10 Janvier 2026
Olivia Corsini offre des nouvelles de Raymond Carver une vision décalée et onirique dans un décor à la Hopper.
Ça commence par un extrait de documentaire. Un titrage en fond de scène reproduit une interview de Raymond Carver qui campe le décor. Ce fils d’un ouvrier alcoolique et d’une mère qui travaillait parfois comme serveuse ou vendeuse aimait lire. Il s’intéresse alors à l’écriture, prend des cours de création littéraire, dans les années 1960, à l’université d’état de Californie et vit de petits boulots. Comme son père, il boit, jusqu’en 1977 où il arrête, aidé par les Alcooliques anonymes.
En tant qu’écrivain, il s’intéresse à la nouvelle, dont il fait sa spécialité, pour la brièveté et l’intensité qu’elle recèle, mais aussi en raison de ses origines modestes, de ses faibles revenus et de sa vie de famille – il se marie à dix-neuf ans avec une jeune fille de seize ans, qui est enceinte. Le temps lui manquait pour autre chose que la nouvelle et la poésie. Surnommé le « Tchekhov américain », il croque le portrait intime de petites gens confrontées dans les années 1970 au « rêve américain ».
Un monde clos
C’est un décor nocturne qui suggère l’isolement qui se dévoile sur scène. Des phares de voiture qui trouent la nuit, une forêt qui ferme l’horizon et maintient les personnages dans un espace clos où viendront s’inclure, au fil du temps, des éléments de décor d’intérieurs modestes. Les éclairages quant à eux rappellent l’impression d’étrangeté qui émane des tableaux de Hopper, avec ses personnages à l’immobilité troublante, figures de cire dans un univers fossilisé, statufié. Celui de Nighthawks (1942) avec sa scène de bar silencieuse où les personnages, assis côte à côte, ne communiquent pas.
En émane une impression de solitude et de dérive qui courra tout au long du spectacle, composé de plusieurs nouvelles de Carver mises bout à bout, séparées seulement par des changements de décor qui s’effectuent à vue – avec la forêt qui forme barrière – et par des intervalles musicaux. Il n’y a pas d’échappatoire au monde clos dans lequel les personnages sont pris au piège.
Le déchet du « rêve américain »
Ils sont englués dans un monde dont l’expansion se fait sans eux, les personnages que Raymond Carver et Olivia Corsini mettent en scène. Une Amérique profonde qui voit passer le « progrès » sans être de la fête, pour qui le refuge dans la drogue et l’alcool est au bout du chemin, et pour qui n’importe quel pékin – fût-il un déchet de l’humanité – est bon pour résoudre les problèmes de solitude ou les besoins sexuels. Des individus cassés qui ne comprennent pas comment la vie a pu leur échapper et qui se raccrochent désespérément à des branches déjà rongées par la vermine et l’usure du quotidien.
C’est ce caractère inéluctable d’un destin figé et sans échappatoire qui marque les personnages. Insectes épinglés sur un tableau très noir, ils n’essaient pas de se débattre, ou si maladroitement que seul l’échec est au bout du chemin. Ils ont beau se costumer en Batman ou se prendre à rêver devant un jeune homme au visage d’ange, tout ça n’est pas pour eux. La dépression et le désespoir sont les lots qui leur ont été échus.
Une précision clinique
C’est avec une rigueur qui désincarne et exemplarise les personnages qu’Olivia Corsini les place dans le décor. Reprenant et transposant scéniquement l’univers dépeint par Carver, où l’infinitésimal vient, dans la banalité, introduire le drame, elle peint, à petites touches, ce désespoir ordinaire, ces personnages qui n’ont rien à dire mais qui le disent quand même, cette absence de perspective tellement omniprésente qu’elle en devient métaphysique.
Mi-jouée, mi-chorégraphiée, la gestuelle des comédiennes et des comédiens s’accorde à cette évocation qui évacue le naturalisme pour déboucher vers une forme d’onirisme qui le commente. Les gestes les plus neutres, les plus ancrés dans la banalité, acquièrent alors une singularité qui en souligne le non-sens.
Fallait-il cependant aller au-delà et introduire sur scène des figures fantasmatiques ? Rien n’est moins sûr car cela dépouille en partie le spectacle de la force brute que revêtait jusqu’à la nausée cette broderie au petit point d’une réalité insupportable. On retiendra cependant l’exactitude inspirée et presque maniaque de cette transposition de l’univers de Raymond Carver au travers de la vision qu’en donne le spectacle. Cet engluement dans un présent sans histoire et un futur sans perspective nous raconte bien des histoires pour aujourd’hui…
Toutes les petites choses que j’ai pu voir D’après des nouvelles de Raymond Carver.
S Mise en scène Olivia Corsini S Avec Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Nathalie Gautier, Carine Goron, Zakariya Gouram, Tom Menanteau S Collaboration artistique Leïla Adham S Assistant à la mise en scène Christophe Hagneré S Décor Kristelle Paré S Création sonore Benoist Bouvot S Création lumière Anne Vaglio S Régie son Samuel Mazzotti S Régie générale et lumière Julie Bardin S Production Wild are the Donkeys • Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône S Coproduction MC2: Maison de la Culture de Grenoble • Châteauvallon - Liberté, Scène nationale de Toulon • Le Manège Maubeuge - Scène nationale Transfrontalière • La Maison de la Culture de Nevers • Théâtre Molière Sète, Scène nationale archipel de Thau • Théâtre Sénart, scène nationale • Maison de la culture Bourges - Scène nationale S Construction décor Ateliers de la Maison de la culture de Bourges - scène nationale S Avec le soutien de La vie brève - Théâtre de l’Aquarium • Mi-Scène de Poligny S Avec la participation artistique du Jeune théâtre national Durée 1h30
Du 7 au 17 janvier 2026 Théâtre du Rond-Point, Paris
www.theatredurondpoint.fr
Du 5 au 16 mai 2026 Les Célestins, Théâtre de Lyon
www.theatredescelestins.com