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This Will Not End Well. Nan Goldin, photographe de la beauté dans un monde en berne.

Self-portrait on New Year's Eve Malibu California 2006

Self-portrait on New Year's Eve Malibu California 2006

La rétrospective Nan Goldin nous invite à un bouleversant parcours dans l’œuvre engagée de la photographe étatsunienne. Du Grand Palais à la Chapelle de la Salpêtrière, ses diaporamas témoignent de ses combats contre l’homophobie, la drogue, le sida, la guerre... Ça ne finira peut-être pas bien, mais en beauté.

Panorama d’une vie bouleversée

Dès l’adolescence, Nan Goldin a immortalisé, sur pellicule, des êtres chers, des moments clefs de son existence, des lieux traversés, des scènes intimes. Une collection considérable qu’elle a toujours exposée sous forme de diaporamas (slideshows). À partir de 2004, elle enrichit ces diaporamas, inédits ou déjà existants, de musiques, d’images animées, de voix ou de documents d'archives. « J'ai toujours voulu être cinéaste. Mes diaporamas sont des films composés de photos », confie l’artiste.

Née à Washington D.C. en 1953, elle a été à jamais marquée par le suicide de sa sœur aînée Barbara, morte de n’avoir été ni écoutée ni entendue dans sa révolte d’adolescente. C’est chez elle un point de rupture avec sa famille, qu’elle quitte dès l’âge de quinze ans pour une école alternative où elle apprend la photographie. Plus tard, à Boston, munie d’un polaroïd, elle commence à capter des images de ses ami.e.s du monde underground. Ses clichés de la communauté drag queen, qui gravite autour du bar The Other Side, comptent parmi ses premières créations : elle les rassemblera plus tard dans un livre et un diaporama intitulés The Other Side (1992–2021). Mais avant cela, installée à New York, en 1978, elle se lance dans le slideshow avec The Ballad of Sexual Dependency.

Still from Sisters, Saints and Sibyls, 2004-2022

Still from Sisters, Saints and Sibyls, 2004-2022

Un montage en perpétuelle transformation

Nan Goldin est attachée à la forme du diaporama car il peut être mis à jour en fonction de sa vision changeante du monde. À chaque projection, le contenu évolue par addition de vues et d’éléments sonores. Elle n’hésite pas à recycler les mêmes images, pour illustrer un narratif différent. On retrouve, d’un montage à l’autre ces photos-leitmotiv, caractéristiques d’un univers iconographique reconnaissable entre tous. Le corpus goldinien est un monde en soi qui assure, d’un diaporama à l’autre, une unité esthétique. Alors qu’on peut s’attarder à loisir sur un cliché encadré, les images des diaporamas défilent au rythme d’une bande-son et d’une narration ; icones éphémères qui ne valent que dans leur enchaînement.

La rétrospective This Will Not End Well met en regard six de ces œuvres dans un parcours qui raconte une pensée en mouvement, d’une décennie à l’autre. Grandeurs et misère du sexe, descente aux enfers de la drogue, parsemée de morts d’overdose et du sida ; cauchemars de la désintoxication... Et au bout du tunnel, la transcendance de Stendhal Syndrome, avant de plonger dans l’apocalypse de Gaza, un diaporama en préparation.

Sirens – Still 003

Sirens – Still 003

Un parcours sensible

Au Grand Palais, l’exposition s’articule en plusieurs cellules éclatées dans l’espace, sans ordre chronologique ; on y accède par un labyrinthe de couloirs sombres, avant de ressortir ébloui par la lumière d’un écran et captivé par un défilé implacable d’images et de sons. Au visiteur de tracer son propre chemin.

La première œuvre en date, The Ballad of Sexual Dependency, documente la vie à Provincetown, New York, Berlin et Londres, des années 1970 jusqu'aux années 1990. Ce sont, sur des musiques éclectiques de plusieurs époques et le ronronnement d’un projecteur, des instantanés pris dans l'intimité du couple, le quotidien et les fêtes extravagantes des ami.e.s... Scènes de liesse ou de désespoir, dans l’underground d’avant le sida, à l’heure de la liberté sexuelle.

Memory Lost (2019-2021) constitue un voyage à travers le sevrage de la drogue que l’artiste elle-même a entrepris : un calvaire. Mais la beauté est toujours au rendez-vous de la déchéance physique et morale. Pour la première fois, la photographe invite des musicien·nes à composer une partition. Ici, un morceau de Mica Levi et les voix lyriques de Soundwalk Collective accompagnent des messages de répondeurs des années 1980 ou des interviews récentes d’ami·e·s souffrant d’addiction.

En parallèle, Sirens (2019-2020) opère une plongée dans l'extase de la drogue. Dans la veine psychédélique et réalisée par found footage, c’est un pêle-mêle d’images trouvées ici et là. Publicités, scènes de film défilent sur les sifflements entêtants composés par Mica Levi

Pierre-Narcisse Guérin, Jeune fille en buste (1794), Louvre. Paris 2010

Pierre-Narcisse Guérin, Jeune fille en buste (1794), Louvre. Paris 2010

La beauté en partage

La dernière œuvre en date, Stendhal Syndrome (2024), offre au visiteur un apaisement bienvenu. La photographe, éblouie par les chefs-d’œuvre classiques ou baroques rencontrés au Louvre, explore le profond trouble que Stendhal a éprouvé, au point de s’évanouir devant le sublime des œuvres d’art au musée de Florence. Nan Goldin monte en parallèle statues et peintures et portraits de ses proches, et donne ainsi un nouvel éclairage aux photos déjà vues dans les autres diaporamas. La trame narrative s’inspire de mythes des Métamorphoses d’Ovide, dont Narcisse et Écho, Diane et Actéon, Orphée déchiqueté par les filles de Dionysos.... Aux légendes, lues par l’artiste en voix off, se mêlent musique classique, sons cacophoniques de Mica Levi et notes laconiques d’Arvo Pärt. Cette réalisation sophistiquée, où les violences de la mythologie sont sublimées par la beauté, ouvre une embellie dans un monde de brutes.

C. putting on her make-up at Second Tip, Bangkok, 1992

C. putting on her make-up at Second Tip, Bangkok, 1992

Un tombeau pour Barbara à la Chapelle de Salpêtrière

Apaisée aussi, l’installation Sisters, Saints, Sibyls, conçue en 2004 pour cet espace dépouillé situé au sein de l’hôpital. Lieu symbolique où furent autrefois enfermées des milliers de femmes. La chapelle Saint-Louis, ouverte à des manifestations culturelles, tout en restant un lieu de culte, se prête au recueillement. Nan Goldin y convoque la mémoire de sa sœur aînée, esprit mutin et rebelle qui, suite à des violences familiales et faute de soins appropriés, se jeta sous un train pour mettre fin à son calvaire.

Sous la coupole centrale de l’église, à mi hauteur, trois écrans s’animent en simultané. En contrebas, au milieu, un lit où gît une femme de cire. À son chevet, une table de nuit encombrée de médicaments. Est-ce l’artiste sombrant dans le chagrin ? Le deuil imprègne les images – scènes de famille, cimetière, chambre d’enfant encombrée de peluche, jardin, maisons, jardins enneigés, couloirs d’hôpital ou d’internat....et une iconographie religieuse – qui défilent tandis que résonne la voix monocorde de Nan Goldin et des chants médiévaux sacrés. L’évocation du martyre de Sainte Barbara, décapitée par son propre père pour avoir défié l’ordre patriarcal en proclamant sa foi chrétienne, fait écho aux souffrances de Barbara, en butte à une famille toxique. Nan Goldin illustre aussi le lien entre sa propre dépression et les forces obscures qui ont poussé sa sœur au suicide. Par ce tombeau digne et poignant adressé à Barbara Hollie Goldin et à toutes les sœurs martyres, dans cette architecture austère, l’artiste veut rendre « hommage à toutes les femmes rebelles qui se battent pour survivre dans la société ».

Greer modeling jewelry, NYC 1985

Greer modeling jewelry, NYC 1985

L’art comme combat

This Will Not End Well témoigne du cheminement de l’artiste qui, sous un angle très personnel, explore des questions sociales. Cette rétrospective peut se voir comme une chronologie de ses combats.

Si Memory Lost évoque les côtés les plus sombres de la dépendance aux drogues, Nan Goldin ne s’avoue pas vaincue. En 2017, elle fonde P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now), un groupe d'action directe ciblant spécifiquement la famille Sackler, propriétaire richissime d’un laboratoire pharmaceutique fabricant d’opioïdes et responsable des addictions qui ravagent les États-Unis et d’autres pays. Ces actions visaient à faire retirer le nom des Sackler dans les musées auxquels ils avaient fait des donations. Il s’agissait aussi de les assigner en justice au nom des victimes. La documentariste Laura Poitras a consacré un film à ces luttes acharnées, finalement victorieuses : Toute la beauté et le sang versé.

Nan Goldin se concentre aujourd’hui sur la cause palestinienne avec Gaza, dont elle présente ici l’avant projet. « Cette pièce, en cours d’élaboration, constitue la trace de ce qui m’obsède depuis plus de deux ans, la nécessité de témoigner d’une tragédie [...]. Les séquences ont été filmées par des ami.e.s qui se sont rendu.e.s en Palestine, par de courageux.ses journalistes sur le terrain [...] Le film est construit en boucle car il montre quelque chose qui se répète sans cesse [...] car ce n’est pas fini. [...] Nous ne devons pas détourner les yeux de la détresse de Gaza. »

L’artiste affirme ici son engagement, toujours vivace, des années après avoir commencé à insérer ses diapositives dans un carrousel Kodak, dans les cinémas et les bars du Lower East Side, à New York.

Untitled, 1982

Untitled, 1982

This Will Not End WellNan Goldin
S Commissaire Fredrik Liew S Directeur des expositions et des collections, conservateur en chef au Moderna Museet à Stockholm S Commissaire associée pour la présentation à Paris Barbara Kroher S Responsable de la programmation des expositions au GrandPalaisRmn S Architecte, scénographe Hala Wardé, HW architecture S This Will Not End Well a été réalisé sous la houlette du Moderna Museet à Stockholm, du 29 octobre 2022 au 26 février 2023, et  a fait l'objet d'une tournée internationale à laquelle ont participé le Stedelijk Museum à Amsterdam (7 oct. 2023 – 28 jan. 2024), la Neue Nationalgalerie à Berlin (23 nov. 2024 – 6 avr. 2025) et le Pirelli Hangar Bicocca à Milan (11 oct. 2025 – 15 fév. 2026).

À Paris du 18 mars au 21 juin 2026.
Grand Palais, Square Jean Perrin, 17 av du général Eisenhower 75008 Paris. Mar.-dim. 10h-19h30. Ven., nocturne jusqu’à 22h
Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, 47, boulevard de l’Hôpital 75013 Paris. Mar.-dim. 16h-20h. Ven., nocturne jusqu’à 22h

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