11 Octobre 2026
Faire silence ou parler. La pièce de Kenza Berrada explore la complexité des réactions familiales face à l’inceste, dont le refus et la révolte se trouvent pris au piège de l’éducation, de l’attachement à une culture et à un amour dont le poids affectif vaut iniquité.
C’est seule en scène sur un plateau nu que Kenza Kerrada commence sa lecture. Le récit d’une blessure non réglée qui continue de la hanter, des décennies après, alors même qu’elle revient dans son pays, le Maroc, pour y épouser un homme dont nous ne saurons rien, sinon qu’elle a choisi de revenir au milieu des siens, en dépit du passé qui pèse encore sur son existence. Une histoire faite de révolte en même temps que d’amour filial et d’attachement à sa culture qui émerge peu à peu, par notations successives, en particulier à travers l’existence d’une « Dada », mi-nourrice mi-servante, gardienne d’une tradition dans laquelle elle était pourtant esclave ou presque.
Un inceste qui continue de peser
Dès sa petite enfance – c’est à six ans que, pour la première fois, son frère aîné, de dix ans plus âgé, se livre sur elle aux premiers attouchements –, elle subira les relations qu’il lui impose dès que la situation le permet. Comme toujours en la matière, c’est sous le sceau du secret « entre toi et moi » que les choses se passent et se poursuivent, des années durant. Pour la petite fille qui devient jeune fille, que dire à une mère qui a fait de son fils un dieu ? Du Paradis plage où les enfants prenaient plaisir à se baigner, son frère a fait une forme d’enfer.
L’issue c’est la fuite, en France, pour y faire des études. Mais le poids du silence est trop lourd à porter et la jeune fille se confie à des proches, qui ne bougent pas. Elle découvrira plus tard que sa mère savait mais a enfoui cette réalité, pourtant passible de poursuites légales, dans les impératifs du swab, cet art de la politesse et de la bienséance auquel on ne peut déroger faute d’attirer la honte sur la famille.
Son frère, de son côté, opposera le silence à ses demandes d’explications et le refus de laisser paraître au jour son comportement passé. Aussi, lorsque vient le jour du mariage, la jeune femme ne veut pas le voir. Mais la pression de la famille et du qu’en dira-t-on demeurent…
Un récit transposé
Cette histoire, Kenza Berrada choisit de la confier, pour la mettre en scène, à un groupe de cheikhats. Les cheikhats sont traditionnellement, au Maroc, des femmes qui chantent la vie sans pudeur ni censure. Des femmes libres, à la réputation sulfureuse. Mais par le passé, c’était aux hommes, déguisés en femmes, que revenait de pousser la aïta, un cri de révolte éminemment transgressif.
Revenant à l’origine de la tradition des cheikhats, elle choisit de faire appel à une troupe basée à Casablanca, qui met en scène des hommes qui endossent le rôle des shaykhāt, ces artistes féminines qui interprètent des chansons et des danses folkloriques lors des mariages et des cérémonies traditionnelles marocaines et d'autres événements festifs – une institution sociale populaire au Maroc. Tambourins, percussions, violon et oud reviendront ainsi à plusieurs reprises au cours du spectacle, accompagnant les noces ou assurant les intervalles entre les différents moments du récit. Et les quatre interprètes, musiciens, chanteurs et danseurs incarneront, avec une certaine truculence, au travers du Kabareh Cheikhats, les personnages féminins autant que masculins du récit d’Enza Kerrada, tout en alternant saynètes théâtrales issues du récit de l’autrice et chansons populaires.
Évoluant au milieu d’eux, l’autrice se livrera à un solo de danse exprimant les états d’âme du personnage, entre référence à la danse traditionnelle, avec ses mouvements ondulatoires amples et déliés, et une gestuelle plus déstructurée, traduisant la violence que subit le personnage.
Une scénographie emblématique
En fond de scène, un grand miroir devant lequel chemine l’autrice lorsqu’elle laisse le récit aux comédiens atteste du contrôle qu’elle exerce sur le récit, regardant dans l’ombre ceux qu’elle a conviés à interpréter son histoire, à en assurer les dialogues et à le traduire théâtralement. Dea ex machina, elle reste maîtresse du jeu.
C’est dans des teintes de rouge, suggérant la violence, que s’ouvre la pièce. Le sol, les matelas qui font office, dans des configurations diverses, de divans bas, les rideaux de fil qui referment l’espace scénique que surmontent les portraits d’enfants des personnages auront cette même teinte sanglante. Elles cèderont la place aux blancs et aux dorés pour célébrer le mariage, avec la tradition du port de la mariée, cachée par les rideaux, sur un baldaquin. Mais la noce est aussi, d’une certaine manière, le moment où se règlent les comptes, où la mariée, d’une certaine manière, tire une réparation qui reste parcellaire sans effacer la réalité du préjudice qui la déchire de l’intérieur.
Entre tradition et modernité
On sent, dans cette plongée transposée par les interprètes du Kabareh Cheikhats avec beaucoup d’allant, dans les dialogues où arabe marocain, majoritairement, et français coexistent, une authenticité qui fait de ce récit une histoire incarnée, et la chaleur des relations humaines qui la sous-tend est source d’émotion.
Elle fait d’autant mieux percevoir l’écartèlement de la narratrice entre le désir de « laver » ces viols qui n’ont cessé de la hanter et son attachement à cette famille et aux traditions qui lui sont liées. Elle, l’Occidentale, reviendra volontairement au Maroc pour y célébrer ses noces, au sein d’une culture dont elle ne s’est jamais déprise, au milieu de gens dont l’existence fait partie d’elle-même et qu’elle aime d’amour, en reprenant une tradition qui est la sienne, ancrée dans les générations qui l’ont précédée.
Il sera perceptible même vis-à-vis de ce frère pour lequel elle ne devrait éprouver que de la haine. Face à lui, ses sentiments restent ambivalents alors même que celui-ci refuse d’assumer la réalité de ses actes. Sa présence ou son absence au mariage fournira l’occasion de mettre en évidence la complexité de ce qui se joue pour elle, pour son frère et pour sa famille.
L’histoire que racontent Kenza Berrada et le Kabareh Cheikhats, au-delà de la réalité d’une histoire vécue, transposée théâtralement et musicalement, met en évidence, dans toute l’authenticité du vécu, la difficulté, pour celle qui est la victime, de vivre avec les tensions contradictoires qui se combattent, dans l’inceste, à l’intérieur d’elle-même. Loin de l’horizon juridique qui qualifie l’inceste en délit, la pièce révèle les dommages qu’il produit à l’intérieur de ceux qui en sont victimes. Si l’exemple est ici marocain, et imprégné de son attache aux traditions, il ‘en est pas moins aisément transposable et touche chacun de nous…
Paradis Plage (une vie comme dans du miel)
• Texte et mise en scène Kenza Berrada • Collaboration à l’écriture Raphaël Chevènement • Création sonore Kinda Hassan • Création vidéo Maud Neve • Scénographie Florian Sanson • Son Patrick Jammes • Lumière et régie générale Pierre Daubigny • Costumes Judith De Luze • Mouvement Annabelle Chambon et Cédric Charron • Assistanat à la mise en scène Elios Lévy • Coaching vocal Hyppolite Broud • Dialogue dramaturgique Hippolyte Lykiaveris, Chlox Lavalette • Regard extérieur Emma Le Masne • Avec le Kabareh Cheikhats Amine Naouni Ali Lamaadli Ghassan Elhakim El Mostafa Boutankite Walid Rakik et Kenza Berrada • Production Compagnie Banjaliko Production déléguée Cyclorama • Coproductions Théâtre National de Strasbourg ; T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre Dramatique National ; Saison Méditerranée 2026 de l’Institut Français ; Festival d’Automne à Paris ; structure production incubateur ; Points communs – Nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise / Val-d’Oise ; Festival Musica - Strasbourg • Soutiens Fonds de dotation Porosus ; Jeune Théâtre National ; Commission Internationale du Théâtre Francophone ; Institut Français du Maroc ; Spedidam • Accueils en résidence Institut Français de Casablanca ; Le Point Éphémère ; Théâtre Silvia Monfort ; La Maison des Métallos pour le festival Fragments ; « Cartes Blanches » du Nouveau Studio Théâtre – Nantes • Le T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre Dramatique National et le Festival d’Automne à Paris sont coproducteurs de ce spectacle et le présentent en coréalisation • Spectacle créé le 22 septembre 2026 au Théâtre National de Strasbourg • Durée 2h10
Du 7 au 11 octobre 2026
T2G Théâtre de Gennevilliers CDN - 41, avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers
www.theatredegennevilliers.fr Tél. 01 41 32 26 26