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Arts-chipels.fr

L’enfant unique. Quand le cocon familial se fait matière à résonance musicale.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Du voyage initiatique qui mène un enfant de la naissance à l’adolescence, David Lescot tire un objet insolite où la musique de la parole et le timbre de la voix jouent une partition épurée, à la fois fine dans l’observation des âges de l’enfance et des relations familiales, et décalée du réel.

Le lieu qu’on découvre sur scène pourrait ressembler à une arène stylisée. Des gradins sur trois côtés entourent un espace vide, à transformations, que vient habiter toute une galerie de silhouettes hautes en verbe et en couleur. Une fois leur « prestation » accomplie, les personnages disparaîtront derrière cet espace, comme avalés par le théâtre.

Le premier personnage qu’on découvre, d’ailleurs, n’est pas une représentation d’humain mais une abstraction, une allégorie portée par un chœur. Le Temps déroule, en fragments rimés-rythmés, au fil d’un récitatif proche de la psalmodie et rempli d’assonances, tout le positif et le négatif de la vie, les joies et les peines, les espoirs et les déceptions, le début et la fin, la mémoire et l’oubli.

Et justement, il est question de revenir au début, avant que l’enfant ne soit l’enfant, avant qu’il ne soit conçu, avant même qu’il existe dans la tête de ses parents. Dans leur rencontre déjà, l’allégorie est aussi là, dans la figure d’Hermès – la thèse sur laquelle travaille Abel, le futur père –, dieu voyageur, messager, touche-à-tout, dieu des rêves et des songes, inventeur de la musique. Temps, et rythme, et chant sont au cœur de la parole qui surfe entre banalités du quotidien et mutations musicales.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Une histoire sans grande histoire mais pleine de petites

La trame pourrait apparaître convenue tant elle ressemble à beaucoup d’autres. Abel et Clotilde se rencontrent en mode semi-agressif – « Tu me suis », dit-elle. « Pas du tout », rétorque-t-il – avant de se trouver à parler des origines des rites, des croyances, des traditions et des mœurs. Attirance, désir, et Clotilde se retrouve enceinte face à un Abel pas vraiment convaincu d’avoir à renoncer à sa liberté individuelle avant de se décider.

On suivra l’accouchement, stylisé, et les premiers moments, la première séparation liée à la nécessité d’opérer l’enfant pour une malformation cardiaque. Puis la joie et la sidération et l’anxiété des nuits où l’on se lève pour écouter si Myrto, le bébé, respire encore. Et les « instantanés »de sa reptation, de ses premiers pas, de son apprentissage de la parole, traversés par les soirées où on discute politique ou les informations relatives aux alertes à la pollution, aux particules fines et au cadmium.

Viennent l’école et les inévitables tracas des réunions de parents d’élèves, les dérapages scolaires, les silences de l’enfant, les premiers « copains » pas encore « petits », l’apprentissage bougon de la musique, les anniversaires. Et l’enfant qui change, qui s’échappe, et la séparation des parents, et l’enfant qui crise. Et à l’approche de l’adolescence, les « mauvaises » fréquentations, les premiers « délits » et les premiers émois. Puis le collège. Et la révolte.

Une histoire qui, malgré quelques détails singuliers, ressemble à tant d’autres et appartient à une histoire commune que chacun transpose à sa manière en fonction de son vécu personnel.

L’enfant unique. Quand le cocon familial se fait matière à résonance musicale.

Particulier et général : le rôle du décor

Neutre, le décor contribue à ce glissement du particulier au général. Artificiel, avec ses interprètes qui le gravissent et le descendent en permanence et cheminent sur les différents niveaux créés par leur étagement, il rejoint ce décalage du texte, pourtant attentif aux petits accidents de la vie quotidienne, vers le poétique et la musique.

Objet total du spectacle, il contient tous les lieux et tous les états, de la rue au cabinet médical, de la salle d’accouchement à la maison, de l’école à la piscine ou au commissariat de police.

Il se transformera, tirant de lui-même les accessoires de sa transformation. Des gradins sortiront des sièges, une table et même un piano lorsqu’il s’agira d’évoquer la maison où vivent Myrto et ses parents. La lumière en modifiera la fonction, le transformant en piscine aux teintes bleutées où traînent les préados.

À une allure soutenue, marquée par la rapidité d’alternance des séquences qui découpent les vies des trois personnages principaux – le père, la mère, l’enfant – en moments-clés à la manière d’un raccourci cinématographique qui procèderait par ellipses pour composer une fresque, comédiennes et comédiens, devenus accessoiristes ou régisseurs, tirent, décalent et dressent, puis démontent et replacent les éléments de bois blanc pour revenir à la neutralité première. Le jeu reste au centre et le théâtre le lieu de l’artifice.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

La « patte » David Lescot

On retrouvera dans le spectacle ce qui rend les spectacles de David Lescot si originaux et si attachants.

Une manière de croquer le monde qui nous entoure en détournant le point de vue, en le faisant passer à travers les yeux d’un enfant, en lui superposant une vision poétique, en dégageant du quotidien sa part d’extra-ordinaire avec la dose d’impertinence et d’humour qui en révèle toutes les failles et les inanités.

Une manière de traquer le langage et ses transformations selon les situations de la vie : de son apprentissage jusqu’aux différentes langues qu’on emploie, à l’oral ou à l’écrit, à l’école, dans la famille, pour soi-même ou avec les « potes », dans la gêne des premières rencontres amoureuses ou dans la violence saccadée des ruptures, de la colère et des révoltes.

S’y ajoutera un sens de la prosodie où la musique et le sens entrent en résonance. Déjà présente dans Portrait de Ludmilla en Nina Simone ou dans Une femme se déplace, elle prend ici une place prépondérante, associant percussions, harpe et piano à la musicalité des mots et des timbres de voix, faisant du texte partition et de l’ensemble de la pièce une symphonie pour chœurs où les voix éclatées qui se rejoignent en faisceau font entendre un message qui ne sépare plus théâtre et musique mais les fusionne dans une même vision du monde où intellect et sensation deviennent inséparables.

Pour parvenir à cette alchimie subtile, il fallait des interprètes capables d’en jouer les différents registres et d’en assumer la mécanique. C’est la raison pour laquelle toutes et tous sont musicien.nes et/ou chanteur.ses en même temps qu’actrices et acteurs, et déjà partenaires de David Lescot dans ses spectacles précédents et rompus à sa métrique si particulière du texte.

Ludmilla Dabo, déjà présente dans quatre créations de l’auteur et en particulier source d’inspiration pour Portrait de Ludmilla en Nina Simone, est ici associée avec Antoine Sarrazin qui formait déjà un couple avec la comédienne dans Une femme se déplace. Sarah Brannens prêtait son interprétation à la trilogie de l’enfance qui comprenait J’ai trop peur, J’ai trop d’amis et Je suis trop vert. Quant aux membres du chœur – Yannick Morzelle, Pauline Collin et Mirabelle Kalfon – ils apparaissaient déjà dans Une Femme se déplace et dans La Force qui ravage tout pour les deux premiers, expérimentant un phrasé proche du rap, et dans la pièce pour enfants Depuis que je suis née pour la troisième. David Lescot, pour en assurer la direction de l’intérieur, sera le quatrième membre du quatuor.

Millimétrée, la mise en scène est un régal et son propos devrait toucher un public adolescent comme u public adulte. On regrettera cependant, peut-être, le trop-plein de cette accumulation de séquences dont le fractionnement, parfois, confine à un certain éparpillement. À trop vouloir en dire, le propos perd un peu de sa force. Il n’en est pas moins une magnifique synthèse artistique mise au service d’une approche éminemment chaleureuse et humaine de la relation parents-enfants.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

L’Enfant unique (texte publié aux Solitaires intempestifs)
• Texte, composition et mise en scène David Lescot • Avec Ludmilla Dabo Sarah Brannens, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon, David Lescot, Yannick Morzelle, Antoine Sarrazin • Scénographie Alwyne de Dardel • Lumières Juliette Besançon • Costumes Mariane Delayre • Assistanat à la mise en scène Mona Taïbi • Production Cie du Kaïros • Création en résidence au Théâtre de Cornouaille – SN de Quimper • Coproduction Théâtre de la Ville – Paris, Théâtre de Cornouaille – SN de Quimper • La compagnie est conventionnée par le ministère de la Culture - DRAC Île-de-France • Création le 29 septembre 2026 au Théâtre de Cornouaille – SN de Quimper • Durée 1h50

Du 7 au 17 octobre 2026
Théâtre de la Ville – Les Abbesses, 31, rue des Abbesses 75018 Paris
Billetterie theatredelaville-paris.com ▪ 01 42 74 22 77

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