18 Décembre 2025
Un plateau nu ou presque, un carré de moquette rose recouvre le sol, une sorte de ponton noir devant le fond de scène caché par un rideau, un buste de cerf dressé et c’est tout. Le spectacle commence brusquement avec l’apparition des sept danseurs sur le côté de la scène regroupés et en slip qui traversent toute la scène en courant et ce rythme ne s’arrêtera pas souvent. Une performance incroyable de plus d’une heure trente.
Déconstruction de la masculinité ! On assiste à une mise en récit des expériences de vie des 7 sept danseurs qui pourrait se résumer à « comment j’ai résisté aux injonctions masculines « d’être un homme mon fils » ! C’est pourquoi c’est une pièce qu’avec des hommes. Et Olivia Grandville nous interpelle directement et pose le débat sans ambiguïté. Qu’est ce que la masculinité et comment la pression sociale enferme et catégorise autant les hommes d’ailleurs que les femmes dans leur rôle social.
C’est en travaillant avec ces jeunes danseurs d’origines culturelles très diverses que l’idée du spectacle lui est apparu au travers de cette multiplicité et de cette complexité, incarnées dans les corps eux même de ces danseurs et leur propre histoire. Le spectacle est donc posé autour d’une interrogation de ces hommes sur eux-mêmes, sur la manière dont ils vivent leur masculinité aujourd’hui, en tant que danseurs contemporains bien sûr mais aussi en tant qu’homme, venant de cultures très éloignées et donc ayant vécu des expériences très différentes.
Olivia Grandville parle de son spectacle ainsi : « J’aimerais que Débandade se situe quelque part entre la comédie musicale, le micro-trottoir, le stand-up et le rituel d’exorcisme.". Il me semble qu’elle est allée encore plus loin Débandade est une expérience sensorielle et philosophique, brute parfois même brutale et toujours décoiffante. C’est une déconstruction systématique de nos repères sociétaux. Elle s’attaque à une montagne, à une représentation pratiquement sacrée, en tous les cas, intouchable : la représentation du masculin, de la masculinité dans toutes nos sociétés. Cette pièce à été conçue il y a plus d’un an. Ces propos résonnent avec encore plus de force aujourd’hui car les propos « masculinistes » sont de plus en plus présents dans nos vies et vont à l’encontre de cette approche déconstructive. C’est d’autant plus fort que le contexte politique se durcit autour de ces postures genrés.
Une performance créative et inventive.
Cette storytellisation chorégraphique d’un propos profondément politique est une réelle performance créative. Elle mêle la danse, les mots, les paroles avec ce ton juste du témoignage tout en conservant à la danse sa place principale dans cette narration. Car elle raconte quelque chose de la vie en nous interrogeant sur nous même, sur nos fragilités que nous soyons femmes ou hommes. Au final elle nous interroge dans notre rapport aux autres, dans nos schémas culturels mais aussi à nos rapports au pouvoir et à la domination. Elle mêle les récits intimes avec la pratique corporelle dansée, selon un principe de chœur et de soli, sept portraits s’esquissent, faisant appel au patrimoine dansé et aux chansons populaires des interprètes.
Performance dansée
Cette approche du spectacle dansé fait table rase du principe du spectacle chorégraphique. Elle réinvente cette forme de spectacle en s’inspirant bien sûr de tous les mouvements de la non-danse des années 90, mais aussi du hip hop, voguing et, bien sûr, danse contemporaine. Au final, c’est de la danse conceptuelle, car, quoique que soit le propos, la danse est une expression toujours extrêmement créative. c’est l’expression la plus créative du spectacle vivant de nos jours, à mon avis. Et ce spectacle en est le parfait exemple. C’est extrêmement riche, c’est aussi extrêmement inventif et drôle car on rit beaucoup. Elle joue avec les formes du burlesque pour mettre en scène le drame. A noter les performances physiques des danseurs qui sont extrêmement sollicités tout le long du spectacle sur tous les plans danse mais aussi comédie.
Olivia Grandville, chorégraphe, née en 1964, reçoit une formation classique à l’École de danse de l’Opéra de Paris et intègre en 1981 le corps de ballet où elle obtient le grade de sujet dès 1983. Entre 1983 et 1988, elle a l’opportunité de traverser, outre le répertoire classique, des œuvres de Balanchine, Limon, Cunningham, de participer aux créations de Alvin Ailey, Karole Armitage, Maguy Marin, Dominique Bagouet, Bob Wilson. En 1988, elle choisit de démissionner pour se consacrer à la danse contemporaine. Elle rejoint la compagnie Bagouet en 1989 et participe à toutes les pièces jusqu’en 1992. Date à laquelle elle commence à mener ses propres projets. Elle est membre fondateur de l’association Les Carnets Bagouet, et participera à cette aventure jusqu’en 2002.Elle reçoit le prix Nouveau talent de la SACD en 1996. Elle coréalise également avec le metteur en scène Xavier Marchand diverses pièces, notamment Le K de E et Beaucoup de colle autour du l’œuvre de l’artiste et auteur Kurt Schwitters.
En 2010, le Ballet national de Marseille lui passe commande d’une pièce sur pointes, Ci-Giselle. La même année, une autre commande du Festival d’Avignon, donne naissance à « Une semaine d’art en Avignon » dans le cadre des Sujets à Vif.
Entre 2013 et 2016, elle créée plusieurs pièces qui mettent en jeu un seul interprète. Dans le même temps, elle engage les projets plus volumineux que sont Foules – création pour une centaine d’amateurs – créé en 2015 et Combat de Carnaval et Carême, créé en janvier 2016 au Lieu Unique puis présenté notamment à la Biennale de la Danse de Lyon, ainsi qu’aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis (2017).
Installée depuis 2011 à Nantes, en Pays de la Loire, elle est artiste associée au Lieu unique de 2017 à 2019. Parallèlement à son travail de chorégraphe, elle est aussi enseignante, improvisatrice, et interprète, notamment auprès de Vincent Dupont (Incantus 2007) et Boris Charmatz.
En 2022, elle prend la direction du CCN de La Rochelle. Elle créée en 2024, l’UMAA, l’Unité Mobile d’Action Artistique, une œuvre itinérante et pluridisciplinaire, activée à plusieurs reprises sur la saison 24-25 dans le cadre de Transforme, le festival de la Fondation d’entreprise Hermès.
J’avais vu ce spectacle à sa création et je constate qu’elle l’a fait évolué pour lui donner plus de consistance et de cohérence il y perd un peu son côté « extravagant » qui m’avait enthousiasmé mais cela lui donne beaucoup plus de visibilité et chaque danseur joue et danse sa partition avec beaucoup de maitrise et d’aisance.
Olivia Grandville est une chorégraphe qui marquera son temps, avec son approche disruptive et sa déconstruction du « ballet », avec cette rupture radicale de la narration en y intégrant de la vidéo en live, du DJ et des récits intimes. C’est l’irruption des médias sociaux dans le spectacle vivant. C’est l’intégration d’un propos politique dans le burlesque.
C’est incroyablement performant, inventif et décapant ! A ne pas manquer !
Distribution
Conception Olivia Grandville
Chorégraphie Olivia Grandville et les interprètes
Avec Habib Ben Tanfous, Jordan Deschamps, Martín Gil, Adriano Coletta, Matthieu Patarozzi, Matthieu Sinault, Eric Windmi Nebie, Antoine Bellanger
Création sonore Jonathan Kingsley Seilman
Création vidéo et regard extérieur César Vayssié
Création lumière Titouan Geoffroy et Yves Godin
Scénographie James Brandily
Costumes Marion Régnier
Collaboration Aurélien Desclozeaux et Rita Cioffi
Régie plateau et vidéo Titouan Geoffroy
Régie son Thibaut Pellegrini
Régie lumière Sébastien Vergnaud
Du 17 au 19 décembre 2025 au théâtre du Rond-point