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Arts-chipels.fr

Le Clown comme un poème. Une réflexion en forme de conférence sur l’art qui pose la question du rôle pour l’acteur au théâtre.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Au travers de son expérience, François Cervantes livre ici sous forme théâtralisée un état d’une pensée en marche qui touche à la nature du théâtre et au rapport de l’acteur à l’écriture. Une évocation poétique qui invite l’art à la table.

François Cervantes a toujours lié une réflexion sur l’humain à sa pratique théâtrale de l’écriture et de la mise en scène. Dans une vraie fausse conférence, il livre, avec Catherine Germain, des réflexions sur l’art qui leur sont communes et passent par le clown, objet de plusieurs de leurs spectacles, et, partant, sur le théâtre.

Le visage souriant, comme habité par une humanité tranquille, François Cervantes est assis à une table sans chichi ni apprêt, au centre de la scène, avec pour tout accessoire une carafe d’eau, un verre et deux chaises. Un presque rien pour évoquer un quelque chose de taille : l’acteur au théâtre, et surtout quel acteur ? Nous voici placés dans un jeu qui joue à ne pas être jeu et qui livre sur scène une étape de recherche – sur le jeu justement – dont le clown, le thème de sa « conférence », est une des formes.

L’art dans la boucle

Pour y parvenir, il commence par une échappée : avant d’arriver au théâtre, il passera par un questionnement général sur l’art. Pourquoi et comment, depuis l’aube des temps, les hommes ont-ils produit cette étrange manifestation qu’est l’art, profitant du renflement d’une paroi d’une grotte pour figurer, aux temps préhistoriques, un ventre d’animal ou, plus tard, extrayant du marbre duquel ils se détachent des personnages qui gardent avec la pierre une relation qui fait d’eux une émanation provoquée par l’inanimé ? D’où viennent aussi aux hommes, par exemple, la musique et les infinies variations du chant polyphonique qui leur permettent d'échapper à l'ici et maintenant pour se transporter ailleurs ?

Qu’ils nous émeuvent encore aujourd’hui correspond pour l’auteur et metteur en scène à la mise en mouvement de quelque chose de caché, au plus profond, un être intérieur qui se révèle alors et sort de sa cachette pour se répandre à l’extérieur. « On n’imagine pas, argumente-t-il, à quel point on peut [dans la vie courante] être coupé de soi-même » et à quel point notre comportement consiste à « avaler le bonbon sans enlever le papier ». Il y a, dit François Cervantes, des peuples animistes, telles ces peuplades amazoniennes du Pérou, pour qui toute la nature est vivante en même temps que langage, et l’homme y est inclus dans le grand serpent cosmique de l’univers.

L’art consisterait justement à ôter le papier pour révéler ce qu’il y a dedans. Une pensée qui ne serait pas une abstraction mais aurait une réalité dont l’expression serait plastique. Une forme venue des mondes intérieurs et dont l’intériorité s’applique à l’art de la représentation. Le clown, né de ce surgissement de l’être, en serait, pour le spectacle vivant, une forme de quintessence. 

De l’art au théâtre : le masque puis le clown

Dans la poursuite de sa conférence, François Cervantes aborde l’apprentissage du masque, qui conduit l’acteur à faire parler son intériorité et à révéler ce que le masque ne permet pas de voir. Le travail du masque révèle la nécessité de puiser dans un ailleurs les manifestations de la vie. Rejoignant les expériences de transe et de possession, mais aussi la croyance archaïque que derrière le masque se manifestent les esprits des disparus – comme dans la tradition carnavalesque –, la superposition du masque sur le visage provoque une étrange sensation de dédoublement : le sentiment d’être un autre en même temps que profondément soi-même. Une révélation, au sens presque mystique du mot.

Il y a de cela dans l’art du clown, mais à visage découvert, et François Cervantes rappelle l’origine du mont « clown », né au XVIe siècle : « clod », qui renvoie à la motte de terre mais aussi au balourd, au « bouseux » ; une union de la matière et du vivant, comme le clown qui puise sa force dans le populaire et la primitivité du rire. En puisant dans les ressources cachées de celui qui se montre ainsi, le clown se recrée lui-même, écrit un poème « dans sa chair », rend physique l’invisible.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Un clown qui s’invite à la fête

C’est alors que la réflexion de François Cervantes quitte les terres du commentaire avec le surgissement de Catherine Germain, grimée en Arletti. Arletti, c’est le clown inventé en 1987 par la comédienne, qui est revenu, à maintes reprises, dans les spectacles de François Cervantes et qui a en particulier alimenté l'inspiration du spectacle Et le cœur ne s’est pas arrêté, créé en 2025 en collaboration avec le collectif libanais Kahraba (voir notre article).

Arletti apparaît alors, pieds écartés à 105 °, petit bout de nez rougi, maquillage jouant de l’opposition entre symétrie du grimage autour de la bouche et dissymétrie au niveau des yeux comme pour dire l’union des contraires. D’une petite voix flûtée, puisée dans l’enfance, elle s’invite à la table, sans façon. Elle s’est, dit-elle, glissée dans le corps de Catherine Germain, lui a emprunté sa présence physique. « On est beaucoup, derrière [sous-entendu, nous les invisibles], mais y en a qui ne viendront pas. Pas de corps pour venir… »

Elle exprime ce qui relève du paradoxe : être elle-même, ce qu’elle révèlera en jouant sur les registres de voix d’Arletti et le sien propre de Catherine Germain, mais aussi en empruntant des mots à un autre. Car François Cervantes a écrit ce texte qui lui correspond et dans lequel elle se sent bien mais qui ne correspond pas à la manière dont elle s’exprimerait si Catherine Germain parlait par sa bouche. Lorsqu’elle évoque son passé campagnard d’enfant de famille modeste, timide et effacée qui trouve dans le théâtre une « joie d’être au monde » en associant le « moi » et le personnage, c’est une parole plurielle qui s’exprime, l’affirmation rimbaldienne du « Je est un autre » où l'on retrouve l'acteur.

L’essence est dans la relation

En établissant la distinction et la parenté entre l’artiste et l’acteur, François Cervantes, deus ex machina de ce jeu qui met en scène des codes d’origines différentes – la conférence, le clown, l’acteur – biseaute les cartes en même temps qu’il pose l’un des préalables de l’art : le miroir qu’il tend à l’autre. Le clown pose d’emblée cette condition de chercher la brèche par où s’établit le contact. Au théâtre, c’est le dynamitage du quatrième mur qui joue ce rôle. Sur la scène, « le maître de cérémonie, c’est l’acteur », même s’il ne s’exprime qu’à travers des mots qui ne sont pas les siens.

Aux considérations sur le jeu de l’acteur énoncées par Stanislavski ou Brecht dans des directions très divergentes, François Cervantes, ici converti en lutin facétieux, farceur dans son affirmation de non-théâtre qu’il glisse en parlant d’exercice de réflexion alors qu’il « fait » théâtre dans l’écriture et l’irruption du clown, offre une autre voie, une brèche, spirituelle et poétique, à propos du jeu de l’acteur.

Elle suscite l’envie, à la fin du spectacle, d’ouvrir une discussion. Et même si le thème du Clown comme un poème peut sembler très éloigné de la « fable » théâtrale, même si l’on aurait souhaité aller plus avant avec Arletti, prolonger l’exploration du clown et de son écriture jusqu’à l’acteur, on partage avec plaisir ce moment inclassable fait de complicité et d’une réflexion authentique.

Le Clown comme un poème S De François Cervantes S Avec François Cervantes et Catherine Germain S Création 2024 S Production Compagnie L’Entreprise S L’Entreprise est une compagnie de théâtre conventionnée et subventionnée par le ministère de la Culture-Drac Provence Alpes Côte d’Azur, le Conseil Régional Sud-Provence Alpes Côte d’Azur, le Conseil Départemental Des Bouches-du-Rhône et la Ville de Marseille S Durée 1h30

Vu au Théâtre des Halles, Avignon, le vendredi 13 mars à 19h
Jeudi 21 mai 2026, à 20h15, Salle de l’Ancien Évêché, Uzès, avec l’ATP d’Uzès
Du 4 au 25 juillet 2026, à 19h (relâches les 8, 15 et 22 juillet)
Théâtre des Halles, Avignon, Festival off - Rue du Roi René 84000 Avignon
Rés. 04 32 76 24 51

Et le cœur ne s’est pas arrêté https://www.arts-chipels.fr/2025/10/et-le-coeur-ne-s-est-pas-arrete.chanson-d-amour-pour-une-calotte-et-un-turban.html

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

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