18 Décembre 2025
Entre manifeste provocateur pour la liberté sexuelle et spectre du sida, entre devoir de mémoire et présent, une manière de parler d’un temps aujourd’hui révolu qui a encore beaucoup à nous apprendre.
Au centre de la scène, une table équipée de micros qu’encadrent, à l’avant-scène, à cour une console-son, à jardin un fauteuil et un téléphone. L’enjeu : faire revivre, en traçant un chemin entre hier et aujourd’hui, la dernière émission de Lune de fiel sur Fréquence Gaie, dont la liberté de ton et l’insolence peuvent encore aujourd’hui surprendre, en replaçant l’émission de radio dans son contexte tout en portant sur elle un regard fictionnel d’aujourd’hui.
Insolence et crudité, les deux mamelles des années 1980
Cela commence par une conversation téléphonique en voix off entre un jeune homme et une jeune femme. Il se caresse en l’écoutant et elle le stimule de la voix en faisant fonctionner son imaginaire. Ce n’est que le prélude qu’on verra réinterprété, un peu plus tard, sur scène par un jeune homme assis dans le fauteuil et l’une des animatrices de Lune de fiel, assise à la table de la radio. Nous sommes à l’antenne, en direct, et Lune de fiel ne fait pas dans la dentelle côté sexe. Auditrices et auditeurs, animatrices et animateurs se succèderont au fil du spectacle avec une liberté de ton qui ne s’encombre pas de fioritures dans le vulgaire à répétition, le rire, le délire.
Mais ce jour est particulier. Nous sommes en septembre 1989 et l’émission, hébergée depuis trois ans par Fréquence Gaie, jette ses derniers feux, balance à l’antenne ses dernières provocs. Lune de fiel s’arrête et, avec elle, une certaine philosophie de radio « libre ». Un mouvement, amorcé dès 1981, de libération des ondes et de revendication des communautés LGBT, mais pas que, cède la place, après un développement anarchique et créateur, à une phase d’« ordre », où le commercial prend le pas.
Lune de fiel, pour sa mise à mort, a opté pour un enterrement joyeux, pour un feu d’artifice final où ça plaisante et ça pulse sans éviter – rébellion oblige – le mauvais goût et les plaisanteries crades.
Une perception saisie sur le vif
Les parties d’émission qui apparaissent sur scène ne doivent rien au hasard. Elles sont documentaires. C’est parce que Julien Lewkowicz s’intéresse à la parole enregistrée, au témoignage et à leur transposition au plateau qu’il en vient à s’approcher de l’aventure de Lune de fiel pour articuler un projet théâtral autour de l’émission. Si les archives sonores de cette époque sont rares, éparpillées, certaines d’entre elles ont été mises en ligne. C’est le point de départ d’une investigation qui trouve sa concrétisation sur le plateau.
Non contents de reprendre des extraits de ces moments « saisis », repris par les comédiennes et les comédiens présents sur scène, leurs propos résonnent aussi sous forme enregistrée ou diffusée sur le lecteur de cassettes emblématique de ces années-là. Parfois les voix se superposent comme un collage du passé et de l’ici et maintenant. Parallélismes et échos sont ainsi mis en scène pour introduire le double niveau du document et de sa lecture.
Un croisement avec l’intime
Sur ces manifestations « publiques », Julien Lewkowicz pose un regard contemporain. C’est avec des yeux d’aujourd’hui, au travers d’une situation fictionnelle, qu’il regarde cet épisode de l’histoire où les revendications homosexuelles, qui font suite aux mouvements de libération sexuelle de la décennie précédente, éclatent au grand jour. Quand la pièce commence, c’est un narrateur de cette période, Yaya, qui fut le compagnon de l’animateur-phare de Lune de fiel, Dani, qui raconte.
Trente-cinq ans ont passé et Yaya, son radiocassette dans les bras, se remémore le passé. Dani, comme beaucoup de jeunes de son époque, est mort du sida. Chacun des interprètes qui quitte à tour de rôle la table de la radio pour devenir l’un des auditeurs qui participe à l’émission, évoque ces années sida de triste mémoire où l’on ne savait pas soigner la maladie et où l’on voyait s’éteindre ceux qu’on aimait dans une méfiance de la contagion qui introduisait une distance et limitait les contacts. Une ère de grande peur et de méfiance au milieu de chambres d’hôpitaux déshumanisées où l’on meurt de froid…
Souvenirs, souvenirs…
Pourquoi ressusciter aujourd’hui cette page aussi sombre qu’éclatante de notre histoire alors que la situation a changé, que l’homosexualité n’a plus besoin de frapper fort pour s’imposer, que le mariage pour tous est passé dans les mœurs, si ce n’est de tous, du moins d’une bonne partie de la population ?
Devoir de mémoire ? Peut-être, sans doute un peu pour ne pas oublier que la lutte fut nécessaire, âpre, extrême pour obtenir les droits dont nous disposons aujourd'hui. Pour se souvenir aussi que le risque demeure et que les monstres endormis – mais pas morts – peuvent se réveiller.
On retiendra aussi tous ces jusqu'au-boutisme, tous ces ferments de joyeux désordre, tous ces obstacles mis à penser droit, toutes ces exaltations de la différence et de la « déviance » – dont certaines posent aujourd'hui problème mais tout de même – que les années 1970 et 1980 ont apportés et que le « politiquement correct » limite aujourd’hui quand il ne les éradique pas au nom de la « liberté ». De quoi réfléchir à la nécessité du retour à cette insolence d’une parole sans contrainte ni autosurveillance qui nous fait aujourd’hui cruellement défaut.
Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid
S Un projet de Julien Lewkowicz S Avec Laure Blatter, Sarah Calcine, Valentin Clabault, Guillaume Costanza, Julien Lewkowicz S Création lumière Jerôme Baudouin S Création son Valentin Clabault S Production Cie Tous les jours S Avec le soutien du fonds d’insertion de l’École du TNB S Lauréat de la bourse mise en scène SACD Beaumarchais 2025 S Carte blanche en mars 2023 à la Comédie - CDN de Reims S Prix SACD Impatience 2025 S Dès 15 ans S Durée 1h15
15 décembre 2025 à 19h30 & 16 décembre 2025 à 21h Avant-premières Festival Impatience 2025 - CENTQUATRE-PARIS, 5 rue Curial, Paris 19e
19 mars au 4 avril 2026 (mar/mer/jeu/sam à 20h, ven à 19h, dim à 15h30). Création Théâtre Paris-Villette, 211 av. Jean Jaurès Paris 19e