Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Arts-chipels.fr

J’attends peu, j’aspire à beaucoup. De la politique-fiction sur le mode burlesque comme un des beaux-arts.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Une évocation impayable et haute en couleurs de ce qui pourrait nous attendre dans le prochain demi-siècle, menée par des interprètes montés sur ressorts. Dans cet avenir qui se colore d’un passé qui nous est proche, le rire est au rendez-vous.

Ils sont quatre mousquetaires qui deviendront six au fil du spectacle, à débarquer sur un plateau nu, encadré sur les côtés par des portants sur lesquels sont pendus des costumes de scène. Quatre « éminentes » personnalités venues apporter leur contribution à un grand colloque en hommage à Arthur Cagniot-Duchêne, avatar transparent parodique et fantasmé de l’auteur, Hugues Duchêne. Titulaires des chaires « Histoire énergétique des libertés publiques », « Archéologie des démocraties disparues », « Poétique des institutions tardives » et « Éthique des exécutifs automatiques », ils donnent la mesure de l’absurdité et de l'humour qui courent sous la surface de la pièce.

Le ton avait auparavant été donné par la projection sur un écran placé en hauteur de photos de famille anciennes dudit Duchêne sur le mode « Qu’il est joli le temps passé » ou « C’était-y pas mieux avant ? » décliné sur le mode d’une certaine dérision. Ce paradis noir et blanc d’un temps révolu alternait avec des messages, défilant encore et encore, qui en offraient le contrepoint contemporain. Un certain nombre de thèmes s’y affichaient de manière succincte : désert médical, harcèlement scolaire, isolement rural, surveillance algorithmique, destruction civique, vieillissement voisinaient avec tornades, sécheresses, incendies ou pénuries. Un tableau apocalyptique. De quoi déprimer les âmes les mieux trempées. Ou prendre, comme le fait l’auteur, pour point de départ la formule « On s’habitue à tout » et en explorer toutes les déclinaisons.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Le futur du passé

Or donc, la pièce prendra prétexte de l’hommage à Arthur Cagniot-Duchêne, brillant juriste, penseur et politologue émérite – de gauche, du moins se qualifie-t-il ainsi – retiré loin du monde dans un petit village de Haute-Savoie après avoir exercé son influence sur la pensée de son temps. avec la volonté de rendre compte d’un demi-siècle d’existence et de production d’un être d’exception, dont les thèses mémorables sont restées dans les mémoires, dont celles sur lesquelles en 2059, s’interrogeait l’école de la magistrature avec des questions telles que « Faut-il en finir avec l’état de droit ? » ou « Mais peut-on encore faire confiance aux êtres humains pour se choisir des lois ? » – comprenez « vaut-il mieux confier l’avenir de l’humanité à des machines ? »

On retrace le parcours d’Arthur Cagniot-Duchêne, qui n’a cessé de conspuer la caste constitutionnelle, en remontant à un petit film réalisé dans son enfance où lui est posée la question, immémoriale, adressée aux enfants : « Et toi, qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » Les comédiennes et les comédiens, sur scène, se feront les rapporteurs des étapes qui ont marqué la vie d’Arthur, de son enfance à son exil volontaire.

On démarrera donc, comme il se doit, avec la naissance de sa vocation à la suite de sa découverte d’une histoire de Walt Disney qui met en scène un petit écureuil qui déclare fièrement : « Moi, écureuil, je ne laisserai jamais aucune écureuillette sur le bord du chemin. » De quoi alimenter un imaginaire de preux chevalier, défenseur infatigable de la veuve et de l’orphelin, et de quoi provoquer, comme il se doit, des rires dans le public.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Le futur du passé

On retraversera le temps en partant de 2026, date de naissance d’Arthur, et en suivant la chronologie pour arriver à la retraite ultime du « héros » en alternant des saynètes mettant en scène la société du temps et son histoire et les grandes étapes de la formation d’homme d’Arthur : les parents, leurs attentes, les difficultés, les troubles et émois de l’adolescence, les débats politiques et les engagements, jusqu’à son abstention du monde. Arthur va grandir et traverser embûches et errements dans un futur qui ressemble assez fichtrement à ce que nous connaissons aujourd’hui : manifs, mensonges électoraux, plans de réduction des dépenses à répétition, entre autres, sont au menu.

On commencera donc, après Marine Le Pen, par l’élection d’Édouard Philippe et par l’inefficacité de son gouvernement, ce qui le pousse à la démission, remplacé, au tour d’après, par le Montpelliérain Louis Aliot, méridional haut en couleurs et à l’accent chantant, issu d’une famille d’extrême-droite même avant sa naissance. On voit renaître les ligues qui précédèrent l’époque du Front populaire, comme la Ligue des patriotes, et fleurir les slogans haineux. On voit les héritiers du Front national, au pouvoir, s’engouffrer dans la préférence nationale et les lois anti-immigration avant de faire machine arrière, faute de main d’œuvre à trouver pour les travaux sous-payés.

Élections, manifestations, congrès, résistance, émeutes, pillages, check-points, autonomisation de certaines forces de police, guerre civile, propositions de suppression de l’argent liquide et autres péripéties jalonnent le parcours. Contradictions, absurdités et aberrations politiques sont le lit dans lequel Arthur fait ses classes alors que fake news, réseaux sociaux et IA rivalisent sur le plan d’une communication qui n’en est plus une. « Les réseaux sociaux ont ouvert un champ de manipulation dont Goebbels n’aurait pas osé rêver, et chacun n’a jamais été aussi libre de s’exprimer pour, en définitive, peser si peu dans la marche du monde. Les électeurs sont dans la nasse, rivés à leurs écrans », souligne le texte.

Ce portrait aussi insolent que goûtu et comique d’un présent vu d’un futur qui tire de lui ses leçons prend les allures déjantées d’une leçon de choses à grands renforts de croquis, de tableaux et de cartes qui apparaissent sur trois chariots montés sur roulettes pour appuyer la démonstration. Il suffit d’une cravate, d’une veste, d’un blouson, d’un pardessus ou d’une écharpe pour que les comédiens s’emparent des personnages dans ce qui s’apparente à un jeu de massacre mené à bride abattue.

Une dévastation que hante la figure de Michel Houellebecq qui, tout au long de la pièce, trimballera sa silhouette sans soin et pleine d’ennui en truffant ses interventions inaudibles de borborygmes et de gromelots. La pièce règlera son compte à ce « grand » écrivain, considéré comme le pourfendeur visionnaire du libéralisme et l’un des portraitistes les plus aigus d’un mal du siècle composé de solitude en faisant dire à une comédienne qu’elle n’a pas dépassé quelques dizaines de pages de son « chef d’œuvre », les Particules élémentaires.

Il n’y a pas de temps mort dans ce passage en revue des turpitudes auxquelles nous nous livrons et des nouvelles guerres coloniales que la fable avance, incluant cette fois la Russie, les États-Unis ou la Chine, et qui, tout en prenant des figures de robotisation, n’en détruisent pas moins des populations entières.

Il ne reste plus qu’à ajouter quelques catastrophes écologiques, des mégabassines, des incendies à répétition, des inondations et la perspective d’une raréfaction de l’eau pour compléter le tableau-charge. S’il est dramatique, le parti pris est d’en rire en le mettant à distance. Un deuxième degré qui court tout au long de la pièce et que la complicité du public à en comprendre les références rend possible.

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

Appuyer où ça fait mal en trois endroits

La peinture décalquée du paysage politique et sociétal occupe une large part du spectacle et Hugues Duchêne lui invente des futurs savoureux, passant par une Alliance Wokiste Prolétarienne, une Europe coupée en deux, une République décentralisée, des scènes de guérillas, des junkies terroristes et des ennemis de la Révolution. Il imagine une sixième puis une septième République où se mettrait en place un Conseil de gouvernement rassemblant scientifiques et citoyens – « On n’a pas pris la Bastille que pour faire un opéra », fera-t-il dire à un de ses personnages. Le tableau ne serait pas complet sans une résurgence royaliste dont les divisions sont un bonheur avant que leur regroupement les porte au pouvoir et avec eux la « révision » des acquis sociétaux de notre époque.

Toujours au plus près de la langue, orale, Hugues Duchêne truffera les échanges entre d’jeun’s de franglais. Les dialogues deviennent « talk », « so exciting », les réflexions politiques portent sur « ghoster » le peuple ou le plaisir, et l’on est prié de « catcher » ce qui est en jeu. On refait le monde à coups de « cancel », de « deal » et de « consequently ». Y’a qu’à suivre et à rester « close »…

La deuxième partie, intitulée « Le droit à la caresse », paraphrasant en le décalant le titre de l’ouvrage de Paul Lafargue publié en 1880, le Droit à la paresse, où l’auteur s’attaque à la valeur travail, s’attachera, elle, au thème de la misère sexuelle. Toujours évoquant les aventureuses amoureuses, souvent foireuses, d’Arthur, et élargissant le propos, le texte joue à loisir sur le glissement subreptice des mots et des appellations. Il sera question d’une « politique de la braguette » mise en œuvre par le SPA (le Service Public Affection et amour). On y établira un mapping réjouissant des individualités entre beauté physique et séduction spirituelle. On y mettra en place des normes cocasses d’obligation en matière sexuelle et on règlera les affaires en « salle de consentement ». C’est 1984 version 2026.

La dernière portera, quant à elle, sur « Le jardin et la contrée ». Renversement de perspective. Ici les préoccupations écologiques sont sur la sellette. C’est sur un paysage montagneux, en pleine nature, que nous rencontrerons Arthur, livré à l’oisiveté. Les vestiges des JO d’Albertville achèvent de pourrir, les aéroports sont fermés et il est question d’empreinte carbone et de réchauffement climatique qui, bientôt, trop jugulé, deviendra « refroidissement » préoccupant. Dans ce paysage préservé, le chevalier ex-écureuil reparaîtra, sur son vélo – d’appartement, bien sûr – en guise de destrier, affublé cette fois de son armure de conte, mais pas que. Le personnage ainsi campé adoptera le langage de sa tenue. Roulant les « r » à la bourguignonne, comme on le faisait à l’âge classique, utilisant des formules anciennes – « estoit » pour « était », « françois » pour français, « oncques » pour « jamais », « libelle » appliqué aux protestations contre les mégabassines –, jouant à qui mieux mieux les assonances et les rimes entre « cabanon » et « moribond », « utile » et « fluocaril », « amour » et « four », il offrira un délicieux et dépaysant mélange qu’on déguste à coups de petites phrases.

On l’aura compris : on s’amuse beaucoup de cette fantaisie futuriste qui a la plume alerte et le trait acéré, même si quelques longueurs se font sentir dans les deuxième et troisième parties. On savoure la virtuosité du texte, les traits d’humour qui s’épanouissent comme feux d’artifice, et cette vision résolument drolatique d’un monde qui court à la catastrophe et auquel on ne peut que dire : « Stop ! » Les comédiennes et les comédiens, qui s’inscrivent avec jubilation et aisance dans le rythme d’enfer des changements de rôles et de personnages tout au long de la pièce sont épatants.

Dans son parcours labyrinthique et éclaté, J’attends peu, j’aspire à beaucoup nous entraîne, comme son titre l’indique, à imaginer qu’en dépit du ciel d’orage qui pèse sur nos têtes et nous menace, on peut trouver, en le cherchant, un coin de ciel bleu…

Phot. © Simon Gosselin

Phot. © Simon Gosselin

J’attends peu, j’aspire à beaucoup
• Écriture et mise en scène Hugues Duchêne • Collaboration artistique et création vidéo Pierre Martin Oriol • Assistanat à la mise en scène Victor Guillemot • Avec Hugues Duchêne, Eric Frey, Margaux Le Mignan, Maxime Pambet et Céline Samie • Scénographie et costumes Julie Camus • Création lumière Gwennaëlle Krier • Création son Martin Hennart • Régie générale et plateau Jérémie Dubois • Administration, production, diffusion et développement Les singulières - Léa Serror et Louise Gadin • Production Le Royal Velours • Coproduction La Rose des Vents - scène nationale de Villeneuve-d’Ascq (59), Les Célestins - Théâtre de Lyon (69), La Maison de la Culture d’Amiens - scène nationale (80), Le Théâtre Sorano, Toulouse (31), Théâtre du Beauvaisis - scène nationale (60), Le Phénix - scène nationale de Valenciennes (59), Le Manège - scène nationale de Maubeuge (59), Théâtre du Chevalet - scène conventionnée de Noyon (60) • Avec l’aide à la recherche de la Région Hauts-de France et Le Fonds de production du Ministère de la Culture et de la Communication • Accueil en résidence Théâtre du Chevalet - scène conventionnée de Noyon (60), Théâtre 13 - Paris (75), Les Célestins - Théâtre de Lyon (69), Le Manège - scène nationale de Maubeuge (59), La Rose des Vents, scène nationale de Villeneuve d’Ascq (59) • Le Royal Velours est conventionné par le ministère de la Culture (DRAC Hauts-de France) pour les années 2025 et 2026 • La compagnie est artiste satellite du Théâtre Sorano - Toulouse (31) et est soutenue par le Pôle International de Production et de Diffusion des Scènes Unies du Nord (SUN) jusqu’en 2030 • Création  en octobre 2026 • Durée 2h30 dont 2 entractes

Du 6 au 8 octobre 2026 • La Rose des Vents - scène nationale de Villeneuve d’Ascq (59)
Du 25 novembre au 11 décembre 2026. Lun.-ven. 20h, sam. 18h • Théâtre 13, Bibliothèque, 30, rue du Chevaleret, 75013 Paris
Du 19 au 22 janvier 2027 • Théâtre Sorano / Théâtre de la Cité - CDN • Toulouse (31)
Du 18 au 24 mai 2027 (sf 23 mai) • Les Célestins -Théâtre de Lyon (69)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article