10 Mars 2026
Cette dystopie politique en forme de comédie musicale aux allures caustiques offre, dans sa noirceur entraînante, un pendant très contemporain au tableau de l’avènement du nazisme brossé par Bob Fosse en 1972.
Ils sont sept en scène, plus deux musiciens à l’étage supérieur, venus nous raconter une histoire qui ressemble furieusement sur le fond à une histoire déjà connue – mais avec quelques nuances et sous une autre forme : celle de l’avènement d’un gouvernement totalitaire.
Dans le film de Bob Fosse, adapté d’une comédie musicale et tiré du court roman de Christopher Isherwood publié en 1939, on voyait, au travers de la vie d’artistes de cabaret, la République de Weimar sombrer et le national-socialisme accéder au pouvoir en mettant fin à la liberté débridée des années vingt berlinoises. Ici, le président porte le nom évocateur de Jordan, ce qui situe le propos dans un futur peut-être proche, mais le schéma est analogue. L’anticonformiste et frondeur Kabarett Klub voit sa survie menacée et sa fermeture est au bout du chemin. Impossible de se tromper. Nous sommes en France où le « pourquoi pas l’essayer » (le RN) a triomphé.
Une comédie musicale pour spectacle de fin d’études
Le Studio Asnières de l’École Supérieure de Comédien.ne.s par l’Alternance (ESCA), dirigé par Tatiana Breidi et Paul Desveaux, fait partie des douze écoles d’art dramatiques qui délivrent un diplôme national supérieur professionnel de comédien. Comme dans les autres écoles de ce type, le parcours de trois ans proposé aux apprentis-comédiens se clôt par un spectacle.
Depuis 2023, l’ESCA passe une commande d’écriture à un auteur contemporain pour créer une œuvre originale qui sera interprétée par les élèves. Après Samuel Gallet, Pauline Sales et Fabrice Melquiot, c’est à Joris Mugica, un « ancien » de l’École, qu’est confiée la charge d’écrire, sur une idée de Paul Desveaux, une comédie musicale. Un projet qui se démarque du seul théâtre et exige des jeunes apprenties et apprentis des aptitudes au chant et à la danse.
Ils seront sept filles et garçons engagés dans l’aventure sous la houlette de la cheffe de chant Maria Laura Baccarini et du chorégraphe Jean-Marc Hoolbecq, appelés à se produire dans les arrangements musicaux de Marc Chalosse. Pianiste de formation classique et d’ondes Martenot, Marc Chalosse se consacre ensuite au jazz – très présent musicalement dans le spectacle – avant de se passionner pour l’électronique musicale. Lauréat du prix de composition Luc Ferrari en 2007 (la Muse en circuit/ Radio France), il mène une activité de compositeur pour le cinéma documentaire, la danse et le théâtre. Il est ici accompagné par Emiliano Begni, pianiste, arrangeur, compositeur et vocaliste italien.
Une savoureuse galerie de personnages
Plusieurs personnages hauts en couleur vont ainsi, tour à tour, occuper le devant de la scène où se juxtaposent plusieurs histoires. On trouve d’abord une meneuse de revue épatante (Ambre Brisset) qui décline le thème célèbre de John Kander et Fred Ebb (Willkommen, Bienvenue, Wellcome) et accompagnera jusqu’à son terme, de manière récurrente, le sort du Kabarett Klub dont l’histoire constitue l’axe majeur de la pièce. Parmi les chanteuses, la « star », Zélie Rosange (Jade Désirée), à la tessiture faite pour la comédie musicale et le jazz, révèle de vraies aptitudes pour ce genre si particulier.
Autour d’elles gravitent des chanteuses et chanteurs et des danseurs et quelques personnages qui constituent l’« ailleurs », l’à-côté du Kabarett Klub : le propriétaire de l’établissement, son ami américain qui débarque à Paris et loge, de manière très précaire, au même endroit que deux des artistes du cabaret, la propriétaire du lieu insalubre où réside l’Américain et le plombier – Nicolas Dépée-Martin, très juste dans son registre comico-contestataire – qui sera appelé à la rescousse lorsque la catastrophe survient sous la forme de tuyaux pourris.
Entre Grande et petite histoire
Ce raccourci de société, bigarrée, plus préoccupée de sa survie quotidienne que d’une quelconque position politique, se trouvera secouée par l’irruption de l’Histoire avec un grand « H ». Parce que le petit monde du Kabarett Klub rassemble à lui seul tout ce que le nouveau gouvernement abhorre. Homosexuels, étrangers, juifs, noirs animent un cabaret insolent et rebelle dans une société où ratonnades, traques d’homosexuels, déportations de migrants et autres gracieusetés de la même eau sont commis en toute impunité.
Soumis à la pression et menacé de fermeture, le propriétaire du cabaret avalera toutes les couleuvres et s’en fera le complice, licenciant l’étrangère grande gueule, lui substituant une blonde au look aryen, épousant en pure perte l’idéologie imposée par le nouveau gouvernement dont les interdits frappent de plus en plus fort les « séditieux » et conduisent le cabaret à l’asphyxie.
La vie de l’immeuble où réside l’Américain devient de son côté un microcosme dans lequel ce qui se passe dehors trouve un écho inversé dans lequel le « plombier », aussi protestataire et révolté que les artistes du cabaret, « retourne » la propriétaire trop bien-pensante.
Devant la pression des événements, ne leur restera qu’une possibilité de lutte, un dernier feu d’artifice avant le silence imposé. Elle passera par l’art.
Dire le présent, prévenir l'avenir
Joris Mugica, l’auteur du texte, a à cœur de donner à ce spectacle une coloration très actuelle. On la retrouve dans des expressions qui sont typiques de notre époque à travers, par exemple, l’accusation d’islamo-gauchisme formulée à l’égard des artistes du cabaret ou de tournures de phrases. Ainsi la jeune Perle (Suzanne Dauthieux), montée sur ressorts, adoptera-t-elle « grave » le vocabulaire des d’jeun’s des cités.
Nous sommes au royaume de la fantaisie et l’excès et la parodie font partie du jeu. Chez les freaks, on ne fait pas dans la dentelle. Et, même si forcer le trait devient parfois trop appuyé et traduit la juvénilité d'un jeu encore non abouti, même si l’intrigue s’emberlificote un peu, en particulier dans la deuxième partie, au moment où la situation politique se durcit et où la coercition se fait plus impérative et totalitaire, le bel enthousiasme et le dynamisme de cette jeune équipe emporte l’adhésion. Tous se dépensent sans compter et les parties chorégraphiées, sans être acrobatiques, témoignent d’un beau travail d’ensemble que la musique, très réussie, emporte dans son élan.
Cet exercice de style burlesque et enlevé, au militantisme manifeste et soigneusement réalisé, mériterait de connaître une destinée plus longue que les quelques semaines où le spectacle sera présenté à Asnières. Dans le contexte actuel d’atteintes répétées aux libertés et de montée des extrêmes que nous connaissons, il révèle les conséquences possibles des propos de plus en plus courants, chez tous ceux pour qui l'histoire est une nébuleuse, les jeunes mais pas seulement, qui voudraient que tous les partis s’équivalent. Le spectacle sonne comme un avertissement. Le Kabarett 2032 est à notre porte...
Kabarett
S De Joris Mugica, sur une idée originale de Paul Desveaux S Avec Charlotte Bombana (Colombe), Ambre Brisset (La Emcee / Georgina), Suzanne Dauthieux (Perle), Nicolas Dépée-Martin (Louvin), Jade Désirée (Zélie Rosange), Titouan Garbay (Dany), Abigaëlle Janssens-Rivallain (Pénélope), Ayşe Kargili (Safir), Néhémie Kokodé (Tito), Blaise Jouhannaud (Larry), Victor Letzkus-Corneille (Augustin, dit « Gus ») et les musiciens Emiliano Begni, Marc Chalosse S Mise en scène Paul Desveaux S Collaboratrice artistique Enora Ciapponi-Wahl S Cheffe de chant Maria Laura Baccarini S Chorégraphie Jean-Marc Hoolbecq S Arrangements musicaux Marc Chalosse S Assistant musical Emiliano Begni S Lumières Laurent Schneegans S Costumes Baptiste Znamenak S Régisseur son Thelonious Bouvet S Régisseur lumière Maël Livergnage S Construction de décors Les Ateliers du Spectacle S Production Studio | ESCA Direction Tatiana Breidi & Paul Desveaux S Le Studio | ESCA est subventionné par le ministère de la Culture et de la Communication (DRAC Ile-de-France), le Conseil régional d’Ile-de-France, le Conseil départemental des Hauts-de-Seine S Durée 2h30 S À partir de 14 ans
Du 5 au 29 mars 2026 les jeudis, vendredis, samedis et dimanches
Studio | ESCA - 3, rue Edmond Fantin 92600 Asnières-sur-Seine www.studio-asnieres.com