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Arts-chipels.fr

La Découvreuse oubliée. Marthe Gautier ou l’« oubli » des femmes de science.

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

Élisabeth Bouchaud poursuit sa série des « Fabuleuses » qui vise à réhabiliter ces femmes scientifiques reléguées dans les oubliettes de l’Histoire. Le cas de Marthe Gautier, qui identifia l’anomalie génétique responsable de la trisomie 21, clôt le premier cycle qui leur est consacré.

Une tribune a été dressée sur la scène, des micros installés, le nom des intervenants indiqué. Parmi eux, Marthe Gautier, vieille dame réservée mais heureuse de se trouver là pour parler d’une recherche qu’elle avait entamée bien des décennies auparavant, sur ce qui fut ensuite nommé trisomie 21.

Mais voici que des huissiers débarquent. Ils sont mandatés par la Fondation Lejeune, qui représente la famille d’un ex-collègue de Marthe, pour veiller à la « conformité » de son intervention, et surtout l’empêcher de revendiquer sa découverte. C’est mettre la science sous surveillance, une mesure inacceptable.

Au lieu de s’insurger contre cette injonction, c’est à Marthe Gautier que les organisateurs demandent de partir. Micros et tribune disparaissent. Exit, Marthe Gautier, comme lorsque son travail lui fut confisqué pour être exploité par d’autres, du genre masculin. Nous sommes en janvier 2014.

À partir de là, la pièce remontera le temps pour évoquer, étape après étape, les conditions de sa découverte, la manière dont elle fut exploitée par d’autres et la reconnaissance tardive qui lui rendit, enfin, justice. 

Le roman de Marthe Gautier

Rien ne prédisposait cette jeune femme à devenir une scientifique de haut niveau si ce n’est la volonté de ses parents, agriculteurs dans la région parisienne, de voir leur fille sortir de leur condition. Sa sœur aînée, tuée par la guerre, aurait dû être médecin ? Elle marchera sur ses traces, dans une promotion qui compte deux femmes sur quatre-vingts étudiants. Une élève brillante que le professeur Debré envoie parfaire sa formation aux États-Unis. D’où elle revient après avoir appris, en particulier, la technique de croissance cellulaire.

À son retour en France, elle entre dans le service du professeur Turpin, qui cherche l’origine du mongolisme qui, selon lui, aurait une origine chromosomique. C’est l’époque où l’on détermine finalement le nombre exact de chromosomes humains – 46, organisés en 23 paires. Marthe Gautier, forte de sa technique, met en place une série d’expériences, en partie sur ses deniers personnels et avec des outils plutôt vétustes. Elle identifie l’anomalie de la « paire » 21, qui comporte, de fait, trois chromosomes au lieu de deux.

Dans l’impossibilité de photographier, avec le matériel dont elle dispose, le résultat de ses observations, elle confie à Jérôme Lejeune, un étudiant de Turpin, ses lamelles de culture pour qu’il en fasse réaliser des clichés, seul moyen d’appuyer ses dires dans une communication scientifique. Elle ne reverra jamais ses lamelles. Dans le monde très hiérarchisé des publications scientifiques, Lejeune fera apparaître son nom en tête, reléguant Marthe à un rang subalterne sans que son patron s’en offusque, loin de là.

Marthe Gautier ne se battra pas. Elle acceptera en silence l’outrage qui lui est fait et cherchera une autre place, en cardiologie pédiatrique où elle trouvera à se réaliser, sans oublier toutefois le « vol » dont elle a été victime. Il faudra un demi-siècle pour qu’enfin ses travaux, dont l’importance est fondamentale, lui soient attribués.

Dans l’intervalle, le professeur Lejeune aura été pris à son propre piège : l’avortement thérapeutique sera autorisé pour la mère en cas de fœtus trisomique, ouvrant la voie à la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse. Lejeune, catholique très pratiquant et fondateur du mouvement « Laissez-les vivre » aura, d’une certaine manière, contribué à la mise en place de ce à quoi il s’oppose.

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

Deux « Marthe » pour une traversée du temps

Dans ces allers-retours dans le temps qui débuteront avec la mise au silence forcée de Marthe Gautier, déjà âgée, et qui reviendront ensuite sur son parcours et les circonstances de son effacement avant d’aborder le présent le plus récent et sa « réhabilitation » scientifique dans la mise en évidence de la trisomie 21, Marthe Gautier se dédouble.

D’un côté on trouve cette femme du présent, qui répugne à se battre mais combattra néanmoins à la fin, lumineuse Marie-Christine Barrault, qui jette un regard lucide sur la collusion masculine contre laquelle elle se sent impuissante. De l’autre, on la retrouve jeune sous les traits de Marie Toscan, jeune femme combattante qui accepte les conditions les plus difficiles pour prouver sa valeur et renâcle devant le sort qui lui est fait.

Au lieu d’être étrangères l’une à l’autre, chacune dans sa temporalité, les deux femmes cohabitent sur le plateau. Marie-Christine Barrault semble parfois guider son double jeune, l’encourage dans ses ruades face à l’iniquité dont elle est victime. Elle commente, par son attitude, ce qui est en train de se jouer, partage avec son double son indignation face aux publications qui la mettent de côté. Elle replace en même temps le tableau dans les conceptions de l’époque quant à la place dévolue aux femmes.

Un « décor » symbolique

Le plateau, nu, assorti au besoin de sièges sans personnalité, se métamorphosera, à l’envi, en lieu de colloque, en salle de réunion scientifique, en laboratoire ou en appartement de Marthe Gautier.

Ce qui donne le la, ce sont deux petits rectangles de verre, en hauteur, au fond de la scène, qui rappellent les lamelles de microscope entre lesquelles on enferme la matière à observer. Ils fonctionnent comme un rappel du contexte et servent en même temps d’écran de projection sur lequel apparaissent des indications de dates, de lieux et de personnages, permettant de cheminer dans l’histoire.

Quelques projections additionnelles formeront comme un « bain » chromosomique. Épars et sans organisation au départ, les chromosomes – ou leurs figurations – s’assembleront par paires jusqu’à constituer un caryotype humain sur lequel, sur la paire 21, se fixera le chromosome en surnuméraire.

Phot. © Pascal Gely

Phot. © Pascal Gely

Une réhabilitation des femmes de science

Il faudra les excès de la Fondation Lejeune, l’attitude inacceptable des Assises mondiales de la génétique – évoquée au début de la pièce – et les pressions de ses amis et anciens collègues pour que Marthe Gautier décide de rendre publique la part qu’elle avait prise et revendique enfin sa reconnaissance officielle. La découverte datait de 1958. C’est seulement en octobre 2014 que le comité d’éthique de l’INSERM rappellera son rôle décisif dans les causes de la trisomie 21.

Après Lise Meitner, qui joua un rôle majeur dans la découverte de la fission nucléaire, nommée quarante-neuf fois au prix Nobel sans jamais l’obtenir, l’astrophysicienne, après Jocelyne Bell, à qui l’on doit la découverte du pulsar pour laquelle son directeur de thèse, Antony Hewish, recevra le prix Nobel et Rosalind Franklin, pionnière de la biologie moléculaire dont la contribution fondamentale à la découverte de la structure hélicoïdale de l’ADN sera récupérée par James Dewey Watson et Francis Crick qui obtiendront le Nobel pour cela, Marthe Gautier fait partie d’une longue liste de femmes de science dépouillées de leurs découvertes et oubliées.

Il n’est pas indifférent que le XXIe siècle répare peu à peu les erreurs du passé. Élisabeth Bouchaud, à la fois physicienne reconnue et femme de théâtre qui a fait du Théâtre de la Reine Blanche la « scène des arts et des sciences », contribue, en mettant ces femmes sur le devant de la scène, à cette reconnaissance, parfois bien tardive.

La Découvreuse oubliée
S Texte Élisabeth Bouchaud S Mise en scène Julie Timmerman S Jeu Marie-Christine Barrault (Marthe Gautier entre 2007 et 2014 ), Marie Toscan (Marthe Gautier entre 1955 et 1958, une journaliste, un huissier), Matila Malliarakis (Jérôme Lejeune, un huissier), Mathieu Desfemmes (Raymond Turpin, une infirmière, Le Pape Jean-Paul II) S Assistante mise en scène Véronique Bret S Scénographie Luca Antonucci S Création lumière Philippe Sazerat S Costumes Muriel Mellet S Création son Mme Miniature S Création vidéo Thomas Bouvet S Accessoires Olivier Defrocourt S 4e épisode de la série théâtrale Les Fabuleuses S Création en janvier 2026 au Théâtre de la Reine Blanche à Paris S Production Reine Blanche S Durée 1h05

Du jeudi 22 janvier au dimanche 29 mars. Mer.-ven. 19h, sam. 18h, dim. 16h
Théâtre la Reine Blanche - 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris

La série théâtrale Les Fabuleuses (textes publiés à L’Avant-Scène Théâtre) :
Épisode 1 : Exil intérieur (Lise Meitner et la fission nucléaire), 2022
Épisode 2 : Prix No'Bell (Jocelyn Bell et la découverte des pulsars), 2022
Épisode 3 : L'Affaire Rosalind Franklin (Rosalind Franklin et la découverte de la structure à double hélice de l'ADN), 2024
Épisode 4 : La Découvreuse oubliée (Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21). Création janvier 2026

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