein de la famille, si des panneaux de fond de scène, retournés, peuvent, par exemple, figurer une prison lors de l’interpellation du jeune maghrébin, ils ne sont qu’indicatifs, symboliques, sans une personnalité qui leur accorderait un statut, une histoire, tout comme les personnages, qui semblent réduits à des archétypes. À eux tous, ils forment une collection d’humanité, exemplaire mais sans véritable chair.
Cette distance d’avec les personnages est soulignée par la présence d’un narrateur qui, à chaque étape de l’histoire, assure le lien entre les séquences et en fait le commentaire. Entomologiste hiératique, servi par la présence imposante d’Éric Chalier, statue du Commandeur qui voyage à l’intérieur des pensées des personnages, de leurs états d’âme, le narrateur, qui porte aussi les didascalies, analyse leur comportement, en donne la lecture. Il replace les personnages dans leur contexte et leur attribue raisons d’agir et réactions. Il observe la collection d’insectes qui s’agitent sous son regard. Dans cette fable où les allers-retours entre passé et présent sont permanents, il retisse le fil qui relie personnages et événements.
Un monde onirique
Ce monde de notre temps, Julie Lerat-Gersant choisit de le montrer au travers de moyens qui se rapprochent du cinéma. Par sa construction en plans-séquences qui s’articulent entre eux et dispensent une approche elliptique, elle introduit un procédé souvent utilisé au cinéma pour créer le suspense et donner à la fable un relief qu’elle n’aurait pas dans la continuité chronologique du propos. Appliqué à une situation « quotidienne », le procédé procure un sentiment d’étrangeté qui détache le traitement proposé par la mise en scène du réel.
Alternant plans d’ensemble dans lesquels les comédiennes et les comédiens, parfois face au public, font commentaire commun ou se renvoient la balle et gros plans qui, isolant un personnage, placent le focus sur un visage, sur une silhouette, Julie Lerat-Gersant crée un puzzle que la lumière vient servir et qui en renforce l’impact.
Collaborateur de Joël Pommerat pour les spectacles de la Compagnie Louis Brouillard, partageant le processus d’écriture de nombreux metteurs en scène et chorégraphes, Éric Soyer fait de la lumière un partenaire actif du spectacle. En même temps scénographe de 1729 secondes, il crée une atmosphère complètement déconnectée de toute « objectivité » ou réalisme. Dans ce monde passé au filtre de la narration, les éclairages disent le passage par le mental, qui donne de la réalité une vision onirique. Un monde de la pénombre peuplé de spectres qui viennent inscrire, le temps d’une trouée lumineuse, leur présence au plateau.
Des archétypes qui n’évitent pas les poncifs
Si le parti pris est intéressant, si la distribution, homogène, remplit bien son rôle, si le déplacement des personnages, qui peut emprunter des images emblématiques de notre temps, tel le recours aux rollers, est soigneusement chorégraphié, si l’inclusion de parties chantées et de musique se fait en harmonie avec le ton du spectacle, on reste cependant sur le bord.
Hormis la petite fille dont seule la tête, encadrée dans une fenêtre lumineuse, apparaît à la fin du spectacle pour rappeler les micro-événements de son enfance trop tôt interrompue et devenir, tout à coup, plus incarnée, plus humaine et source d’émotion, les personnages, trop archétypaux, restent les instruments d’un argumentaire qui enfile des considérations, certes bien-pensantes, mais assez schématiques et proches du poncif. Si le « discours » peut en séduire certains et que, d’une certaine manière, on ne peut qu’y souscrire, il ne se détache pas d'un certain attendu. C’est dommage car l’inventivité de l’ensemble, sa construction basée sur la discontinuité et le soin apporté à la mise en scène du spectacle méritent qu’on s’y arrête.
1729 secondes
S Texte et mise en scène Julie Lerat-Gersant S Avec Cindy Almeida de Brito (Liam Diabi), Laurianne Baudouin (Lisa Bruand, la Commissaire), Zoé Belloche (Zélie Combes), Walid Caïd (Malik Bel Amri), Eric Challier (le Narrateur, Karl Lebel), Juliet Doucet (Sara Bel Amri, Kim Bruand), Thomas Germaine (Dan Bruand) S Scénographie Éric Soyer S Création des lumières Eric Soyer, en collaboration avec Malek Chorfi S Musique Clément Mirguet S Dramaturgie Juliette Alexandre S Regard chorégraphique Kaori Ito S Création marionnette Marine Dillard S Costumes Dimitri Lenin S Régie générale et régie plateau Thomas Nicolle S Décors Ateliers du Préau S Production & Développement Cécile Jeanson S Production déléguée Le Préau CDN de Normandie-Vire S Producteur associé Cie L’orage S Coproductions TJP - CDN de Strasbourg Grand Est, et PAN - Producteurs associés de Normandie : Comédie de Caen - CDN de Normandie, CDN de Normandie-Rouen, le Tangram - SN Evreux-Louviers, SN61, DSN - Scène nationale de Dieppe et Le Volcan - Scène nationale du Havre S Avec l’aide du Ministère de la Culture - la DGCA et la DRAC Normandie, de la Région Normandie, du Département du Calvados et de la Ville de Caen. Avec la participation artistique du Jeune théâtre national S Avec le soutien du Crédit d’Impôt Spectacle Vivant S Julie Lerat-Gersant est artiste associée au Préau – CDN de Vire S À partir de 12 ans (tout public) et à partir de la 4e (scolaire) S Durée 1h30
Du mardi 20 au vendredi 23 janvier 2026
Le Préau CDN de Normandie-Vire - Place Castel, Vire
TOURNÉE
Vire • Le Préau CDN de Normandie-Vire • 20 > 23 jan. 2026
Rouen • CDN de Normandie-Rouen • 27 & 28 jan. 2026 → Mar. 20h, mer. 19h
Strasbourg • TJP CDN • 4 > 7 fév. 2026 → Mer. 20h, jeu. 14h30 (scolaire) & 19h, ven. 14h30 & 20h, sam. 18h
Caen • La Comédie de Caen - CDN de Normandie • 10 > 12 fév. 2026 → Mar.& mer. 20h, jeu. 14h (focus pro)
Saintes • Le Gallia, Scène conventionnée • 24 fév. 2026 → Mar. 14h (scolaire) & 20h
FLERS • SN61 • 9 mar. 2026 → Lun. 14h (scolaire)
Alençon • SN61 • 10 mar. 2026 → Mar. 14h (scolaire) & 20h
Dieppe • DSN, Scène nationale • 17 mar. 2026 → Mar. 14h30 (scolaire) & 20h