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Arts-chipels.fr

Deux tibias & Nuit, un mur, deux hommes. Fragments de chroniques du bord du monde.

Deux tibias & Nuit, un mur, deux hommes. Fragments de chroniques du bord du monde.

Un semis de miettes d’histoire pour une histoire en miettes de laissés pour compte : c’est l’oratorio tendre et tragique pour voix de marginaux que compose Daniel Keene, enluminé par la mise en scène de Mouss Zouheyri.

Adossé à un mur de pierre qui pourrait aussi bien figurer l’abri fragile d’un pont que quelque vieil édifice laissé à l’abandon, un homme présente au public, dans la pénombre d’une nuit qui n’en finit pas, un visage marqué par les ans. Ses vêtements fatigués disent la précarité, l’usure, l’assemblement de bric et de broc de pièces éparses pour résister au froid.

C’est bien cela qu’il évoquera, confronté à sa solitude. Un passé plus flambant qu’il n'est aujourd’hui, une certaine éducation, et un quotidien qui le fait hanter les poubelles des HLM en contrebas, en catimini pour ne pas subir d’agression, à la recherche d’une miette de je-ne-sais-quoi pour manger, pour survivre un jour de plus. Le récit d’un naufrage tout en ellipses, en non-dits, passé au large du pathétique, énoncé comme un fait et non pour susciter l’émotion ou un quelconque apitoiement.

Phot. © William Orrego Garcia

Phot. © William Orrego Garcia

L’aventure d’une vie sans relief

Minuscule être-là dans une vie faite de minuscules gestes sans relief, il vient ici raconter un événement qui a bouleversé sa vie : la découverte d’un bébé nu par une nuit de froidure, d’un pas-tout-à-fait mort, d’un qui respire encore et qu’il va tenter, avec ses pauvres moyens, de maintenir en vie.

De papier journal en vieilles chaussettes ou en débris de vêtements récupérés, il lui construit un abri de fortune et le réchauffera, la nuit durant, de ce qui lui reste de chaleur humaine. Un partage qui s’achèvera au matin avec la mort du bébé auquel il s’attachera à faire, en en cherchant les moyens, une mort plus belle que sa vie.

Ce qui traverse ce monologue d’un silencieux, rendu muet par nécessité, c’est l’impossibilité de dire faute de trouver une oreille qui l’écoute, c’est aussi la force de cette solidarité des démunis, des abandonnés de la terre. Une humanité qui transpire et émerge malgré tout même au fond du trou.

Phot. © William Orrego Garcia

Phot. © William Orrego Garcia

Seul ou à deux

Deux tibias mettait en scène un homme seul. Nuit, un mur, deux hommes décline un refrain analogue, mais à deux voix. Deux invisibles ont pris l’habitude de se retrouver dans la nuit. Pour être moins seuls, réapprendre à parler, échanger sur ce que fut leur vie d’avant. Parler aussi de ce qui fait leur vie, des bobos plus ou moins graves qui les assaillent au quotidien, de ceux qui touchent ceux qui ne sont pas des amis mais quand même des semblables.

Une communication difficile, trouée comme un vêtement abandonné, mangé aux mites. Des bribes de discours qui se font face. La confrontation de deux expériences brisées de la vie, traversées par le souvenir de leurs activités passées, des femmes qui ont accompagné leurs vies, parfois sporadiquement ou par défaut. Une misère à deux que l’on partage pour avoir moins froid.

Sous le halo lumineux de la lune et des jours qui se succèdent dans cette obscurité de leur vie qui les a transformés en ombres, dans la pénombre qui les environne, frileusement assis sur des palettes récupérées recouvertes de carton, traversés de querelles et d’hostilité parfois, ils se tiendront chaud.

Dans cette inhumanité qui forme leur quotidien, il existe, quelque part et en dépit de tout, un filet de lumière qui naît de l’échange, de la tendresse et de la dignité. « Mes personnages, dit Daniel Keen, essaient tous de porter la lumière dans un panier, ils essaient tous de faire entrer un infini de douleur dans un dé à coudre. »

Phot. © William Orrego Garcia

Phot. © William Orrego Garcia

Un espace mental marqué par la musique

Les variations de la lumière, tout au long du spectacle, suggèrent, avec la discontinuité du texte et la fragmentation de la parole, l’exploration d’un monde du dedans plus que l’évocation réaliste d’une errance. Nous sommes dans les têtes de ces deux clochards célestes qui offrent aux étoiles leurs plaies à vif et leurs cicatrices mal refermées.

Entre les deux pièces qui forment, de par leur thème, un diptyque où le deux répond à l’un, la musique vient marquer le passage de l’un à l’autre. Contemporaine et décalée, elle sera aussi la compagne du dialogue des deux hommes, la marque du passage du temps dans un temps qui n’existe, de fait, pas. Elle exprimera la coexistence d’une suite de moments qui, mis bout à bout, finissent par faire sens.

Mouss Zouheri, seul en scène dans la première partie, et Nicolas Roussillon Tronc, qui lui donne la réplique dans la seconde, offrent une belle interprétation, pleine d’une compassion et d’une humanité où affleure parfois l’humour, de ces hommes en marge qui se raccrochent au presque rien pour continuer de vivre. Illustrant par leur jeu le texte de Daniel Keene, dans la langue volontairement sans apprêt de l’auteur, ils viennent dire qu’au fond du tragique, dans la nuit noire, subsiste une petite lueur : celle de la commisération et de la fraternité humaine.

Phot. © William Orrego Garcia

Phot. © William Orrego Garcia

Deux tibias / Nuit, un mur, deux hommes
S Deux pièces de Daniel Keene, traduites par Séverine Magois S Mise en scène Mouss Zouheyri S Avec Nicolas Roussillon Tronc et Mouss Zouheyri S Scénographie et lumière William Orrego García S Musique Jean-Luc Girard S Costumes Clémence Musette S Production La Ribambelle S Durée 1h20

Du 20 février au 29 mars 2026, ven. & sam. 21h, dim. 17h (sf 15/03)
Théâtre de Nesle - 8 rue de Nesle, 75006 Paris
01 46 34 61 04 |
theatredenesle@gmail.com

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