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Arts-chipels.fr

Mahabharata, une histoire de la violence, une épopée millénaire aux résonances contemporaines.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Pauline Bayle décrypte à sa manière, directe et décapante, ce long poème indien. Avec une distribution entièrement féminine, elle explore l’engrenage de la violence où des héros sont entraînés malgré eux, semant mort et déréliction. Un condensé limpide d’un écrit mythologique-fleuve, aux multiples péripéties.

Issu de la tradition orale, comme l’IIliade et l’Odyssée d’Homère, que Pauline Bayle avait portés à la scène en 2015 et 2017, Mahabharata, signifie : « Grande histoire des Bhârata ». Il raconte la guerre entre deux branches d’une même famille, les Pandava et les Kaurava, pour la conquête du pays des Aryas, au nord du Gange. Le monde est mis à feu et à sang sous le regard des dieux. Considéré comme le plus long poème jamais écrit, il se compose d’environ 250 000 vers (soit quinze fois plus que l’Iliade). Enrichis au cours des siècles par de multiples micro-récits, épisodes et digressions, il a été fixé par écrit en sanskrit au Ve siècle avant Jésus-Christ. C'est, avec le Ramayana, l'un des textes fondateurs de l’hindouisme.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Un Mahabharata à grands traits

La metteuse en scène a travaillé pendant trois ans à la fabrication de ce spectacle, en consultant des chercheurs et en se rendant en Inde. Sans se laisser happer par la complexité de l’œuvre, elle a choisi de s’en tenir à l’intrigue principale, portant à leur incandescence les effets dévastateurs des sentiments – ambition, amour, haine, désir, jalousie, humiliation – qui poussent les humains à agir, à s’affronter et à courir à leur perte. Elle voit en cette saga mythico-historique « des êtres humains face à des situations si complexes qu’elles imbriquent l’élan de création et celui de destruction. »

« Il n’y aura pas de catharsis, c’est l’histoire d’une destruction », nous prévient le narrateur —le poète Vyasa, personnage et auteur de l’épopée. Le rôle est porté par Nirupama Nityanandan. Sous sa conduite, nous découvrons – en français et parfois en langue tamoul – la généalogie des héros qui vont s’affronter dans cette guerre de succession au trône. Vyasa nous présente les trois frères dont les fils vont s’affronter. L’un resté célibataire – Bhishma – comptera les coups entre les cousins. Chacun des deux autres souffre d’une tare. Pandou est impuissant mais engendre, avec la princesse de la lune Kunti, les trois Pandova (Yudhishthira, Arjuna, Bhima). Dhritarashtra, lui est aveugle. Plus âgé que Pandou, il hérite de la couronne et épouse la reine aveugle Gandhari qui va donner naissance aux cent redoutables Kaurava, représentés ici par l’ainé : Duryodhana.

Un outsider, Karna, né sans le savoir du viol de Kunti par le soleil et élevé par des paysans, se rangera du côté des Kaurava et leur restera fidèle quand sa mère lui révélera ses origines.

Cette généalogie exposée, les hostilités entre les cousins Pandava et Kaurava vont commencer.

Après avoir perdu son royaume aux dés contre les Kaurava, Bhima, ses frères Yudhishthira, Arjuna, et la belle Draupadi, leur épouse commune, sont condamnés à l’exil. Douze ans après, ils reviennent réclamer leur territoire, poussés par Draupadi qui a été violée par les Kaurava à l’issue de la partie de dés. S’ensuit une guerre fratricide où hommes femmes enfants, animaux, végétaux sont exterminés « Il n’y a que le crime et la désolation », commente Vyasa. Le dernier survivant un enfant apeuré, se jettera dans le feu qui ravage le monde.

Pauline Bayle réussit à rendre claire ces aventures complexes en recourant – modérément – à la vidéo pour montrer les personnages en gros plan sur le grand disque qui, comme une lune d’acier, domine l’arène sablonneuse où s’exerce la violence.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Le temporel et le sacré 

La scénographie épurée de Marion Flament représente Terre et Cosmos et joue sur le contraste entre les matériaux : ici-bas tout n’est que sable et poussière, là-haut brille d’un éclat métallique le disque céleste qui descend au cours de la pièce, évoquant les puissances occultes dont l’avatar apparaît au fil des épisodes, sous la forme d’un enfant angélique au visage bleu qui répand une poudre azur (Krishna). En cela le décor respecte la hiérarchie entre profane et sacré et permet de garder en filigrane la dimension mythologique du Mahabharata sans s’en encombrer dans les dialogues. Figure centrale de l’hindouisme, l’enfant à la peau bleue – traits sous lesquels est souvent représenté cet avatar de Vishnou – intervient ici comme une image omniprésente du divin. Dans l’épopée il fait figure de guide spirituel des Pandava et plus particulièrement de protecteur d’Arjuna, le benjamin des trois frères. C’est Krishna qui révèle aux humains que la dualité régissant le monde est une illusion ; bien et mal, ombre et lumière, chaleur et froid, paix et guerre, bien qu’opposés, participent de l’unité fondamentale de l’univers.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Une esthétique décalée

Dans ce décor dépouillé intemporel, des costumes colorés de style streetwear un peu chic donnent des allures guerrières aux interprètes, toutes féminines, qui relèvent avec panache le défi d’interpréter des super héros. Au fur et à mesure, elles semblent incorporer la part de violence que leur confère les rôles, jusqu’à devenir des personnages androgynes – à l’instar d’Amba, une princesse répudiée qui, avec l’aide de Shiva, revient pour se venger d’entre les morts sous forme du guerrier Shikhandi. Quant aux diverses figures féminines, bien que vêtues de noir, elles n’ont pas moins de panache et, dans les coulisses de l’histoire, elles ont voix au chapitre : non seulement elles enfantent, mais conseillent fils ou époux, les incitant à la paix comme à la guerre. S’invente ici un mode différent d’affrontement physique, alliant à la violence verbale une retenue des gestes. Les combats, quand ils ne prennent pas la forme du récit de Vyasa, sont chorégraphiés dans le style krump, sous la houlette de la danseuse Nach, qui incarne ici Arjuna, vainqueur de la guerre après dans un ultime corps à corps avec Karna, « fils du soleil et d’une mère sans amour ». À côté de ce cette danse urbaine puissante qui tient la brutalité à distance, les actrices adoptent les gestuelles des arts martiaux, du yoga ou de la danse contemporaine.

Si l’élégance prévaut, dans cette « histoire de la violence », comme cette poudre rouge répandue par Krishna pour dire poétiquement la tragédie du sang versé, la mise en scène s’accorde quelques ruptures de ton. Par exemple cette parenthèse que constitue, dans la saga des frères Pandava, leur séjour à la cour du roi Virat, la dernière année de leur exil. L’épisode prend alors la forme du théâtre de tréteaux. Sous des déguisements criards sortis d’un magasin de farces et attrapes, masqués de latex, voix déformées par vocoder, ils jouent une farce grotesque. Point d’orgue de cet intermède, le viol de leur épouse Draupadi, costumée en soubrette : une parodie du viol qu’elle a subi de la part des cousins Kaurava. Les accouchements spectaculaires des épouses, faux ventres et poupées de son en guise de nourrissons, apportent aussi une part de burlesque tout comme, pendant les combats, les rubans extirpés des corps en guise de viscères.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Un spectacle au féminin pluriel

Le Mahabharata étant pour Pauline Bayle « une histoire profondément ancrée dans le patriarcat », elle a cherché, en confiant tous les rôles à des comédiennes, comment incarner « un système qui nous oppresse à l’échelle de nos propres corps ». Elle entend ainsi conjurer « la négation de la capacité des femmes à être violentes » qui a eu pour effet d’effacer de l’histoire et de la littérature les femmes délibérément combattantes. Avec ce Mahabharata, la metteuse en scène tente de se réapproprier, en tant que femme, « une forme de puissance physique comme le tremplin vers l’émancipation possible et faire de notre corps un espace d’appropriation intime essentiel, vecteur de notre liberté retrouvée »

Dans cette perspective, les interprètes trouvent chacune une posture correspondant à son physique, son âge et sa formation. Elles rassemblent différentes identités de genres, d’origines géographiques et de langues maternelles, et nous racontent, avec leurs corps et leurs façons d’être au monde, une histoire d’émancipation personnelle en marge du Mahabharata. Il n’est pas question de singer le masculin mais de faire ressentir, de manière tantôt ironique, tantôt assumée, ce qu’il en est des violences infligées ou subies quel que soit le genre.

Pauline Bayle relève avec panache le défi d’adapter en trois heures, entracte compris, un tel monument littéraire et philosophique. Certains trouveront à redire, du fait que, à trop simplifier, on perd le souffle épique de l’œuvre. Mais, en dépit de quelques longueurs, le pari est gagné et les enjeux sont clairs : dans l’univers instable du mythe, de père en fils, les rapports de pouvoir se perpétuent et les personnages sont pris dans les rets d’une histoire qui les entraîne malgré eux à semer le chaos. Le spectacle ouvre donc une réflexion sur les relations des humains au monde, et nous renvoie de manière subliminale à notre actualité brûlante et à notre désarroi face aux guerres et à la destruction du vivant sur la Planète. Bravo à ces vaillantes amazones.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Mahabharata une histoire de la violence
• Adaptation et mise en scène Pauline Bayle • Avec Agnès Belkadi (Bhishma & Drona), Hélène Chevallier (Kunti & Draupadi), Julie Grelet (Yudhishthira), Viktoria Kozlova (Ambika & Bhima), Nach (Ambalika & Arjuna), Nirupama Nityanandan (Vyasa), Clémence Pillaud (Amba & Duryodhana), Jenna Thiam (Gandari & Karna) • Avec les enfants (en alternance) Dario Bensignor, Béla Carcel Cazi, Jade Guisguillert, Anaëlle Zhao • Scénographie Marion Flament, Pauline Bayle assistées de Klervi Kerouedan • Costumes Pétronille Salomé assistée d’Irène Jolivard et Nathalie Saulnier • Marionnettes Anaïs Heureaux • Lumières Mathilde Chamoux assistée de Tom Cantrel • Vidéo Jérémie Scheidler • Musique Maria Laurent, Guillaume Bachelé • Regard chorégraphique Nach • Son Marion Cros, Thibault Lamy • Assistante à la mise en scène Céline Gaudier assistée de Gwen Le Pessec et Clément Istre • Assistante à la mise en scène en tournée Isabelle Antoine • Conseillère dramaturgique Karthika Naïr • Traduction tamoule Koumarane Valavane • Régie générale et plateau Clément Casazza, Germain Le Goff • Régie lumière Émilie Fau, Alain Larue • Régie son Benoit Frech • Régie vidéo Sophie Blons • Construction décor Atelier du Théâtre du Nord • Production déléguée Théâtre Public de Montreuil – CDN • Coproduction TANDEM – Scène nationale ; Théâtre Dijon Bourgogne – CDN ; Les Célestins – Théâtre de Lyon ; Le Volcan – Scène nationale du Havre ; Théâtre Olympia – CDN de Tours ; Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France ; Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux ; Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin ; L’Azimut – Antony - Châtenay-Malabry ; MA scène nationale – Pays de Montbéliard • Créé au Théâtre public de Montreuil en septembre 2026 • Durée 3h avec entracte • Dès 15 ans

Du 29 septembre au 24 octobre 2026
Théâtre Public de Montreuil – CDN — 10 place Jean-Jaurès, Montreuil
T. 01 48 70 48 90

TOURNÉE
26 et 27 novembre 2026 TANDEM – Scène nationale de Douai
Du 16 au 19 décembre 2026 Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
Du 6 au 16 janvier 2027 Les Célestins – Théâtre de Lyon
28 et 29 janvier 2027 Volcan – Scène nationale du Havre
Du 3 au 5 février 2027 Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin
Du 7 au 9 avril 2027 Théâtre Olympia – CDN de Tours
13 avril 2027 Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux
20 et 21 avril 2027 L’Azimut – Antony/Châtenay-Malabry
24 avril 2027 Théâtre Louis Aragon – Scène conventionnée de Tremblay

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